L’inconnue de la chambre 1408

C’est en partageant une chambre d’hôpital avec une femme exceptionnelle que j’ai découvert la force que recèle la vulnérabilité.

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Vulnérabilité: Cathrin Bradbury à Toronto le 29 janvier 2019.
Daniel Ehrenworth
Cathrin Bradbury

Dure réalité

Je suis désolée de vous saper le moral en rappelant à votre attention la déprimante réalité que voici: à partir de 60 ans, les risques de se retrouver à l’hôpital augmentent considérablement.

Dans mon entourage seulement, on a péniblement inauguré l’année 2019 avec une chirurgie de la coiffe des rotateurs, un remplacement de la hanche, des fractures complexes, une opération à cœur ouvert, un cancer, une déchirure méniscale, une pyélonéphrite et un laparoschisis. Sachant que, selon le recensement de 2016, il y a 8 226 140 personnes de plus de 60 ans au pays, vous voyez le portrait. Nous progressons dans le système comme une rangée de chasse-neige sur une autoroute à plusieurs voies. Derrière nous, sur des kilomètres, la circulation est bloquée.

Il y a quelques mois, j’ai vécu moi-même l’expérience au Mount Sinaï, un des grands hôpitaux de Toronto. Plutôt que de vous parler de mes petits maux et des douleurs qui les accompagnent, je voudrais vous parler de cette étape que bon nombre d’entre nous devront franchir. Laissez-moi vous dire que, sur le plan émotionnel, le passage de la bonne santé à une décrépitude soudaine est ardu et terrifiant.

Parfois, la nuit, quand le calme revient dans les couloirs et que vous êtes seul dans votre lit d’hôpital, les pensées se bousculent. Vais-je mourir plus tôt? Pourquoi ai-je mené cette vie-là, à présent que je suis trop faible pour faire autrement? Si vous avez de la chance, lors de votre séjour, vous rencontrerez quelqu’un qui vous aidera à trouver des réponses, sans même vous en rendre compte.

On vous dévoile les secrets sur la santé que toute femme de 50 ans et plus doit connaître.

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Vulnérabilité: tout le monde n’arrive pas à l’hôpital de la même façon.
PongMoji/Shutterstock

Le début du séjour

Tout le monde n’arrive pas à l’hôpital de la même façon. Ma sœur m’a conduite à l’urgence par un sombre après-midi de décembre. Dans la salle d’attente, nous nous sommes assises dans la première rangée, devant des infirmières trieuses d’une efficacité redoutable. Elles sont les gardiennes, celles qui décident qui passera et à quelle vitesse.

Comme tout bon gardien, les infirmières commencent par une énigme. Tous les nouveaux patients reçoivent ces deux instructions: enlevez votre manteau et préparez votre carte santé. Simple, non? Mais personne n’y arrive. Certains enlèvent leur manteau à moitié, puis agitent leur avant-bras comme des pingouins, incapables d’atteindre leur carte. D’autres observent, stupéfaits. Un homme dans la soixantaine, en forme et bien habillé, se permet de contester les instructions de l’infirmière, ce qui lui vaut deux heures d’attente supplémentaires. «Je me suis blessé à l’épaule ce matin… Je crains de ne pouvoir enlever mon manteau.
— Mais comment avez-vous fait pour le mettre?» demande l’infirmière. L’homme est déconcerté et moi aussi. Mais pas mon avocate de sœur Laura, qui n’est pas dupe. «Bonne question», approuve-t-elle.

Le lien si vite créé entre Laura et les infirmières trieuses prend une mauvaise tournure, après mon admission, quand elle retourne chercher la carte santé que je croyais avoir oubliée.
«Les patients croient toujours avoir oublié leur carte au triage, dit l’infirmière. Et ils se trompent toujours.» Elle est en colère. Ça n’augure rien de bon pour mon séjour à l’hôpital.
«Je ne vous critique pas, on essaie seulement de remettre la main sur la carte», dit Laura, avec un ton plus raisonnable d’avocate, au moment même où je la retrouve dans une autre poche. Je lui fais signe, dans le dos de l’infirmière raide comme une planche à repasser. Ma sœur change aussitôt de ton: «Mais c’est bon à savoir. Nous allons regarder encore.»

Ce n’est pas un métier de tout repos, tant au niveau physique qu’émotionnel. Des infirmières nous révèlent certains secrets de leur vie quotidienne.

