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Hommage à nos héros du Jour J

Le 6 juin 1944, 14 500 Canadiens déchiffraient des codes, parachutaient des hommes et tentaient d’éviter les éclats d’obus pour mener la plus vaste offensive militaire jamais conçue. À l’occasion du 70e anniversaire du jour J, découvrez le témoignage de quatre soldats qui l’ont vécu.

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Le soldat

Le soldat

Par Hélène de Billy

Sur le navire en direction des côtes normandes, Clément Gosselin se souvient d’avoir été malade-la mer était grosse. Il se souvient également du Kodak 620 fixé à sa ceinture, qu’il traînait, au mépris du règlement, depuis son arrivée en Angleterre il y a deux ans.
Ce 6 juin 1944, lorsque le Québécois a débarqué dans l’enfer de Juno Beach avec ses compagnons du Régiment de la Chaudière, les tirs venaient de toutes part, les obus explosaient et les corps tombaient par centaines. « C’est comme dans les films, relate-t-il. Sauf qu’en plus il faut imaginer la senteur des corps en putréfaction. Une odeur qui te coupe l’appétit pendant des jours. Tu ne peux plus rien avaler. Si t’as un peu de gras dans le pantalon, il rejoint le fond des bottines… »

Au milieu de cette « pagaille générale », il a trouvé le moyen de prendre une photo « sous le nez du contrôleur de la plage ». Clément Gosselin a du mal à en préciser les circonstances aujourd’hui, mais un cliché lui est resté de cette journée mémorable, avec des maisons criblées par les tirs d’obus et de la fumée.

Clément Gosselin

Doté d’une forte personnalité, le soldat aux yeux bleus et au sourire ravageur a traversé ce débarquement infernal (et les combats qui ont suivi) en se fiant à son instinct et ne comptant que sur ses propres moyens. « C’est par la ruse qu’on l’emporte », confie-t-il. Âgé de 91 ans aujourd’hui, il vit à l’hôpital militaire Saint-Anne, en banlieue de Montréal. Il conduit toujours sa voiture, va à la pêche en saison et pratique encore la photographie amateur, « des passe-temps sur lesquels on peut se concentrer et, surtout, qui ne nuisent à personne ». Parler médailles et faits d’armes ne l’intéresse pas. « Une guerre, dit-il, on ne sait jamais comment ça va se terminer. Mais on peut se souvenir de faits cocasses. »

Originaire de Saint-Sébastien tout près de Lac-Mégantic, Clément Gosselin s’est porté volontaire à 17 ans, « non par patriotisme, spécifie-t-il, mais pour manger ». Son père cordonnier était mort quelques années plus tôt. Après quoi la maison familiale est passée au feu. Aîné des garçons, Clément a dû subvenir aux besoins de sa mère et de ses dix frères et sœurs. On était en 1940. Sur le formulaire, il a déclaré avoir 19 ans. « Dans ce temps-là, on ne vérifiait pas. »

Au départ, il visait l’aviation. « Pilote de chasse… »ça fait rêver un gamin. Mais il n’avait pas l’âge requis pour les bombardements aériens (dans l’armée de l’air, on exigeait un baptistère), et au moment où on l’a appelé à l’aube de ses 18 ans, il s’était fait des copains dans le 22e Régiment et il ne voulait plus quitter la Citadelle-certains individus du 22e ont plus tard été prêtées au Régiment de la Chaudière. Étant donné qu’il s’était engagé à verser la moitié de son salaire à sa mère, il devait s’organiser avec 65 cents par jour. Qu’à cela ne tienne. Comme il ne fumait pas, qu’il ne prenait pas un coup et que les femmes lui offraient leurs faveurs gratuitement, rappelle-t-il avec un clin d’œil, il prêtait de l’argent aux officiers.

Le jour du débarquement, sur cette plage de Normandie transformée en charnier, Clément Gosselin a fait une drôle de découverte. « J’ai retrouvé de petits cousins sur le corps d’un soldat allemand mort. Comment ? En examinant le pansement de secours qui se trouvait dans sa poche et où il était inscrit « Gosselin et Frères Fabricants de Produits pharmaceutiques ».

