Le travail, c’est la santé? Pas si vite!

Dépression, épuisement professionnel, troubles anxieux… Des douleurs psychiques dont souffrent de plus en plus les travailleurs d’aujourd’hui. Selon Henri Dorvil, professeur titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal, la stigmatisation dont ils sont victimes aggrave leur condition.

Selon l'Organisation mondiale de la santé, la dépression est en voie de devenir la deuxième cause d'invalidité dans le monde après les maladies coronariennes. Geneviève Côté

Le travail et la santé mentale

Dans votre livre Stigmatisation : les troubles mentaux en milieu de travail et dans les médias de masse, coécrit par Gilles Dupuis et Laurie Kirouac, vous citez des chiffres alarmants : selon Santé Canada, sur 1 000 travailleurs, une vingtaine vivra un arrêt de travail pour un problème de santé mentale, et selon l’Organisation mondiale de la santé, la dépression est en voie de devenir la deuxième cause d’invalidité dans le monde après les maladies coronariennes.

Il y a 30-50 ans, des travailleurs demandaient des congés en raison de maux de dos. Actuellement, la majorité de ces demandes le sont pour des problèmes psychologiques. Selon mon collègue du département de psychologie, c’est dans l’univers quotidien du travail, où l’individu est testé en permanence, que se trouveraient les racines sociales de la dépression.

Ces maux frappent sur tous les fronts.

Cette situation paradoxale du monde du travail ne fait pas de discrimination, si je peux m’exprimer ainsi : elle n’épargne aucun groupe de travailleurs, pas même les médecins. En réalité, le travail semble de plus en plus nuisible à la santé psychique d’un nombre croissant de travailleurs, incapables de satisfaire aux exigences du
« toujours plus ».

Vous les surnommez les « malades mentaux du PIB ».

On les appelle aussi les travailleurs de la honte, par allusion aux soldats qui revenaient traumatisés de la Première Guerre mondiale. Ces militaires blessés psychologiquement réclamaient une rente d’invalidité, mais on les qualifiait de simulateurs, alors que décoration et pension étaient remises à ceux qui rentraient estropiés. Plus tard, on a compris que la guerre rend fou, mais le milieu du travail peut aussi rendre dingue !

Tout comme les forces armées ont tardé à reconnaître que les soldats pouvaient souffrir du syndrome post-traumatique, les employeurs semblent encore nier les troubles mentaux. Beaucoup d’entreprises des secteurs financiers et bancaires, de même que des assurances et des communications – où les gens jonglent avec les heures de tombée – ne voulaient pas discuter avec nous ni que l’on n’interviewe leurs employés. C’est encore tabou.

Les personnes qui souffrent de troubles mentaux ont-elles alors tendance à cacher leurs difficultés ?

Elles ont peur d’être mal perçues. C’est pourquoi trois employés sur quatre n’iront pas consulter un médecin, pensant que la dépression passera comme un mauvais rhume. Malheureusement, si certains symptômes peuvent disparaître, le stigmate accolé à la personne ayant déjà eu des problèmes de santé mentale demeure.

Comment cette stigmatisation s’exprime-t-elle ?


Certains sont considérés comme des simulateurs feignant un problème de santé mentale afin de bénéficier d’un répit payé. D’autres, à leur retour au travail, font face à une disqualification professionnelle au prétexte, bien sûr, de leur nouvelle vulnérabilité psychologique menant au tablettage, au déclassement ou à la retraite anticipée non désirée. Parmi les personnes que l’on a interviewées, une avait été nommée l’employée de l’année. L’année suivante, elle a fait une réaction dépressive, pris un congé de six mois, et au retour, on la stigmatisait. D’une certaine manière, lorsqu’on juge une personne, cela crée un problème d’identité.

Des personnalités comme Normand Brathwaite, Étienne Boulay ou Clara Hughes ont ouvertement parlé de leurs problèmes de santé mentale. Les entreprises n’auraient-elles pas intérêt à jouer aussi la carte de la franchise ?

Elles commencent à comprendre que ça coûte très cher. Ce n’est pas pour rien que les gens de Bay Street à Toronto multiplient les séminaires sur les troubles anxieux : ils en voient les ravages. Même chose chez Bell Canada avec son programme Cause pour la cause. Cette problématique est coûteuse pour l’entreprise privée, mais aussi pour les gouvernements, les hôpitaux, les milieux académiques, etc.

Quels changements souhaitez-vous au sein des entreprises ?


Elles doivent être sensibilisées : prendre soin de ses employés, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement. S’ils ont besoin de pratiquer le yoga ou de suivre une thérapie, c’est mieux de payer pour ça, même sur le temps de travail. Cela profitera réellement à l’entreprise.

Dans votre livre, vous soulignez l’importance d’un retour « réussi » pour le travailleur ayant éprouvé des troubles mentaux, et celle des phases du maintien et de l’avancement professionnels.

Il doit sentir que vous lui faites confiance, il ne faut pas le mettre sur une tablette ou dire aux autres qu’il faut faire attention, car il est « fragile ». C’est la même personne avec laquelle vous travaillez depuis 10 ans, vous connaissez ses compétences ! Et la structure d’accueil doit être alimentée par les collègues, et non le patron, qui ne voit pas souvent son employé. C’est un travailleur fragilisé, certes, mais temporairement, comme ceux qui ont un bras ou une jambe cassés.

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