Le cauchemar de la parasomnie alimentaire

Aperçu d’un trouble méconnu qui pousse les malades à s’empiffrer pendant leur sommeil.

Vivre avec la parasomnie alimentaireiStockPhoto

Imaginez. Vous passez la nuit chez votre nouvelle flamme et vous vous réveillez le lendemain matin dans l’inquiétude des dégâts que vous avez peut-être causés dans la cuisine.

Ce scénario affolant peut devenir réalité pour Dave. Ce Montréalais de 50 ans, qui travaille dans le cinéma, souffre de parasomnie alimentaire. Ceux qui en sont atteints se lèvent au beau milieu de la nuit, dans un état de somnolence ou de sommeil léger, et dévorent tout ce qu’ils peuvent trouver ; ils n’ont souvent pas conscience de leurs actes, bien que cela se produise plusieurs fois par semaine – et même par nuit.

Comme beaucoup d’autres dans son cas, Dave a honte. « Comment expliquer que vous avez avalé un nouveau pot de beurre d’arachide, une demi-miche de pain et une bouteille de lait ? explique-t-il. Et si vous me surprenez en train de vider la cuisine, essayez seulement de m’arrêter ! »

Le trouble alimentaire du sommeil (TAS), est une sorte de parasomnie – terme générique des troubles du sommeil avec mouvements – connue pour être difficile à traiter. En comparaison à l’agression nocturne ou la « sexsomnie » (deux autres parasomnies), dévorer le contenu du frigo semble relativement inoffensif.

Mais ce n’est pas un simple cas de fringale nocturne : ce trouble, qui n’a rien à voir avec de mauvaises habitudes ou une boulimie mentale, peut avoir de grands effets sur le poids ou les relations avec les proches. Dave se souvient d’un séjour à la campagne avec des amis au cours duquel il avait laissé un grand désordre dans la cuisine – et englouti tout le pain réservé aux repas de groupe. La plupart du temps, affirme-t-il, dormir sous le même toit que d’autres personnes l’angoisse. Mal connu, ce trouble n’a été officiellement admis qu’au début des années 1990. On en sait encore moins sur la manière de le guérir. Ceux qui en souffrent ont été qualifiés de goinfres incontrôlables, esclaves de leurs pulsions.

Encore aujourd’hui, on fait souvent subir aux patients des évaluations psychologiques dégradantes, ou on les accuse de mauvaises habitudes alimentaires. Beaucoup de médecins de famille n’en savent pas suffisamment sur cette maladie et la prennent donc pour une compulsion sans rapport avec le sommeil. Un diagnostic complet ne peut être obtenu que par polysomnographie filmée – des appareils enregistrent le rythme cardiaque, l’activité musculaire et d’autres fonctions – et de tests neurologiques et psychiatriques.

Le Dr Carlos H. Schenck, professeur de psychiatrie à la faculté de médecine du Minnesota et au centre régional des troubles du sommeil du Minnesota, a fait partie de l’équipe qui a diagnostiqué le trouble de l’alimentation nocturne en 1991. Spécialiste des parasomnies, il décrit le TAS et les troubles connexes comme des comportements instinctifs qui « se déclenchent de manière inappropriée » durant le sommeil.

Ce syndrome, selon le Dr Schenck, se déclare souvent à l’adolescence ou au début de l’âge adulte chez les somnambules. Ces personnes se blessent régulièrement en tentant d’accéder à la nourriture ou de préparer des repas. Et il leur arrive de se réveiller devant un désordre impressionnant – des piles d’emballage plastique et de boîtes – qui ne fait qu’amplifier l’angoisse causée par le trouble.

Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas une réponse à la faim. « La plupart des patients ne souffrent pas de trouble de l’alimentation durant la journée, comme la boulimie ou l’anorexie mentale », affirme M. Schenck. Il s’agit plutôt d’une incontrôlable pulsion de consommation qui résulte d’un mauvais fonctionnement des cellules cérébrales et des neurones durant le sommeil, entraînant des comportements problématiques – ce n’est donc pas un trouble neurologique, mais neurophysiologique.

C’est un tourbillon de compulsions – manger, se sentir satisfait et à l’aise et, bien sûr, dormir, ce que les patients ne parviennent à faire que lorsqu’ils se sont nourris ; ils ne commencent à se goinfrer que lorsqu’ils somnolent. Et c’est peut-être l’aspect le plus déconcertant de ce syndrome.

