Alexandre Taillefer, un dragon de coeur

Le grand public l’a découvert grâce à l’émission « Dans l’œil du dragon », à ICI Radio-Canada, où le gratin du monde des affaires vient stimuler la relève. Un geste tout naturel pour Alexandre Taillefer, qui a la fibre entrepreneuriale chevillée au corps.

Alexandre Taillefer, entrepreneur et associé chez XPND Capital.Martin Flamand

Aujourd’hui associé principal de XPND Capital, un fonds d’investissement dans les secteurs de la technologie, du divertissement, des médias et du transport durable, Alexandre Taillefer maintient la cadence. On ne compte plus les entreprises qu’il a fondées et vendues à partir des années 1990, après des études en administration à l’UQAM et en informatique à l’Université de Montréal… où peu de gens se souviennent de son passage. Déçu de ne rien apprendre, il jette l’éponge après trois semaines.

L’anecdote en dit long sur sa vivacité d’esprit, ses ambitions, et son impatience ! Alexandre Taillefer a choisi de nous rencontrer dans le confort feutré du restaurant de l’hôtel Ritz-Carlton, à Montréal, un lieu tout à fait approprié à cette métaphore culinaire qu’il affectionne, celle du fond de veau. La préparation de cette sauce teste sa patience. Il adore cuisiner, mais l’idée de n’avoir l’œil que sur un fond de veau à la fois et de le remuer à l’occasion pendant deux heures met ses nerfs à dure épreuve. Il montre en affaires le même bouillonnement : entre projets, entreprises et engagements citoyens, il a toujours une vingtaine de sauces sur le feu !

Derrière cette agitation, quelques secrets dignes d’un grand chef, dont celui « de s’entourer de gens plus intelligents que soi », ou cet adage qu’il répète tel un mantra : « Quand on ne sait pas où on va, tous les chemins sont bons. » Et l’homme d’affaires aime s’engager dans plusieurs sentiers : président du conseil d’administration du Musée d’art contemporain de Montréal ; fondateur de Téo Taxi, une flotte composée de voitures électriques ; artisan de la renaissance des magazines « Voir » et « L’actualité », etc.

Devant autant de casseroles, Alexandre Taillefer reconnaît qu’il n’a pas toujours atteint la perfection, parlant avec franchise de ses échecs. Comme la faillite qu’il a frôlée au début des années 2000 avec un prototype de jeux vidéo en couleur destinés aux téléphones mobiles à une époque où ceux-ci étaient encore très majoritairement de type « flip flop »… et en noir et blanc. « Il y avait à peu près 50 000 appareils couleur dans le monde », ironise Alexandre Taillefer.

Toujours dans le registre de l’échec, il admire l’approche de Bill Gates, le fondateur de Microsoft, qui n’hésitait pas « à engager des gens ayant fait faillite parce qu’ils avaient appris à la dure, et ne répétaient pas les mêmes erreurs ».

Le dragon a d’ailleurs causé un certain émoi parmi les élites économiques en prônant une augmentation du salaire minimum à 15 $ l’heure, allant même jusqu’à vanter les vertus du socialisme !

Alexandre Taillefer ne se fait pas prier non plus pour afficher ses convictions politiques, toujours prêt à se porter à la défense du bien commun. Il a d’ailleurs causé un certain émoi parmi les élites économiques en prônant une augmentation du salaire minimum à 15 $ l’heure, allant même jusqu’à vanter les vertus du socialisme !

Ce grand écart idéologique ne plaît pas à tous, dont les libertariens. Certains des projets de cet homme qui considère que « la ­liberté individuelle à tout prix n’a pas de sens » ne trouvent pas grâce aux yeux des ­tenants d’une déréglementation massive de l’économie. Des gens comme Jonathan Hamel, vice-­président de Bit Trade Labs, qui voit Téo Taxi comme un modèle (déjà) dépassé, non viable économiquement, si ce n’est grâce au soutien de l’État.

L’avenir, selon lui, se nomme Uber, une application mobile reliant des clients à des chauffeurs occasionnels possédant leur propre véhicule… et qu’Alexandre Taillefer n’a jamais hésité à pourfendre sur toutes les tribunes. Lui a opté pour une flotte menée par des chauffeurs payés 15 $ l’heure – une rareté dans l’industrie. « Je ne suis pas convaincu aujourd’hui à 100 % qu’on va réussir à tenir notre pari », admet-il tout de même avec franchise. Mais, que voulez-vous, il croit fortement à ­« la résilience des entreprises traditionnelles ».

