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Être une petite fille en Chine à l’époque de la politique de l’enfant unique

Entre 1971 et 2015, plus de 336 millions d’avortements, dont plusieurs contraints, ont été pratiqués en Chine. Pour sauver la vie de leur petite fille, des jeunes parents doivent s’en séparer, sans jamais pourtant cesser de l’aimer.

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Chine: être une petite fille à l'époque de la politique de l’enfant unique.Nicole Xu

«Sois fort», murmure pour lui-même Xu Lida en s’engageant sur la route Sansiang à Suzhou, en Chine, une ville pittoresque située à une centaine de kilomètres de Shanghai. Il est tôt ce matin du 24 août 1995 et Xu se rend au marché. Le frêle marchand de 23 ans retient ses larmes en évitant les piétons, les vélos et les voitures.

Il porte au bras un panier dans lequel dort sa fille de trois jours, Jingzhi. Il traverse une rue fréquentée et soulève la couverture pour s’assurer que l’enfant va bien. Le cœur serré, il pense à la décision prise avec sa femme: nous n’avons pas le choix. Ému, il rabat le tissu. Un jour peut-être, elle comprendra et nous pardonnera.

Il arrive au marché un peu avant 5h, soulagé de le trouver presque vide. Il pourra déposer le panier sans être vu. Il repère la toile d’un petit abri devant le réparateur de vélo. La petite y sera au chaud. On devrait la trouver vite.

Il n’a pas dormi depuis la veille et recommence à pleurer près de la boutique. Il dépose un baiser sur le front de Jingzhi et glisse le panier sous la toile, conscient qu’il ne la reverra plus. Il s’éloigne, s’arrête, veut faire demi-tour, mais des gens alertés par les pleurs de l’enfant se pressent déjà autour du panier.

La petite a été trouvée. Xu sait qu’elle sera secourue. Il se sent coupable, triste, anéanti. Qu’ai-je fait? Il s’éloigne à regret. Ces pleurs ne cesseront jamais de le hanter.

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La politique de l'enfant en Chine.TonyV3112/Shutterstock.com

La politique de l’enfant

En 1995, la politique de l’enfant unique instaurée pour endiguer une croissance démographique galopante en Chine interdisait aux couples d’avoir plus d’un enfant. Ceux qui ne s’y conformaient pas étaient sanctionnés et se voyaient imposer un avortement, une stérilisation, une amende sévère et la destruction de leur demeure*.

Xu et sa femme Qian Fenxiang avaient une fille d’un an, Xiaochen, et un second enfant leur était interdit. Ils s’étaient rencontrés à peine quelques années auparavant. Amoureux, ils s’étaient mariés et Qian avait donné naissance à Xiaochen. Xu n’avait pas étudié au-delà du secondaire, mais ce bon travailleur avait de l’ambition. Il avait laissé son métier d’éboueur pour ouvrir un atelier près de Hangzhou où il réparait et revendait des réfrigérateurs, des lave-linge et autres appareils. Les fins de mois restaient difficiles, même en travaillant sept jours sur sept.

Xu avait dit un jour à sa femme: «Notre fille est si seule. Il lui faut un frère ou une sœur pour lui tenir compagnie.» Ils en avaient discuté tout en connaissant l’interdiction.

*Entre 1971 et 2015, plus de 336 millions d’avortements ont été pratiqués, dont plusieurs contraints, avant que la Chine ne mette un terme à sa politique nationale de l’enfant unique.

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Chine: elle avait caché sa grossesse jusqu’au septième mois.Nicole Xu

Représailles

Le couple ne pouvait s’enlever cette idée de la tête. Qian s’était trouvée enceinte à la fin de 1994. Elle avait caché sa grossesse jusqu’au septième mois avant que des fonctionnaires du planning familial ne l’apprennent et exigent un avortement immédiat. Un soir de juin, en serrant sa femme dans ses bras, Xu avait senti le bébé bouger. «Notre enfant est vivant. Nous ne pouvons pas le tuer.»

Ils espéraient offrir le bébé à l’adoption à un couple stérile. Qian avait tenté d’en parler avec les fonctionnaires locaux du planning familial. «Je veux sauver une vie», avait-elle insisté. Ils restaient inflexibles.