Notre société culpabilise les personnes en surpoids en leur affirmant que leur corps leur appartient, que leur silhouette et leur forme sont des manifestations physiques de leur volonté, ou de son absence. En dépit de toutes les preuves scientifiques qui soutiennent le contraire, les mensurations sont devenues une question morale. Même si le TAS n’est pas causé par un trouble de l’alimentation, il peut facilement en entraîner un.

Deux de mes amis en souffrent. Leur histoire se ressemble : tous deux ont commencé à manger dans leur sommeil à un jeune âge, avaient honte de leur « gloutonnerie », ont pris du poids à mesure que le trouble s’intensifiait, et ont reçu de mauvais diagnostics à plusieurs reprises. Aujourd’hui, aucun des deux ne se sent compris ou n’a trouvé le remède.

Bianca, journaliste dans la quarantaine qui vit à Toronto, a commencé à manger pendant son sommeil à l’âge de 12 ans. « Les premières années, c’était surtout du beurre d’arachide, comme le prouvait le fait qu’il manquait des cuillères dans les tiroirs de la cuisine et qu’il y en avait beaucoup sous mon lit », raconte-t-elle.

Elle s’est rendue dans une clinique du sommeil il y a 15 ans, mais les médecins, mal informés, n’ont pas su l’aider. « L’un d’eux s’est concentré sur ce qui avait “causé” le trouble et a affirmé que c’était sûrement parce que je m’interdisais certains aliments durant la journée, mon organisme les recherchait donc pendant la nuit. Si ce n’était que cela, j’allais manger avec plaisir tout ce que je voulais pendant la journée. Mais cela n’a rien changé. »

Dave a totalement abandonné la recherche de traitements professionnels et a conçu son propre plan : « Une thérapie, verrouiller le réfrigérateur pendant la nuit, laisser une petite quantité de nourriture sur le comptoir, tenir un journal, observer de meilleures habitudes alimentaires dans la journée, consulter des nutritionnistes et faire énormément d’exercice. »

Sauf pour un temps, ces stratégies n’ont pas fonctionné, admet Dave. Il a même essayé les somnifères, mais ils l’ont juste rendu plus vaseux, ont affecté ses fonctions motrices, et ont finalement empiré son comportement.

Selon une étude de 2006 menée par le Dr R. Robert Auger du centre des troubles du sommeil de la clinique Mayo de Rochester, dans l’État du Minnesota, même ceux qui l’étudient ne sont pas du même avis : s’agit-il d’un trouble alimentaire nocturne, d’une véritable parasomnie, ou d’un mélange des deux ?

On ignore également si les patients sont réellement endormis durant les crises, pourquoi ce sont le plus souvent des femmes, si le trouble possède une composante héréditaire et quels médicaments, s’il y en a, sont efficaces pour le traiter. Les médecins ne s’accordent pas même sur le pourcentage de la population mondiale qui en souffrirait. Certains parlent de 1 %, d’autres de 5 %.

Comme la parasomnie alimentaire est mal comprise, les individus qui en sont atteints finissent souvent par se résigner et tentent simplement d’en réduire les conséquences. Plusieurs d’entre eux, comme Bianca, qui a abandonné l’idée de chercher d’autres traitements, se contentent d’essayer de vivre avec. « Rien n’a aidé, dit-elle. C’est comme ça, c’est tout. »

Bien que le Dr Schenck admette les terribles conséquences de cette maladie, il pense que les dernières découvertes sont prometteuses. Les rythmes circadiens, par exemple, représentent une nouvelle frontière dans la compréhension du syndrome. « Il est possible que le rythme circadien du système alimentaire soit désynchronisé de celui du sommeil et s’active ainsi au mauvais moment, suscitant le besoin de se nourrir », explique-t-il.

Il y a donc au moins un peu d’espoir. Et, comme le remarque Dave, savoir qu’il existe un diagnostic précis, même s’il est mal compris, est déjà un soutien en soi. « Pouvoir mettre un nom sur un comportement et découvrir qu’on n’est pas seul dans ce cas aide beaucoup à se libérer du poids du dégoût de soi et de la honte. »

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Tiré du magazine Sélection du Reader’s Digest (juin 2017)

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