Manon Massé, députée du parti Québec solidaire à l’Assemblée nationale, partage, étonnamment, quelques-unes de ses convictions, dont la hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure, ce qui lui a permis de le croiser, brièvement, lors d’une émission de radio. Malgré les réserves qu’elle affiche quant à son credo capitaliste, Alexandre Taillefer voit en cette femme qui se définit comme une « socialiste assumée » une politicienne d’exception : « Rares sont les députés qui possèdent une connaissance aussi fine des enjeux de la pauvreté et des inégalités sociales. »

Une sensibilité qui le bluffe, lui qui a grandi à Montréal dans un milieu plutôt privilégié. Son père, Jacques Taillefer, est alors un assureur prospère dans l’industrie du cinéma, et sa mère, Anne-Marie Lefebvre, a pour passe-temps la reproduction de toiles de grands maîtres. Alexandre, qui se passionne pour les ordinateurs dès l’adolescence, peut compter sur eux pour saisir des occasions d’affaires.

Enfant, sa mère lui avançait de l’argent pour l’achat de produits ménagers qu’il allait revendre, et son père, après l’avoir initié à la bourse (à cinq ans !), a logé dans ses bureaux, en 1993, la première entreprise multimédia de son fils, Intellia, en plus d’y investir 25 000 $.

Cette enfance sous le signe de l’entrepreneuriat ne semblait pas le destiner à la politique, même si l’homme en parle beaucoup depuis quelques années. Pour son ami Marc Séguin, artiste de renommée internationale qui le connaît depuis 1999, aucun doute possible : « Un jour, il sera premier ministre du Québec ! » Ce qui le distingue des autres : l’authenticité. « C’est un personnage public, mais avec une vie intérieure. Certains font des tours de piste ou des trucs de singe, pas lui. » Le principal intéressé élude pour le moment la question par un sibyllin « Pas tout de suite ».

Avant de faire le grand saut, le père de famille continue de panser ses plaies après le suicide de son fils Thomas, 14 ans, survenu en décembre 2015.

Avant de faire le grand saut, le père de famille continue de panser ses plaies après le suicide de son fils Thomas, 14 ans, survenu le 6 décembre 2015, une mort qui a également foudroyé sa conjointe, Debbie Zakaib, ainsi que leur fille, Daphnée. La tragédie a fait grand bruit et, après une période de profond bouleversement, le dragon a, compte tenu des circonstances, rapidement repris le dessus.

« J’ai beaucoup consulté », confesse Alexandre Taillefer, soulignant aussi qu’il aurait dû insister davantage pour que son fils fasse de même. Porte-parole de la 27e Semaine nationale de la prévention du suicide l’hiver dernier, un rôle qui a exigé de lui plus d’énergie qu’il n’en avait jamais déployée, il a découvert l’ampleur des besoins en santé mentale. Surtout après avoir reçu « des centaines de courriels et de témoignages » évoquant la détresse, le manque de ressources, l’isolement, et la honte.

Alexandre Taillefer a reçu « des centaines de courriels et de témoignages » évoquant la détresse, le manque de ressources, l’isolement, et la honte.

À ce sujet, l’homme d’action a des solutions, insistant sur l’importance de la prévention – une priorité dans un futur gouvernement Taillefer ? ­Manon Massé n’ose pas s’avancer sur le futur politique d’Alexandre Taillefer, mais souligne avec humour : « Il ne m’offrira pas le portefeuille de l’économie ! » Sur une note plus sérieuse, elle salue sa résilience après la mort tragique de son fils. « En tant que mère, je peux imaginer… » La députée interrompt sa phrase quelques instants. « Non, je ne suis pas sûre de pouvoir imaginer [ce qu’il a vécu]. »

Toujours ému lorsqu’il revient sur ce vide immense, Alexandre Taillefer refuse de s’apitoyer sur son sort, préférant regarder un horizon où l’élec­­­­­tri­fication des transports sera une évidence, où plus de gens trouveront le chemin du Musée d’art contemporain, si possible dans un de ses taxis. Bref, pas question pour le dragon de quitter des yeux les casseroles où mijotent tous ses fonds de veau.

Tiré du Magazine Sélection, édition mai 2017.
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