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Vulnérabilité: les civières de l'hôpital s’alignent le long du corridor comme des autos tamponneuses.
Spotmatik Ltd/Shutterstock

Toujours en mouvement

Tandis que les patients atten­dent d’obtenir leurs lits, les civières s’alignent le long du corridor comme des autos tamponneuses. Un haut-parleur nous hurle à la tête que le lieu est plein de dangers: code rouge! Code blanc! Ding! Beep! Le tout au milieu d’une cacophonie de chariots qui s’entrechoquent.
«Il y a de l’action ici», dit un homme portant un vieux polo, qui attend sa mère devant la salle de bains. Mon lit obstrue la porte, ce ne sera pas la seule fois. «Oui», dis-je.

Mon fils Kelly prend la relève de Laura. Ma fille Mary arrive aussi, bavardant avec un aide-soignant qui lui fait de l’œil.
Mary: Mont Sinaï, c’est dans la Bible, n’est-ce pas?
Aide-soignant: C’est là que ce type a reçu la tablette qu’il a passée à l’autre.
Mary: Ah oui, dans le film! C’était quoi son nom déjà?
Comme Lazare, je me lève de mon grabat: «C’est le mont où Dieu a transmis les 10 commandements à Moïse, dis-je. Nom d’un chien!»

Vers minuit, une infirmière me pousse dans la chambre à deux lits 1408, dont je dispose à moi seule et, en plus, dans le lit près de la fenêtre. Tout est d’une propreté étincelante, un vrai charme. Bien sûr, je suis sous l’effet de l’hydromorphone, mais il me semble que cela rend les choses plus réelles, et non l’inverse. À 2 h, j’envoie un texto à Laura:
«Belle chambre! Tranquille! Fenêtre!
— Parfait!» répond-elle.
C’est parfait. Qui a une sœur qui répond à un texto à 2 h du matin? Je m’endors.

Que ce soit pour éviter les incidents ou rendre moins difficile un éventuel séjour, voici ce que vous devez savoir sur les hôpitaux.

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Vulnérabilité: les rideaux de la chambre séparent les deux voisines.
Pixelci/Shutterstock

Une arrivée remarquée

À 4 h, j’envoie un autre message à Laura:
«Zut, quelqu’un arrive à côté. Gémit très fort. Lumière et bruit.»
De l’autre côté du rideau, on fait beaucoup de bruit et on parle fort. «Un, deux, trois, on lève!» La patiente gémit. L’infirmière lui demande si elle veut qu’on laisse la lumière, et elle répond oui. Oui? Il est 4 h 37. J’écris à Laura pour lui demander de m’apporter des protège-tympans et un masque pour les yeux. Adieu, mon nid douillet.

À 6 h 30, le médecin me réveille, me demande si ça va. «Serait-il possible d’éteindre la lumière?» dis-je. Je le regarde partir en songeant que j’aurais pu poser une meilleure question, lorsque j’entends une musique heavy metal forte à proximité de ma chambre.
Je fais rouler mon nécessaire à perfusion vers la source du bruit. Je m’adresse à l’infirmière, qui soigne ma voisine de chambre que je ne regarde même pas.

«Infirmière, dis-je, une musique bruyante sort de la chambre de l’autre côté du couloir.
— C’est la douche commune.» (La proximité de la douche sera une épreuve durant tout mon séjour. Pas seulement à cause de la musique, mais aussi en raison des derrières dénudés qui vont et viennent. Je n’ai jamais compris pourquoi les hommes se promènent avec le dos de leur chemise d’hôpital qui s’agite comme une voile de goélette sous le vent.)
«Infirmière, il y a une musique forte dans la douche à côté de ma chambre. Et il est 6 h 30. Pourrait-on l’arrêter?»

La réaction de l’infirmière m’apprend une chose qui, si je l’avais sue il y a 30 ans, aurait pu changer ma vie. Elle lève la main, la paume dirigée vers moi, immobile. Ce n’est pas agressif, et c’est pourquoi elle obtient toute mon attention malgré le vacarme provenant de la douche.
«Je ne peux pas m’occuper de la musique maintenant», dit-elle d’un ton neutre. Elle fait une pause, comme pour s’assurer que j’ai bien compris.
«En revanche, je peux fermer votre porte. Voulez-vous que je le fasse?
— D’accord», dis-je docilement. En retournant à mon lit, je regarde ma camarade de chambre. Elle est petite, et je vois tout de suite que son corps est mal en point. Rien ne bouge sauf son visage qui me sourit. Je souris moi aussi, puis j’écris à Laura de mon lit:
«Non, pas bruyante, pas vieille, sclérose en plaques? Triste.»