Devant l’obstination du couple, les chefs du village avaient détruit leur maison. Effrayés, le mari et la femme s’étaient réfugiés à 160 km au nord de Suzhou pour se cacher dans un petit bateau appartenant à la sœur de Qian. L’accouchement se ferait dans la clandestinité car l’hôpital exigeait un permis pour la prise en charge, avec le risque d’un avortement forcé.

À la naissance de Jingzhi, Xu avait coupé le cordon ombilical avec des ciseaux stérilisés sur le bateau. Les amis qu’ils espéraient voir adopter l’enfant avaient tous décliné.

Les chefs du village ne les lâchaient plus, menaçant de détruire la maison de la mère et celle du frère de Qian. Il ne restait qu’une solution: abandonner l’enfant et espérer qu’on lui trouve une famille. Avant de l’emporter dans le panier, Xu avait glissé sous la couverture un sachet de lait en poudre, une bouteille de lait et six yuans (six, un chiffre porte-bonheur) pour lui porter chance avec sa nouvelle famille.

Il avait aussi mis une lettre écrite à l’encre et au pinceau. «La pauvreté et les affaires du monde nous contraignent à abandonner notre fille Jingzhi. J’implore le cœur des pères et des mères d’ici et d’ailleurs. Merci de sauver notre petite fille et d’en prendre soin. Si le ciel a des sentiments, si nous sommes unis par le destin, retrouvons-nous dans 10 ou 20 ans sur le pont brisé de Hangzhou au premier matin du festival Qixi.»

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Un couple d’Américains était venu en Chine pour l’adopter.Nicole Xu

Un nouveau foyer

Le 17 août 1996, près d’un an plus tard, Jingzhi se trouve au cœur de l’attention à l’orphelinat du Centre d’assistance sociale de Suzhou, devenu sa maison. La petite fille aux grands yeux est dans les bras de ses nouveaux parents, un couple d’Américains venu en Chine pour l’adopter.

«Dis “maman”», chuchote Ruth à Jingzhi, ou Kati, comme les Pohler ont décidé de l’appeler, charmée par le visage rieur de l’enfant. «Elle est si belle, si adorable», dit Ruth à son mari Ken, qui sourit en se penchant sur Kati. Les Pohler ont déjà deux fils et souhaitaient intégrer une fille à la famille. Ils ont pour cela été aidés par le Bethany Christian Services, un groupe de soutien aux enfants et aux familles, familier de l’adoption internationale.

L’orphelinat de Suzhou confie aux Pohler les papiers officiels de Kati, ainsi que la lettre que Xu avait glissée dans le panier. Dans l’autobus qui les ramène à l’hôtel, Ken la montre à Xian, la traductrice du Bethany. Il est surpris de voir des larmes couler sur ses joues pendant qu’elle lit la lettre. Elle en traduit le contenu au couple.

«L’angoisse de ses parents a dû être terrible», souffle Ken à Ruth. Ils sont perplexes: comment pourront-ils rencontrer ses parents biologiques sur un pont, à l’autre bout du monde, 10 ans plus tard?

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Chine: Xu et Qian avaient regagné Hangzhou.rongyiquan/Shutterstock.com

«Tu sors de mon coeur»

Kati grandit et s’épanouit à Hudsonville, dans le Michigan, une commune de 7000 habitants. Elle est heureuse avec ses parents Pohler et ses grands frères Jeff et Steve. Douée pour la musique et le sport et encouragée par ses parents, elle apprend le violon et le piano. Comment trouver sa place dans la famille quand on est l’aîné, le cadet ou le benjamin?

Kati est acceptée sans difficulté par ce milieu soudé et a beaucoup d’amis. À cinq ans, elle est consciente de sa différence. «Je suis sortie de quel ventre? Est-ce que je suis sortie de ton ventre?», demande-t-elle un jour à Ruth.

Ruth inspire profondément. «Non, chérie. Tu es sortie du ventre d’une femme en Chine.» Retenant ses larmes, elle ajoute: «Mais sache que tu sors de mon cœur.» La réponse semble satisfaire Kati qui file retrouver ses amis.

De temps en temps, elle songe à sa maman en Chine. Ken et Ruth ont rangé sur la dernière tablette de sa penderie le passeport, le dossier de l’orphelinat et les autres documents de son passé. Quand Kati pense au «ventre de cette femme», elle grimpe sur deux chaises pour regarder les photos et les documents rédigés en chinois. Notamment la lettre poignante de Xu.

