Enlève la nuit, de Monique Proulx

Étonnement, le sujet du dernier roman de Monique Proulx soulève la noirceur et nous berce tout en nous remplissant de gratitude.

Le livre Enlève la nuit de Monique Proulx.Boréal

De quoi ça parle

Markus a quitté la communauté où il a grandi afin de prendre racine et d’éclore dans le Frais Monde. Ainsi appelle-t-il cette société qu’il découvre depuis qu’il s’est extirpé, douloureusement, de la bulle de verre trempé qui a constitué son univers pendant deux décennies. Sauf que, sans posséder les codes, les points de repère ni même la langue des gens et des lieux, malgré son humour, sa bonté, son ouverture et même s’il est habité par un esprit de gratitude sans fond, Markus s’enfonce.

Et le soir d’hiver où le découvrent ceux qui n’ont pas lu Ce qu’il reste de moi (il y faisait une apparition), il est prêt à mourir. Il fait un pas vers la rue pour se jeter sous une voiture. Mais il est arrêté de justesse par un homme qui, sans lui dire un mot, pose une main sur son épaule et glisse un papier dans sa main, avant de disparaître. Deux ans plus tard, c’est à cet inconnu, qu’il appelle Maître K, que Markus écrit. Il dit le travail qu’il s’est trouvé, les rencontres qu’il a faites. Les rêves qu’il a réalisés. Les épreuves qu’il a surmontées. Il raconte sa (sur)vie. C’est tout et c’est immense.

Pourquoi vous aimerez ça

Le sujet d’Enlève la nuit aurait pu ajouter une couche de lourdeur sur une période pesante pour plusieurs (excellentes) raisons. Il n’en est absolument rien: à l’image de son titre, il soulève la noirceur et nous berce tout en nous remplissant de gratitude. Être en vie, le seul fait d’être en vie, n’est-il pas, en soi, raison de se réjouir? On comprend tout cela à travers le regard que Markus pose, sans préjugés ni a prioris, sur ce Montréal qui n’est jamais nommé, sur ces gens qu’il ne juge pas mais qui sont si différents de ceux parmi lesquels il a grandi. On le devine, il s’est arraché à une communauté hassidique qui, elle non plus, n’est ni nommée ni décrite. C’était l’avant.

Prêtant sa plume à Markus, dont la langue première n’est pas le français, Monique Proulx se permet de ruer (littérairement) dans les brancards, de jouer avec les mots et les expressions, avec les phrases et les rythmes. Le résultat est lumineux, souriant, sans une once de cynisme. Un feu roulant qui vient à nous, brûlant de bonté et de beauté.

Qui l’a écrit

L’autrice du Sexe des étoiles, d’Homme invisible à la fenêtre et des Aurores montréales se fait rare: sept années se sont écoulées depuis la parution de Ce qu’il reste de moi et vingt depuis Le cœur est un muscle involontaire. Chaque livre de Monique Proulx se reçoit ainsi comme un cadeau. Peut-être le dernier, craint-on… tout en souhaitant se tromper. 

Extrait

C’est à vous que je parle. C’est à vous que j’écris, comme à l’être le plus précieux de mon univers. Pardonnez les fautes, et les répétitions, et les mots trop petits ou trop vantards, ou pas à leur place. J’ai attrapé cette langue sur le tard, en ouvrant mes oreilles partout et en me gavant de mots nouveaux de toutes mes forces, et depuis deux ans je l’astique et je l’enrichis du mieux possible devant une vraie professeure. (…)
Je dois vous raconter que vous m’avez sauvé la vie. (…)

J’étais immobile debout, à hurler Aidez-moiAidez-moiAidez-moi en silence, écrasé sous un tel tintamarre de désespoir que quelqu’un allait finir par m’entendre, mais non, le flot des êtres branchés sur leurs téléphones et leur vacarme intérieur me noyait comme une épave invisible, et j’ai arrêté. Ce qui restait de ma force de jeune homme a arrêté pour moi, cette vie-là n’avait pas la dignité minimale requise (…). Je me suis avancé sur le bord extrême du trottoir comme font ceux qui veulent un taxi – Hep hep par ici la Mort! Une voiture pour la Mort! – et (…) puis vous m’avez tapé sur l’épaule.

En trois secondes, ou cinq, vous m’avez donné vos yeux et votre visage souriant, (…) et puis vous êtes parti. (p. 7-10)

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Enlève la nuit de Monique Proulx, 29,95$, BORÉAL

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