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Notre père avait trouvé la force morale d’accepter le déclin de son corps, sa vulnérabilité.
Photographee.eu/Shutterstock

Notre père avait trouvé la force morale d’accepter le déclin de son corps

Une amie, qui a passé un Noël difficile, m’a écrit qu’elle se concentrait sur le bon côté des choses, comme la gentillesse d’une personne, le confort de sa maison, et qu’elle se réjouissait que Noël soit enfin passé. Mon père était le roi du «bon côté des choses», surtout quand il était à l’hôpital. À l’époque, j’aurais mieux fait d’y accorder plus d’attention.

Ses dernières années (il a vécu 94 ans), papa reconnaissait tout le monde, mais il ne savait pas toujours où il était; et il était souvent à l’hôpital, l’automne, en particulier. «Je me suis levé trop vite», disait-il, des points de suture sur la tête, quand nous arrivions à l’urgence. Dans son lit d’hôpital, il se tenait dans la même position que dans une chaise longue à la plage: les jambes croisées aux chevilles, la main droite sous la tête, le coude plié, tenant un livre dans l’autre main.

Quand les infirmières de l’urgence lui demandaient s’il voulait quelque chose, il répondait: «Bien sûr, je voudrais un verre de vin blanc, s’il vous plaît.» Elles pensaient qu’il plaisantait, mais il croyait qu’il était dans son salon. Quand il se souvenait qu’il était à l’hôpital, il soutenait que c’était le meilleur: «Vous ne trouverez jamais un meilleur personnel infirmier», «Ce médecin est le plus brillant que j’ai rencontré». Ces bonnes manières n’étaient pas un stratagème, il était tout simplement comme ça, avec les étrangers comme avec sa famille. Quand un patient se montrait impoli, il regardait ailleurs: «Je ne me mêle pas de ces balivernes.»

Ce que j’oubliais, jusqu’à ce que je me retrouve à l’hôpital, c’est qu’il avait eu amplement l’occasion d’apprendre. Peu de gens atteignent 90 ans sans d’importants soins médicaux, et aucun effort physique ne nous rendra différents de nos parents. Laura et moi avons dénombré au moins six opérations majeures subies par notre père entre 60 et 80 ans, mais nous ne nous rappelons pas pour autant les détails de ses maladies ou convalescences, ni même de lui avoir rendu visite durant ces années où il avait cessé d’être invincible. Pour notre défense, il faut dire qu’il récupérait très vite. Encore vif d’esprit, il avait trouvé la force morale d’accepter le déclin de son corps et cherchait de nouveaux moyens de donner libre cours à son indomptable énergie. Il avait dû renoncer au ski, mais s’était remis au pilotage, comme s’il n’avait jamais quitté l’aviation. «Je vous amènerai tous, les petits-enfants aussi!» Nous étions terrifiés: il avait 83 ans! Mais voler l’excitait beaucoup. «Là-haut avec les oiseaux» est une des dernières phrases qu’il a prononcées.

Suivez ces règles toutes simples pour vivre jusqu’à 100 ans!

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Vulnérabilité: le premier contact avec ma voisine de chambre.
Sfam_photo/Shutterstock

Premier contact

«Voisine?»
Je m’arrête. Je suis en train d’écrire une furieuse réponse à un courriel incompréhensible, et je n’ai pas envie de perdre le fil de ma colère.
«Voisine? Sa voix est très faible, mais cette fois il n’y a aucun doute.
— Bonjour, dis-je.
— Bonjour, voisine. Pouvez-vous appeler l’infirmière pour moi?
— Bien sûr.»

J’appuie sur le bouton d’aide. Personne ne vient. C’est inhabituel: les infirmières répondent rapidement et sont attentives à nos moindres besoins. J’appelle encore. Une demi-heure s’écoule. Entre-temps, je continue à rédiger mon courriel vitriolique.
«Ce doit être le changement de quart de travail, dis-je en direction du rideau.
— Ça va», murmure la femme. Elle gémit doucement, mais sa voix est couverte tout à coup par une alarme venant de ma perfusion. À l’écran, je lis le message «AIR DANS TUBULURE». Un peu honteuse, je dois avouer que c’est cela, bien plus que ma voisine, qui me décide à quitter mon lit. À nouveau, je fais rouler tout mon attirail, me rendant cette fois jusqu’au poste du personnel infirmier. Calmement, je lève ma main, la paume dirigée devant. Tous me regardent en silence, attentifs. La puissance de la paume est incroyable!