Kati ne pose plus de question sur ses parents biologiques. Ken et Ruth se demandent parfois s’il existe un moment idéal pour parler à Kati de ses parents et de la lettre. «Attendons qu’elle soit plus grande pour accueillir la nouvelle ou qu’elle nous pose des questions», suggère Ken. Ruth est d’accord.

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Sur le pont de Hangzhou en Chine.4045/Shutterstock

Sur le pont de Hangzhou

À l’approche des 10 ans de Kati, Ken et Ruth s’interrogent. Ils imaginent les questions qui assaillent sûrement les parents biologiques de Kati. «Où vit notre fille? Est-ce qu’on s’occupe bien d’elle? Est-elle heureuse et en bonne santé?» Si eux-mêmes avaient été contraints d’abandonner leur enfant, ils en auraient conçu un immense chagrin. Ils voudraient rassurer les parents biologiques de Kati, mais Ruth craint de perdre sa fille. «Je refuse d’imaginer qu’on puisse nous l’enlever », dit-elle à Ken.

Ils s’en ouvrent un soir à leur ami Kirk Northouse, qui fait des affaires en Chine. Ils lui parlent de la lettre du père biologique où il formule l’espoir de rencontrer sa fille avec ses parents adoptifs sur le pont de Hangzhou. Le couple voudrait rassurer les parents biologiques de Kati, leur dire qu’elle est heureuse et en bonne santé, sans pour autant s’exposer ou exposer l’enfant. «Elle est trop jeune pour ça, encore plus pour aller les retrouver en Chine», confient-ils à Kirk.

«J’ai de bons amis qui vivent près du pont brisé, répond-il. Ils pourront peut-être vous aider. »

Pendant plusieurs semaines, les Pohler préparent un cadeau pour les parents de Kati : des photos de leur fille depuis son arrivée aux États-Unis et une lettre leur assurant que la petite est en bonne santé, heureuse, accomplie et bien adaptée. Ils ne laissent ni nom ni indication de l’endroit où ils vivent.

Anne Wu, une amie de Kirk qui vit en Chine, accepte de se rendre le 11 août sur le pont brisé de Hangzhou au premier jour du festival Qixi – décrit comme le jour de la Saint-Valentin des Chinois –, ainsi que l’a souhaité Xu 10 ans plus tôt. Si seulement la vie pouvait se montrer simple.

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Chine: la lettre avait été glissée dans le panier dans l'espoir de retrouver leur fille.lindsayb63/Shutterstock

«Si» est un mot important

Xu et Qian avaient regagné Hangzhou quelques jours après avoir laissé leur fille au marché de Suzhou et n’avaient jamais cessé de penser à elle. Les mêmes questions revenaient sans cesse: «A-t-elle été adoptée? Avons-nous pris la bonne décision?»

À leur demande, des amis de Suzhou avaient essayé de savoir où se trouvait Jingzhi, mais personne n’avait été en mesure de leur répondre. Déçu, Xu avait dressé la liste des orphelinats dans la ville. Le couple avait envisagé d’y retourner pour prendre des nouvelles, mais le risque de poursuites était trop élevé.

Xu souffrait de voir pleurer sa femme quand ils parlaient de Jingzhi. Il lui rappelait la lettre glissée dans le panier. «Ne perdons pas espoir de la retrouver dans 10 ans, nous verrons alors ce qu’elle devient… si ses nouveaux parents la conduisent au pont brisé», disait-il pour consoler Qian, songeant chaque fois que «si» était un mot important.

La date anniversaire des 10 ans arrivait enfin. «Même si notre enfant n’y est pas, ses parents viendront sûrement, a dit Xu à Qian. Notre lettre les aura touchés. Sois confiante.»

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Chine: attente sur le pont.Nicole Xu

Attente sur le pont

La légende veut que le pont brisé soit le lieu où se retrouvent les amants, et le 11 août 2005 il y a foule. Il est 15h passé et les vacanciers se bousculent pour trouver la meilleure vue pour une photo sur le pont. Le soleil est écrasant.

Depuis l’aube, les Xu attendent sur le pont avec leur fille Xiaochen, qui a 11 ans. Ils sont épuisés. Déçus. Pendant huit heures, Xu a agité un éventail avec, dessus, le nom de Jingzhi, et dans l’autre main, une copie de la lettre laissée dans le panier 10 ans plus tôt. Ils ont croisé des dizaines de milliers de personnes, mais nul ne s’est présenté.

