Chasseurs de fantômes

Les esprits existent et ils sont parmi nous. La moitié des Canadiens en est persuadée; le Searcher Group veut le prouver.

La première chose que les enquêteurs me disent lors de notre rencontre, juste avant 14h par un froid samedi de mars 2016, c’est de faire attention à un sale type nommé Henry au deuxième étage. «Tenez la rampe dans les escaliers. On pense qu’il pourrait pousser quelqu’un.»

Il y a autre chose d’inhabituel chez Henry: il est mort.

Les enquêteurs installent des caméras et des micros dans l’espoir de capturer la moindre bribe d’activité paranormale.Elena Gritzan

Je suis dans le stationnement du Player’s Guild de Hamilton, un théâtre de l’Ontario, et je discute avec trois enquêteurs du paranormal, membres d’une équipe appelée Searcher Group. Peter Roe – qui porte une veste à l’effigie de Salem, dans l’État du Massachusetts, ville historique de la chasse aux sorcières –, James McCulloch et les frères moustachus Richard et Paul Palmisano sont là pour rassembler des preuves et découvrir l’histoire des fantômes de la propriété. Lors de leur dernière visite, à l’automne précédent, ils en ont dénombré au moins quatre.

Les membres du personnel de ce théâtre communautaire vieux de 141 ans, certainement le plus ancien d’Amérique du Nord, ont contacté Peter Roe en 2015 car ils avaient par- fois l’impression de ne pas être seuls, surtout au deuxième étage et au sous-sol, où ils travaillaient souvent tard dans la nuit pour ranger les accessoires. Un soir, une bénévole a entendu un murmure à son oreille alors qu’elle verrouillait la porte d’entrée : «Aidez-moi ! Faites-moi sortir d’ici ! » Elle s’est retournée, s’attendant à découvrir un ami qui lui jouait un tour. Il n’y avait personne.

Comme d’étranges histoires ont continué de se produire au théâtre, une légende est née : les lieux seraient hantés. La page d’accueil du site internet du bâtiment évoque cette rumeur: il y aurait «un fantôme dans la salle des costumes ».

Dans son livre de 2013, Paranormal Nation : Why America Needs Ghosts, UFOs and Bigfoot, Marc E. Fitch affirme que le développement d’internet et les répercussions du 11 septembre 2001 ont poussé les gens vers le paranormal ; les explications extraordinaires à des expériences inhabituelles créent de l’ordre dans le chaos d’un monde incertain. La culture populaire s’est emparée de cette idée. Ghost Hunters, une émission de téléréalité dans laquelle des en- quêteurs se rendent dans des maisons supposées hantées munis d’appareils d’enregistrement sophistiqués et de lu- nettes de vision nocturne, a été regardée pendant 11 saisons par 3,1 millions de téléspectateurs avant de disparaître en 2016. D’innombrables histoires sur le thème de l’occulte et du paranormal ont été portées au grand écran, et les œuvres de Stephen King continuent d’apparaître dans les listes des plus gros succès littéraires.

Pour beaucoup, les fantômes sont plus que de simples histoires effrayantes. Un sondage Ipsos Reid de 2007 a révélé que 48 % des Canadiens croient qu’ils existent, et 10 % pensent partager leur foyer avec un esprit.

Je fais partie des 52 % de Canadiens qui ne croient pas aux fantômes, mais je suis fascinée par ceux qui y croient. C’est pourquoi je me suis retrouvée devant un café en compagnie de Richard Palmisano, deux mois avant de nous revoir au Player’s Guild.

Quand il était enfant, Richard entendait des bruits inexplicables dans sa maison de l’ouest de Toronto – des murmures, des bruits de pas ou de grattements. «Je ne savais même pas ce qu’était le paranormal. Je savais juste qu’il se passait quelque chose de bizarre, raconte-t-il. À cet âge, cela me faisait peur. » La curiosité a finalement pris le pas sur la crainte : en 1979, à 18 ans, il a décidé de créer le Searcher Group dans le but de recueillir des preuves concrètes de la permanence des âmes après la mort. Richard a recruté son frère aîné, Paul, qui avait lui aussi entendu ces bruits étranges dans la maison de leur enfance.

Aujourd’hui, avec six autres membres bénévoles, le groupe ontarien répond gratuitement aux demandes de commerces et de propriétaires, et se rend sur place muni de valises en aluminium remplies de matériel, prêt à collecter les preuves de l’existence des spectres.

Au Player’s Guild, Peter Roe sonne à la porte de service et l’on nous fait entrer dans la cuisine. Les frères Palmisano se dirigent vers le hall d’entrée, où ils installent deux caméras qui fonctionneront toute la nuit, tandis que, dans le théâtre, Peter et James commencent à décharger leur matériel. Ils attrapent des dicta phones et des gauss mètres, qui émettent des bips et des cliquetis au gré des champs électromagnétiques. Bientôt, le personnel du théâtre quitte les lieux, et seuls demeurent Carolyn Marshall et ses enfants Charlotte et Nathan, tous deux adultes. Ils ont passé des années dans le théâtre, et la première étape de l’en quête est de visiter le bâtiment en les interrogeant sur ce qu’ils ont vécu ici. Nous allumons nos enregistreurs.