«Ma voisine de chambre a besoin d’aide», dis-je paisiblement. Ai-je dit qu’on avait augmenté la dose d’hydromorphone? J’insiste en ouvrant la main, montrant cinq doigts, un pour chaque fois que j’ai appelé. C’est un bel effet, mais j’avoue que ce n’est pas très habile. Les infirmières ont l’air fâché maintenant. «Cinq fois, dis-je à nouveau, un peu fort. Et j’aurais pu mourir à cause d’une bulle d’air.» Mon infirmier m’ordonne sévèrement de retourner au lit, puis il prend mon pouls, très mauvais. «Voyez où ça vous mène!» dit-il, affligé.
Néanmoins, ma voisine reçoit l’aide dont elle a besoin.

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Les voisines de la chambre 1408 à la vulnérabilité touchante.
Lynn Scurfield

J’aimerais savoir comment je suis arrivée ici.»

Nous échangeons nos prénoms: Cheryl, Cathrin. On vient nous border – lumière éteinte cette fois – et on nous donne de la mélatonine pour nous aider à dormir. De la mélatonine? Sérieusement, cela n’endormirait pas un canari. Mais j’évite de le dire à voix haute.
Il est près de 4 h. Je commence à gémir faiblement. Nos petites misères s’intensifient dans un lit d’hôpital au petit matin. Ma vie jusque-là joyeuse et désordonnée semble avoir pris un tournant plus sombre, que je n’ai pas choisi. Ce n’est pas juste.

«Cathrin, est-ce que ça va?»
J’essuie mon nez qui coule avec mon drap.
«Oui.
— Savez-vous comment vous êtes arrivée ici?»
C’est une question mûrement réfléchie venant de l’autre côté du rideau.
«Au sens propre? J’ai marché jusqu’à l’urgence. Et vous, savez-vous comment vous êtes arrivée ici?
— Non, parfois c’est confus. Est-ce que la vue est belle?
Cheryl me dit qu’elle a 65 ans. Je lui dis, en toute franchise, qu’elle en paraît 20 de moins. Elle a étudié l’animation au collège Sheridan, quand c’était très à la mode, et elle a vécu à quelques pâtés de maisons d’où j’habite. Elle est partie à Los Angeles où elle a été animatrice sept ans, jusqu’à ce qu’on lui diagnostique la sclérose en plaques, avec laquelle elle vit depuis 27 ans. Elle est revenue à Toronto vivre chez sa mère, aujourd’hui décédée.
«Parlez-moi de votre mère.
— Je ne peux pas, c’est trop sombre»

Notre conversation est d’une lenteur extraordinaire. Nos paroles ne traversent pas le rideau, elles semblent plutôt s’élever au-dessus puis retomber en cascade de l’autre côté. Chaque syllabe demande un effort à Cheryl, et elle doit souvent répéter, à cause du bourdonnement de ma perfusion.
Parfois, quand cela devient trop difficile, je parle pour nous deux. Ou alors nous arrêtons un peu, puis nous recommençons. Elle était bonne cuisinière et appréciait les bons plats, ce qui n’existe pas ici. Elle adorait les bonbons. Elle vivait seule, avec l’assistance d’aides-soignants qui venaient la visiter trois fois par jour.

«Est-ce que vous souffrez, Cheryl?» Il y a un long silence, si long que je me dis qu’elle s’est peut-être endormie.
«Non, répond-elle finalement. Je n’ai pas besoin de vous demander si vous souffrez, je le vois bien.» On ne m’a jamais donné une leçon avec tant de grâce.
«Je ne crois pas que la mélatonine soit à la hauteur de sa réputation», dit-elle. Il est 5 h et la silhouette du centre-ville commence à être visible de la fenêtre.
«Vous pensez? (Un silence.) Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous, Cheryl?
— Oui, dit-elle. J’aimerais savoir comment je suis arrivée ici.»

Assurez-vous de reconnaître les 11 symptômes de la sclérose en plaques, à ne jamais ignorer.

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L'importance de l'amitié dans des moments de vulnérabilité.
Sasirin Pamai/Shutterstock

L’importance de l’amitié

Le troisième jour, le médecin m’annonce que je peux manger quelques biscuits salés, mais l’infirmier me dit que, pour cela, il faut faire une commande spéciale. «On va le faire», dit-il. Ridicule!
À chacun de ses repas, Cheryl en demande pour moi, mais ils n’arrivent jamais. Cela nous désespère toutes les deux, jusqu’à ce qu’un ami arrive avec deux grosses boîtes rouges de Christie Premium Plus, l’une avec sel et l’autre sans. «J’ignorais laquelle tu préfères.»
«J’aime bien vos amis, dit Cheryl un peu plus tard, ils sont gentils.»