Pour la première fois depuis 10 ans, Qian pense qu’elle verra peut-être sa fille ou ses parents adoptifs. Il y a si longtemps qu’elle espère tenir Jingzhi dans ses bras…

L’enfant et ses parents adoptifs comprendront-ils qu’elle et Xu n’avaient pas le choix? Elle se tourne vers son mari qui paraît épuisé sous cette chaleur de plomb. «Nous pardonneront-ils un jour?», demande-t-elle.

L’émotion l’étreint chaque fois qu’elle voit un couple accompagné d’une petite fille; elle passe d’une joie exubérante à une tristesse violente et douloureuse. Qian et Xu regardent avec angoisse les taxis déverser leurs passagers sur le pont et espèrent que l’un d’eux les rapprochera de leur fille.

Peu avant 16h, découragé, Xu grommelle à sa femme: «Personne ne viendra, partons.» En larmes, Qian hoche la tête et serre fort la main de Xiaochen.

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Le rendez-vous manqué en Chine.Vladimir Tretyakov/Shutterstock.com

Rendez-vous manqué

Anne Wu arrive au pont peu de temps après le départ de la famille. Elle a raté le train à Suzhou. Elle est venue avec une photo de Kati, la longue lettre des Pohler et une photocopie de celle de Xu.

Elle cherche les parents biologiques de Kati, en vain. À quelques minutes près…

Anne s’en veut. Sur le pont, une équipe de télévision prépare un reportage sur le festival Qixi. Elle s’approche du groupe et demande s’ils ont vu quelqu’un attendre. «Non», s’entend-elle répondre. Mais l’histoire de Anne intrigue. «Venez au studio et nous regarderons les images tournées aujourd’hui», propose un membre de l’équipe. Devant les images des touristes présents sur le pont ce jour-là, Anne ne remarque personne correspondant à l’idée qu’elle se fait des parents de Kati.

«Attendez! On va repasser le tout au ralenti», hasarde quelqu’un. Effectivement, sur une image au 1/25e de seconde, ils distinguent un homme vêtu d’un tee-shirt blanc. Il semble las et agite par moments un éventail et ce qui ressemble à une lettre. La chaîne diffuse alors un reportage sur cette histoire et demande la collaboration des téléspectateurs pour retrouver celui que l’on surnomme désormais «l’homme du pont brisé».

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Chine: l’empire du Milieu était en émoi devant le reportage.zhu difeng/Shutterstock.com

L’empire du Milieu en émoi

D’autres chaînes et des journaux du pays reprennent la nouvelle, qui intéresse vivement le public. La famille Xu ignore que cette recherche entreprise pour retrouver leur fille est devenue une affaire nationale.

«Pas croyable!», s’exclame Lao Guo, un commerçant de Hangzhou. En ouvrant sa boutique de gâteaux à emporter, il a vu la photo dans le journal qui a servi à envelopper son repas. «C’est mon ami Xu Lida!»

Quand Lao Guo lui remet le journal, le couple reste sans voix. Xu tremble en lisant l’article. Qian éclate en sanglots.

Ils découvrent que Kati a été adoptée par un couple d’Américains. Anne Wu leur fait bientôt parvenir des photos et des nouvelles de Kati que les Pohler lui ont transmises sous couvert d’anonymat.

Qian caresse une photo récente de Kati comme elle caresserait les cheveux de sa fille perdue depuis si longtemps. «C’est notre Jingzhi, dit-elle à Xu. Elle a mes yeux. Mais elle est en Amérique, c’est loin!»

Xu la rassure. «Elle est en sécurité. Prions seulement qu’elle ne nous en veuille pas.»

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Chine: l’histoire du couple fait l’objet d’un reportage à la puissante télévision centrale de Chine (CCTV).aodaodaodaod/Shutterstock

Le reportage

L’histoire du couple fait l’objet d’un reportage à la puissante télévision centrale de Chine (CCTV). Les Pohler sont étonnés de l’émoi que suscite leur histoire dans l’empire du
Milieu. Ruth craint que les Chinois n’essaient de leur reprendre leur fille. «Kati est trop jeune, il vaut mieux faire marche arrière», propose Ken à Ruth.