Plus tard dans l’après-midi, Peter invite Michele Stableford, une voyante, au théâtre. L’adresse ne lui a pas été révélée pour qu’elle ne puisse pas faire de recherches sur la maison à l’avance. Elle nous entraîne vers le sous-sol pour commencer à chercher des esprits.

Il ne veut pas de nous ici, dit Michele. C’est comme s’il était toujours en colère d’être mort.

Il fait sombre, la seule lumière vient d’une porte que l’on traverse et de quelques petites fenêtres en verre dépoli. Alors que je passe la porte, celle-ci se referme de quelques centimètres, poussant la brique qui la maintient ouverte. «Je n’ai touché à rien !» s’exclame Nathan Marshall derrière moi. Je m’arrête. «Il ne veut pas de nous ici, répond Michele. Il est très négatif. C’est comme s’il était toujours en colère d’être mort.»

Vers 17h, nous décidons de faire une pause. Même si nous quittons le bâtiment pour aller chercher à manger, caméras et micros continuent d’enregistrer en notre absence. «Les esprits sont sociables, déclare Richard Palmisano. Ils vont parler, comme vous et moi, et on va recueillir beaucoup d’informations, comme des noms et des détails sur ce qui se passe.» On espère qu’ils communiqueront plus librement sans l’intrusion des vivants parmi eux.

Je laisse également mon enregistreur là-bas, dans le salon vert du théâtre, au premier étage. Peter conseille de le poser sur du plastique de sorte que, s’il bouge pendant notre absence, j’entendrais le bruissement sur l’enregistrement. En partant, Peter s’écrie depuis la cuisine: «Au revoir!»

Nous revenons à 19h et entrons dans une pièce qui faisait autrefois partie de l’appartement du concierge du théâtre, Jim Hamilton, qui était aussi peintre; il est mort en 2009. Peter, James et Michele tentent d’entrer en communication – cette dernière utilise pour cela l’écriture automatique, une technique qui permet d’entrer en état de transe et d’écrire les mots prononcés par les esprits, tandis que les premiers emploient l’Ovilus III, un appareil noir posé sur une table basse.

«En théorie, explique James, les esprits sont capables de manipuler cet appareil et de produire des mots.» Il contient un lexique préenregistré – le modèle du Searcher Group possède 2000 mots – et prend des mesures des champs électromagnétiques environnants, de la lumière et de la température, avant de parler d’une voix robotisée. Les réponses sont principalement du charabia et ne semblent pas liées aux questions posées par James et Peter, des répliques comme «feuillage», «facteurs» et «moindre». Mais les hommes poursuivent leur interrogatoire, et l’Ovilus continue de parler en retour.

«Quel est votre nom ?» demande Peter. Une pause, puis la voix électronique énonce : «Ji». Je tourne vivement le regard vers une photo du concierge décédé accrochée au mur, le montrant de trois quarts face, le regard tourné vers l’appareil tandis qu’il travaille sur un tableau. La coïncidence est troublante.

C’est peut-être un hasard – Jim est l’un des 74 noms courants enregistrés dans le vocabulaire de l’appareil. «Les données de l’Ovilus sont toujours à prendre avec des pincettes parce qu’elles sont très aléatoires», confirme Peter. Quelques semaines plus tard, lorsqu’il m’envoie son rapport final, ce moment n’est même pas mentionné. C’est parce que, pour les enquêteurs, un nom ne devient une preuve que lorsqu’il provient d’au moins trois sources différentes, comme un médium, l’Ovilus et un appareil d’enregistrement.

Cette définition de la preuve diffère de celle des standards scientifiques. C’est une corrélation, pas une relation de causalité, et elle repose sur des méthodes qui ne sont pas acceptées par tous, ce que Richard Palmisano admet volontiers. «Selon les lois de la science, on ne pourrait jamais prou- ver l’existence du monde des esprits», explique-t-il. Il voit cela comme un problème des sciences, un domaine dans lequel il est impossible de prouver quoi que ce soit sans expérience reproductible au cours du temps par différents chercheurs obtenant des résultats similaires. Difficile de demander à un fantôme de participer à un test en laboratoire ! Les méthodes des enquêteurs – mesure des champs électromagnétiques, écoute des voix enregistrées et des médiums – n’ont aucun fondement scientifique, seulement le soutien d’autres adeptes du paranormal.