Les cinq jours où je partage ma chambre avec elle, des gens m’appor­tent de nombreux cadeaux, le plus beau étant le réconfort de leur compagnie. Plusieurs nuits, je m’endors au son paisible de mon fils écrivant à son ordinateur. L’après-midi, je m’assoupis tandis que Laura et Mary parlent des nouveaux manteaux d’hiver.
Cheryl ne reçoit pas de visiteurs. Je texte Laura: «Apporte-lui ton reste de gâteau aux bananes.»

Cheryl reçoit son autorisation de sortie un jour avant moi. Je lui demande si elle a un bon médecin. Je suis assise au bout de son lit, finissant un morceau de gâteau.
«Il est jeune et beau, alors oui, il est bien. Parfois je pense à la mort, ajoute-t-elle.
— Vous n’en êtes pas encore là.
— Pas loin.»

L’agitation des préparatifs de sortie et la longue attente des ambulanciers sont déstabilisantes pour elle. Pendant un instant, elle panique. Elle dit qu’elle se sent emprisonnée et veut appeler les secours. La crise ne dure pas longtemps, mais la laisse très embarrassée.
«Je suis inutile, soupire-t-elle.
— Vous n’êtes pas inutile, dit l’infirmière. Il est vrai que vous ne pouvez vous mouvoir. Mais vous avez un cœur et un esprit, et vous pouvez les utiliser. En quelques jours, vous êtes devenue amie avec Cathrin et moi. Je vais vous dire ce qui est inutile, poursuit l’infirmière. Ce sont ceux qui ont un corps, un esprit et un cœur, et qui n’en font rien.»

Cheryl est transportée en souriant par deux beaux grands infirmiers. Nous avons échangé nos numéros de téléphone, bien que j’ignore comment elle peut faire des appels ou en recevoir.
«La ville est pleine de gens comme Cheryl», me dit doucement Jean Marmoreo, une médecin de famille que je connais, quand je lui demande comment elle peut vivre seule avec trois heures de soins par jour. «Croyez-le ou non, trois heures par jour, c’est beaucoup dans notre système.»
La médecin me conseille de ne pas sous-estimer l’importance que notre nouvelle amitié peut avoir pour le moral de Cheryl, et je prends cela à cœur. Je comprendrai mieux plus tard.

Vos amis sont importants pour vous, mais vous ignorez probablement tout de leur réelle influence dans votre vie. Vous serez surpris par ces 20 faits étonnants sur l’amitié.

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Vulnérabilité: Cheryl est morte le lendemain, paisiblement, m’ont dit les infirmières, avec deux amis près d’elle.
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Enfin libérée

Cet après-midi-là, je me reposais sur mon lit, le bras replié sous ma tête, les chevilles croisées. Je portais le pyjama en tartan que Laura m’avait apporté, avec des chaussettes à rayures. Je m’étais même lavé les cheveux dans la douche commune. Je connaissais les infirmières par leur nom. Je n’avais jamais rencontré des hommes et des femmes aussi remarquables.

Laura avait trouvé la meilleure salle de bains pour les visiteurs (la femme qui me l’a montrée, dit-elle, me tuera si je révèle le secret). Je patrouillais dans le couloir, tout en notant que des patientes avaient eu l’idée de porter deux chemises, une nouée à l’avant et une autre nouée à l’arrière, pour régler le problème de l’ouverture dorsale.

Je suis revenue à la maison avec plusieurs raisons d’espérer. Par exemple, que les hommes pourraient un jour résoudre le problème des chemises d’hôpital. Et aussi, que la vulnérabilité est un moyen de progresser. Le seul, en fait. Et que porter attention aux misères de notre entourage est salvateur pour nous autant que pour eux.

Quand j’ai rendu visite à Cheryl, quelques semaines plus tard, elle avait été transférée dans un autre hôpital, cette fois aux soins intensifs. Elle était dans une chambre d’angle très ensoleillée avec des fenêtres sur deux côtés, et sa propre infirmière de l’autre côté de la porte. Elle était toujours aussi mignonne, et ses cheveux bruns ondulés venaient d’être lavés et noués en chignon.

Elle ne parlait pas et n’ouvrait pas les yeux, alors je parlais pour deux. Rien d’important, pas de grands discours sur ce qu’elle m’a appris, le courage, la grâce et la gratitude. Et sur l’amour qui peut être aussi simple qu’une conversation tranquille, la nuit, à travers un rideau.

Cheryl est morte le lendemain, paisiblement, m’ont dit les infirmières, avec deux amis près d’elle. Je regrette d’avoir oublié de lui dire comment elle était arrivée à Mount Sinaï (dans une ambulance). C’est pourtant la seule chose qu’elle m’ait jamais demandée.

Contenu original Selection du Reader’s Digest

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