Sauver son mariage en cuisinant

Sauver son mariage sans le faire exprès: «Quand mon mariage a vacillé, j’ai trouvé un refuge et un nouveau départ dans la cuisine.»

Sauver son mariage en cuisinant: illustration.Teddy Kang

Presque tous mes souvenirs d’enfance tournent autour de la nourriture. Les histoires racontées aux grandes tablées des fêtes, le parfum des légumes rôtis, les vagues de chaleur jaillissant de la cuisine, tout cela ressuscite en moi un sentiment bien connu d’amour et de bien-être.

Le souvenir que je préfère, c’est celui de mon grand-père pétrissant la pâte. Malgré la maladie qui la minait, ma grand-mère tenait à ce que la vie continue comme avant. Elle préparait donc plusieurs miches de pain chaque semaine. Je la revois, un foulard coloré sur son crâne chauve, enveloppée par un nuage de farine, en train de remplir un bol d’ingrédients mesurés au jugé selon une recette jamais écrite mais connue par cœur. Elle battait le tout, puis versait la masse sur la table de la cuisine. Mon grand-père relevait alors les manches de sa belle chemise, enlevait son alliance et commençait à pétrir.

Ils faisaient ensemble le pain de la semaine; de grosses miches qui gonflaient bien au-dessus des moules et que ma grand-mère ne manquait jamais de bénir avant de les enfourner.
Après sa mort, en 2002, mon grand-père n’a plus jamais fait de pain. Et moi je n’ai jamais goûté un pain aussi bon que le leur. Aucun n’avait été fait avec cet amour puissant, inconditionnel.

En décembre 2017, peu après Noël, mon mari m’a déclaré qu’il n’était pas heureux et voulait me quitter. J’étais anéantie. Nous vivions ensemble depuis neuf ans, avions deux enfants, une maison, un chien. Sur papier, une vie parfaite. Mais la perfection peut devenir monotone. Et l’amour s’étioler.
Faites attention aux signes que votre mariage s’en va tout droit vers un divorce.

J’ai compris que ce que j’avais pris pour du bonheur n’avait été que de la monotonie. Je n’étais pas outillée pour lutter contre ma détresse, j’étais incapable de travailler, de dormir. Et comme j’avais deux enfants, il m’était impossible de noyer mon chagrin dans l’alcool.

J’ai fait ce que je savais faire. La cuisine. J’ai épluché des livres de cuisine. Plus la recette était compliquée, moins je penserais à ma vie dévastée. Au cours des quelques mois qui ont suivi, pendant que mon mari se préparait à déménager, j’ai essayé de cautériser mes plaies devant les fourneaux.

Je savourais ma solitude en faisant sauter des choux de Bruxelles dans de la graisse de bacon et du beurre. J’enrobais le poulet de pâte à frire et je préparais une sauce au miel et à l’ail en jouissant de mes talents culinaires. Par temps froid, je faisais des chaudrées épaisses, remplies de gros morceaux de poisson frais baignant dans une mer de crème, recouvertes de poivre concassé et accompagnées de pain croustillant pour les éponger jusqu’à la dernière goutte.

Chaque jour était fait d’incertitude. La seule chose dont je pouvais être sûre, c’est qu’à 17h nous serions à table pour le repas en famille.

Cuisiner a exorcisé la tristesse, la colère et la peur qui me rongeaient. Ce torrent d’émotions m’a servi à créer de succulents repas. J’éminçais l’ail et je broyais les tomates avec rage. Le poivre de Cayenne trahissait ma colère, le sucre roux ma tristesse. Les émotions que j’incorporais à mes plats ne les rendaient que plus délicieux. Un soir, en faisant mijoter une sauce bolognaise, j’ai commencé à sentir que nous nous en sortirions tous d’une manière ou d’une autre. Que je survivrais!

Petit à petit, mon mari a commencé à s’intéresser à ce que j’allais préparer pour le repas. Ces conversations-là avaient un ton à peu près normal. Il s’est mis à passer plus de temps dans la cuisine, d’abord comme simple spectateur, puis comme marmiton, hachant les poivrons, assaisonnant le bœuf haché. Dans cet espace réduit, nous parlions en travaillant. Nous cuisinions de manière mécanique au début, mais peu à peu, c’est devenu une danse que nous apprenions ensemble. Il avait prévu partir le 1er mars.
Le 1er mars est arrivé. Il n’est pas parti.

Le printemps venu, je me suis mise au barbecue. Ensemble, nous avons préparé des hamburgers garnis de fromage au poivre et d’ail rôti. Il faisait griller la viande pendant que je préparais la sauce à la bière et à la confiture de bacon dont nous tartinerions les petits pains. Nos conversations étaient redevenues fluides. Nous nous racontions nos journées en épluchant les légumes et en préparant les sauces. Il nous arrivait de nous donner des coups de coude. Il mettait ses mains autour de ma taille en passant derrière moi pour aller au frigo.

En mai, il a commencé à faire des réservations dans des restaurants où nous n’étions jamais allés et où nous dégustions des repas de cinq services que nous n’aurions jamais commandés avant. Nous parlions pendant des heures. Sans silence gênant. Sans querelle. La conversation n’était interrompue que par la quiche aux oignons caramélisés, la bouillabaisse et nos éclats de rire.

Le matin de Noël, il m’a tendu un cadeau mal emballé: Mastering the Art of French Cooking de Julia Child. De quel poids ce livre et son message pesaient sur mes genoux! Assise là, entourée d’une montagne de papier déchiré, assourdie par les cris des enfants, le visage ruisselant de larmes, mon mari à mes côtés, j’ai compris que nous étions retombés sur nos pieds. Nos efforts avaient sauvé notre mariage, mais la cuisine avait sauvé nos âmes.

Son cadeau marquait le début d’une nouvelle aventure. Elle serait pleine d’essais et d’erreurs, d’efforts, de promesses et d’amour, assaisonnée de beaucoup de rires et de quelques désaccords.

Je me réjouissais d’avance du coq au vin et du soufflé au chocolat qui nous changeraient des simples pizzas maison. Je sais que nous avons une vie entière d’amour et de cuisine devant nous. Et qui sait? Peut-être oserons-nous un jour faire du pain ensemble.

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© 2019, LAUREN BYRNE. Tiré de «WILL A COUPLE THAT COOKS TOGETHER STAY TOGETHER?», THE GLOBE AND MAIL (22 MAI 2019), THEGLOBEANDMAIL.COM

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