Un peu plus tard dans la soirée, je mets mes doutes scientifiques en veilleuse pour suivre le groupe qui progresse dans la maison. Dans la salle des accessoires, au sous-sol, Peter allume un appareil appelé Spirit Box, une radio modifiée censée transmettre les paroles des fantômes. Il prend vie dans un crachotement de bruit blanc. «Qui est ici avec nous ? En quelle année sommes-nous, s’il vous plaît ?» demande Peter. Parfois le son craque, semblable à des bribes de voix à la radio, le genre qu’on obtient en avance rapide sur un enregistrement.

Je jette un œil aux accessoires : des étagères remplies de machines à écrire, de vases, et même un cercueil appuyé contre un mur. «Si vous le pouvez, utilisez cet appareil pour transmettre un message, poursuit-il. Comprenez-vous?»

Un éclat sonore qui pourrait être un «oui» résonne, mais nous abandon- nons quand rien d’autre ne vient.

Je suis James et Michele au deuxième étage pour essayer à nouveau l’écriture automatique. Michele tient une pile de feuilles et un stylo. Agenouillée à ses côtés, je dois tourner les pages chaque fois que les mouvements de sa main s’arrêtent ou atteignent le bas de la feuille. «Il y a une petite fille, affirme la voyante. Je veux voir si elle va me donner son nom. Comment t’appelles-tu ?» Elle ferme les yeux et continue de poser des questions.

«Est-ce que quelqu’un vient juste de rentrer dans la pièce ? demande-t-elle. Qui est-ce ?» Je regarde la feuille et la vois écrire H-e-n-r-y. «Henry», je murmure. L’écriture devient plus frénétique. Je passe la page à James. «Quittez cette pièce», ordonne-t-il à l’esprit. Michele épelle N-o-n. «Je me fiche que votre réponse soit non ! rétorque James. Dehors !» Finalement, Michele écrit qu’Henry est parti. Lorsqu’elle a terminé, elle a les larmes aux yeux.

Certains sons de l’enregistrement ne sont pas aisément explicables, comme une voix féminine qui appelle «Elena».

De retour chez moi, je m’attelle au véritable travail d’un enquêteur du paranormal : écouter, attendre, prendre des notes. J’ai huit heures d’enregistrement à écouter. Je recherche des phénomènes de voix électronique (PVE), ou la langue des morts. Il y a un moment dans tout mon enregistrement, pendant notre pause repas, où je suis certaine d’entendre une voix : un homme criant un mot de deux syllabes, environ trois minutes après notre départ. Mais je me dis qu’il peut tout à fait s’agir de quelqu’un dans la rue.

D’autres bruits pourraient être des murmures, mais c’est une interprétation. Je les ignore, et la science est de mon côté sur ce point. Les humains sont prompts à la paréidolie – le fait de donner du sens à une série de stimuli sensoriels aléatoires. C’est ainsi que nous voyons des formes dans les nuages ou le visage de Jésus dans une tartine grillée. Des chercheurs ont établi que ceux qui croient au paranormal sont plus enclins à entendre une voix en écoutant un enregistrement ambigu. C’est également le cas de ceux qui pensent aux fantômes, qu’ils croient en leur existence ou non.

Pour Richard Palmisano, ces enregistrements n’ont rien d’ambigu. Il est convaincu que ce sont des fantômes, qui communiquent à une fréquence inférieure à la limite de l’audible pour l’oreille humaine. Ses appareils sont conçus pour capter les sons à basse fréquence, et les diffuser ensuite à une fréquence audible. Apparemment, le matériel du Searcher Group a capté plusieurs voix dans le théâtre cette nuit-là. Quand Richard est entré seul dans une pièce, la caméra a enregistré une voix disant «Il est encore là». Et pendant que nous remballions nos affaires à la fin de la nuit, juste avant d’éteindre le dernier enregistreur, un murmure : «Nous sommes tous morts.»

Plus tard ce printemps-là, je retrouve Peter – qui est animateur de télévision pour enfants – dans son bureau de Toronto pour discuter de nos résultats. Ses notes sont organisées, les noms en gras et les dialogues en retrait. Le texte en rouge indique de potentiels PVE, et en vert les éléments qui nécessitent d’être approfondis.

Certains sons ne sont pas aisément explicables. Dans l’enregistrement de la séance avec la Spirit Box, par exemple, il a entendu une voix féminine appeler «Elena». «J’en ai eu des frissons», dit-il.

Je mets le casque pour écouter. «Y a-t-il quelqu’un appelé Henry à l’étage ?» demande Peter sur la bande, que je suis avec sa transcription. Une voix grave semble dire «Eh bien, certainement». Une autre crache un juron avec colère. Et puis je l’entends – une troisième voix, plus aiguë, qui s’écrie «Elena» ! Je sais ce qu’il faut savoir sur la paréidolie et l’expectative, mais je ne peux plus l’ignorer – on dirait mon pré- nom. Je frissonne, moi aussi.

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Tiré de : «Ghost Whisperers», The United Church Observer (Octobre 2016)

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