Kati ignore tout de sa célébrité à l’autre bout du monde. La jeune fille enjouée est maintenant en primaire, joue du piano, vit dans une maison coquette et se sent protégée par l’amour de ses parents adoptifs.

Les Pohler ne se manifestant pas, la Chine se désintéresse de l’histoire, qui prend pourtant un nouveau tour quand un universitaire enthousiaste vivant aux États-Unis la découvre. Changfu Chang a déjà produit des documentaires sur l’adoption, et la famille Xu l’intrigue. «Il y a là tous les éléments d’une belle histoire», confie-t-il à un proche avant de s’envoler vers la Chine.

Il rencontre Xu et Qian pour le documentaire qu’il prépare sur l’adoption internationale, et les filme, ainsi que plusieurs autres familles chinoises. À leur fille qu’ils ont abandonnée, le couple adresse une confession émouvante. «Nous pensons à toi tous les jours», lance Xu en fixant la caméra.

«Il manquait toutefois une pièce essentielle, reconnaît Changfu après avoir terminé son film. Qui a adopté Jingzhi et celle-ci pourra-t-elle un jour rencontrer ses parents biologiques?»

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Chine: l'identité des parents de Jingzhi.Avec l'autorisation de la famille Pohler
La famille Pohler, depuis la gauche: Ruth, Jeff, Steve, Kati et Ken.

L’identité des parents de Jingzhi

Rentré aux États-Unis, Changfu cherche des indices sur l’identité des parents adoptifs de Jingzhi. La lettre de Ken adressée à Xu et Qian contenait certaines informations – notamment que Jingzhi avait un problème de genou et que la famille se rendait souvent à la plage. Sur des forums internet dédiés à l’adoption, il finit par tomber sur une famille du Michigan qui échange sur le problème de genou de leur fille. Elle vit près du lac Michigan, riche de nombreuses plages.

Changfu déniche sur internet une photo de Ken Pohler – il ressemble à l’homme sur la photo confiée à Ann Wu. Il trouve l’adresse des Pohler et les contacte.

Ken et Ruth ne souhaitent pas s’exprimer, mais Changfu les convainc qu’il peut servir d’intermédiaire entre eux et les Xu, faire parvenir des nouvelles et des photos de Kati sans révéler leur identité. Les Pohler acceptent et Changfu ne trahit pas leur confiance. Il espère qu’un jour, si tout le monde est d’accord, il pourra tourner un autre documentaire avec Kati et ses parents adoptifs.

Les années passent. Xu et Qian chérissent les rares informations sur Kati transmises par Changfu Chang: elle réussit dans ses études, fait partie d’un orchestre et, plus tard, ira à l’université. Ils reçoivent de temps en temps une nouvelle photo de Kati qu’ils ajoutent aux autres, encadrées, accrochées aux murs.

Chaque année, le jour du festival Qixi, Xu retourne au pont brisé le cœur battant. «Mes espoirs sont régulièrement anéantis, mais je ne renoncerai jamais», confie-t-il à un ami.

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Chine: Kati se prépare à passer un semestre universitaire en Espagne quand elle lit enfin la lettre de ses parents biologiques.evaleenage/Shutterstock

Sur le pont brisé

En 2016, à bientôt 21 ans, Kati se prépare à passer un semestre universitaire en Espagne. Elle sent que ses nouveaux camarades de classe s’interrogent sur son histoire et demande à Ken et Ruth ce qu’ils savent de ses parents biologiques. Ils lui racontent le drame de la famille Xu et lui remettent la lettre. Renversée, Kati découvre que l’histoire de ses parents biologiques est connue partout en Chine.

Elle cède à la colère. «Vous le saviez et ne m’avez rien dit?» Ruth et Ken lui expliquent qu’ils voulaient seulement la protéger. «Nous aurions dû t’en parler plus tôt, mais sans savoir comment aborder le sujet, reconnaît Ken. Nous n’avons jamais voulu te cacher quoi que ce soit.»

Kati découvre l’existence de Changfu Chang et son rôle d’intermédiaire. Quelques jours plus tard, seule dans une salle de l’université, Kati regarde le documentaire de Changfu.

Dans une série d’entretiens intenses filmés presque 10 ans plus tôt, ses parents biologiques ouvrent leur cœur et s’adressent au nourrisson qu’ils ont dû abandonner.

