Travail: les familles québécoises manquent de temps

Qu’en est-il de la société des loisirs qu’on nous prédisait? Gilles Pronovost, professeur émérite de l’Université du Québec à Trois-Rivières, a scruté notre quotidien dans son livre Que faisons-nous de notre temps? Vingt-quatre heures dans la vie des Québécois. 

Travail: les familles québécoises manquent de temps Vous observez que le plus grand changement dans la vie des Québécois est l’accroissement du temps de travail?
C’est effectivement le phénomène le plus frappant des 10 dernières années. Pendant la seconde moitié du 20
e siècle, le temps de travail était en constante diminution, mais il y a eu un tournant dans les années 2000. Le nombre d’heures travaillées (en incluant le temps de déplacement) est reparti à la hausse, passant de 42,5 heures par semaine en 1992 à 45,9 heures en 2010. Du coup, les Québécois travaillent aujourd’hui davantage que les autres Canadiens et même plus que les Américains. 

Qui sont les plus touchés ?
D’une part, les femmes, parce qu’elles ont largement investi le marché de l’emploi. D’autre part, les personnes les plus scolarisées, comme les professionnels, les gestionnaires et les travailleurs de la santé et des services sociaux. 

Les jeunes parents sont également très affectés. Ils ont entre 30 et 35 ans, des enfants en bas âge, une volonté de bâtir leur carrière et des obligations financières importantes. Ils travaillent beaucoup : les pères font des semaines de 50 heures et les mères de 42 heures. 

Est-ce que ce sont ces derniers qui manquent le plus de temps ?
Environ le tiers de la population québécoise est relativement stressée par rapport au temps (on a le sentiment de ne pas avoir pu accomplir tout ce qu’on avait à faire dans la journée ou on se considère comme un bourreau de travail). Cette proportion est deux fois plus importante chez les femmes, et particulièrement chez les pères et les mères de jeunes enfants. 

Et à la maison, la répartition des tâches ménagères et parentales entre femmes et hommes est-elle plus équitable ?
Il y a un point positif : aujourd’hui, les pères consacrent presque autant de temps à s’occuper de leurs enfants que les mères. Même si les parents travaillent beaucoup, ils font tout pour être en famille, quitte à rogner sur leur temps personnel, leurs loisirs et un peu sur leur sommeil. Pour ce qui est des tâches ménagères, l’inégalité persiste au Québec, il n’y a aucune évolution. Les mères en font encore 50 % de plus que leurs conjoints. 

Quelle est la principale conséquence de cette augmentation des heures passées au boulot ?
On observe une diminution très nette du temps de loisir. Et c’est celui consacré aux activités culturelles qui connaît la chute la plus brutale : la lecture en particulier, mais aussi les sorties et la fréquentation des musées et des salles de théâtre. En réalité, presque tous les loisirs ont connu une baisse, sauf le temps passé devant la télé, qui, à ma grande surprise, est en hausse. 
Cela dit, le ratio de temps libre consacré au sport, lui, n’a pas diminué. L’importance de la santé et du bien-être dans notre société y est sans doute pour quelque chose. 

Qu’en est-il de notre utilisation d’internet dans les temps libres ?
On remarque que les heures passées devant l’ordinateur en laissent moins pour les activités culturelles, sociales et sportives. Il n’y a, en revanche, pas d’impact sur les habitudes de lecture car même si les plus scolarisés passent du temps à naviguer en ligne, cela ne les empêche pas de lire. Internet ne fait pas non plus diminuer la consommation télé, notamment parce que les personnes âgées sont moins connectées. 

Pensez-vous que cette tendance va durer ?
Le temps de travail risque de croître ou alors de se stabiliser, car son augmentation est due à un changement de structure du marché du travail. Non seulement il y a une intensification du travail féminin, mais certains types d’emplois (professionnels, gestionnaires du secteur tertiaire, travailleurs de la santé) augmentent et ce sont ces personnes très scolarisées qui travaillent davantage. Par ailleurs, il y a de plus en plus de retraités par rapport au nombre de travailleurs, donc ces derniers auront beaucoup de pain sur la planche pour maintenir les services de santé, d’éducation, etc. 

La fameuse « liberté 55 » n’est-elle donc plus qu’un rêve ?
C’était possible au milieu des années 1990, mais ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, les 55-64 ans travaillent davantage et on reporte la retraite de plus en plus tard. Une des raisons de ce changement est d’intérêt économique : il y a moins de travailleurs pour payer la pension des retraités. L’autre explication est que les gens, surtout ceux qui font des études universitaires, rentrent plus tard sur le marché du travail ; ils le quittent donc aussi plus tard. 

Cette augmentation du temps de travail reflète-t-elle nos valeurs ?
Ce n’est pas parce que nous travaillons plus que nous sommes plus heureux ou que nous l’acceptons. En fait, comme l’explique mon collègue Daniel Mercure dans son livre La signification du travail, de jeunes parents trentenaires acceptent mal que le travail empiète autant sur leur vie privée et familiale. C’est leur réaction, à savoir s’ils vont résister ou non aux exigences du marché du travail, qui influera sur le comportement des employeurs qui devront s’adapter (ou pas). 

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