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Kati accepte la proposition de se rendre en Chine pour finir le documentaire.Halyna Khomych/Shutterstock

J’espère que tu es heureuse

Kati pleure quand Qian lui crie son amour. «Je t’aime et tu me manques tous les jours… J’espère que tu es heureuse. Je remercie tes parents adoptifs qui t’ont offert une nouvelle vie et se sont occupés de toi.»

La caméra se tourne alors vers Xu qui essuie une larme. «Tous les soirs, avec ta maman, nous essayons d’imaginer comment tu es, où tu vis et nous nous demandons si tu as des difficultés, si tu souffres. Notre épouvantable décision t’a peut-être plongée dans un monde hostile. Nous t’aimons si fort.»

Touchée, Kati voudrait répondre qu’elle n’éprouve aucun ressentiment, qu’il n’y a pas lieu de se sentir coupable. Elle sait maintenant ce qu’elle doit faire.

Kati et Changfu ne cessent d’échanger depuis l’Espagne, puis aux États-Unis où elle est revenue terminer ses études. Kati accepte la proposition de se rendre en Chine pour finir le documentaire. Changfu suggère que Kati rencontre Xu et Qian sur le pont brisé durant le festival Qixi de 2017.

Inquiets, Ken et Ruth proposent de l’accompagner, mais Kati explique «vouloir y aller seule». Ruth sait que cette décision lui appartient. «Je ne veux pas te perdre», glisse-t-elle à Kati au moment du départ. Kati prend la main de Ruth et la rassure. «C’est vous, ma famille. Je vous aime. Vous m’avez élevée. Oui, j’ai d’autres parents, mais vous êtes ma famille.»

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Les retrouvailles: le septième jour, du septième mois en Chine.Changfu Chang
Depuis la gauche, la famille biologique: Qian, Kati, Xu et Xiaochen.

Les retrouvailles: le septième jour, du septième mois

Nous voilà la veille du septième jour du septième mois du calendrier lunaire chinois. Le festival Qixi débute le 26 août. Xu et Qian n’ont pas fermé l’œil de la nuit à l’idée de retrouver leur fille après 22 ans. Xu est assis à côté de sa femme. «Qu’est-ce que je vais lui dire? demande-t-il. Faut-il s’excuser?» Il reprend son souffle et ajoute: «Mille excuses ne suffiraient pas.»

Qian a du mal à maîtriser ses émotions. «Je vais me jeter dans ses bras et la supplier de nous pardonner.»

Avec Changfu, Kati s’avance vers le pont brisé, appréhendant ce qu’elle va dire, ce qu’elle va éprouver. Dans quelques minutes, sa vie va basculer.

Le soleil inonde d’un éclat chaleureux l’arche de pierre du pont. Le festival Qixi ne débute vraiment que le lendemain, mais les vacanciers se rassemblent déjà.
Kati cherche ses parents qu’elle n’a vus que dans un documentaire. Elle aperçoit soudain les yeux brouillés de larmes de Qian, puis Xu et Xiaochen, sa sœur. Une vague d’émotion la submerge. Est-ce vraiment vrai?

Qian voit sa fille, s’élance en pleurs et enserre Kati dans ses bras. «Ma fille! Maman regrette! Pendant toutes ces années, maman n’a pas su te trouver. Je n’ai pas pu m’occuper de toi!» Les yeux grands ouverts, Xu tente d’apaiser sa femme.

Kati étreint sa mère. Elle a retrouvé son pays d’origine et ses parents. Elle sent la force de l’amour de Qian, même si elle ne comprend pas ce qu’elle dit.

Après tant d’années d’espoir et de déception, Xu et Qian voient enfin s’exaucer le souhait exprimé avec tant d’éloquence dans une lettre écrite il y a plus de 20 ans: «Si le ciel a des sentiments, si nous sommes unis par le destin, retrouvons-nous sur le pont brisé.»

Kati a 25 ans aujourd’hui et enseigne l’anglais à Prague. Elle est retournée à plusieurs reprises en Chine, plus récemment pour le mariage de sa sœur. Ruth et Ken Pohler ont également rendu visite à la famille Xu en Chine. Xu envoie régulièrement des textos à sa fille pour lui rappeler l’amour de ses parents et à quel point elle leur manque.

Retrouvez le témoignage touchant de ces familles qui ont pu être réunies grâce à la science.

Contenu original Readers Digest International Edition