Trois semaines plus tard, il empruntait un vélo de l’armée pour se rendre à l’adresse indiquée sur la pochette du pansement. À la dame qui lui lançait : « Pour vous monsieur ? »Il a répliqué : « Écoutez, ça fait longtemps qu’on est parti de par icitte nous autres, je suis venu voir si on est encore parents. »Il a présenté ensuite ses papiers d’identité. Un Gosselin du Canada. Immédiatement, le propriétaire a sorti ses bouteilles. On a ensuite consulté les bouquins de généalogie et levé son verre à ce Gabriel Gosselin qui avait fait le débarquement (pacifique celui-là) en Nouvelle-France en 1649…

Au bout de trois jours, Clément a dû rejoindre le vingtième siècle sous peine d’être déclaré déserteur, « ce qui pouvait mener à la potence ». Il a été blessé quelque deux mois plus tard alors qu’il revenait d’une mission de reconnaissance durant la bataille de la poche de Falaise. Le 14 août 1944, le jour même de son vingt-deuxième anniversaire, un éclat d’obus lui a traversé la mâchoire, manquant de le tuer. Rapatrié, il est demeuré en Angleterre jusqu’à la fin de la guerre. Après l’armistice, il a rejoint les Pays-Bas où il a trouvé du travail dans l’armée canadienne. Il a épousé une Néerlandaise, pour revenir au Canada en 1947 avec un premier enfant-le couple en aura quatre. Trilingue, grand-père cinq fois et arrière-grand-père deux fois, Clément compte assister aux célébrations commémorant le 70e anniversaire du Débarquement de la Normandie, en France ce mois-ci.

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Le parachutiste

Par Shelley Youngblut

Survolant la Manche en direction de la Normandie, tandis que des nuages masquaient la lune, le caporal-chef John Ross avait trois certitudes. D’abord, il devait atterrir au cœur de la France occupée, cinq heures avant le débarquement du jour J. Ensuite, lui et ses compagnons étaient chargés de faire sauter un pont et d’attaquer une garnison ennemie à Varaville, afin de freiner la contre-attaque allemande au moment où les forces alliées menaient leur offensive aérienne et maritime. Enfin, il savait qu’il y aurait des morts et des blessés mais qu’il ne serait pas l’un d’eux.

John Ross, à environ 11h le jour J, à Varaville en Normandie

Avant de se porter volontaire en 1942 et de se joindre au 1er Bataillon canadien de parachutistes, John Ross s’était enrôlé à 23 ans dans le régiment des Rangers du Nouveau-Brunswick. Postés à Goose Bay, au Labrador, les Rangers avaient passé l’hiver dans des huttes en bois de charpente, où les bidons- d’essence faisaient office de poêles à bois et les boîtes de conserve de cheminées. Le froid l’avait beaucoup endurci et, aujourd’hui, fort d’un entraînement intensif de près d’un an en Grande-Bretagne, il se tenait accroupi dans la carlingue étroite d’un bombardier Albemarle avec neuf autres parachutistes prêts à sauter.
John consulta sa montre. Il était minuit quinze, le 6 juin 1944. L’appareil, l’un des 12 avions transportant la compagnie C du 1er Bataillon canadien de parachutistes, maintenait le cap, alors que les autres zigzaguaient pour éviter les obus que les batteries allemandes anti-aériennes dirigeaient contre eux. Deux hommes se levèrent, s’avancèrent près de la trappe et la rabattirent, découvrant une ouverture large comme une baignoire. John était le quatrième à sauter. Le moment venu, à genoux, les mains posées à plat, il se laissa tomber tête première dans l’obscurité. « Les pilotes devaient ralentir, mais n’ont pu le faire car les Allemands nous tiraient dessus, dit-il. Nous étions à180 m d’altitude, ce qui laissait à peine le temps de jeter nos sacs et de diriger nos parachutes. »Le sien se déploya d’un coup sec, puis descendit en silence vers la terre invisible en dessous. Les pieds joints, les genoux pliés et les coudes collés au corps, John roula sur lui-même en touchant le sol.

Son atterrissage n’avait jamais été aussi facile. Sans heurt et à l’endroit prévu, soit à quelques mètres d’un pré qu’il avait repéré sur des photos aériennes. Il récupéra son sac, en tira une mitrailleuse et une radio, puis rejoignit son groupe en vitesse. Il pensait retrouver les 120 hommes de la compagnie, or seulement 32 répondirent à l’appel. Tous les autres étaient disséminés dans la campagne, certains jusqu’à16 km de leur point de rendez-vous. Les nuages avaient empêché les pilotes de repérer la zone avec précision.

Boum ! Le sol se mit à trembler sous lui. Près de 400 bombardiers alliés pilonnaient les principaux postes d’artillerie allemands sur les plages à l’ouest, mais des obus égarés venaient finir leur course près d’eux. La section devait agir vite. Trop peu nombreux et mal équipés pour détruire les ponts, les parachutistes se concentrèrent donc sur la deuxième étape de leur mission : traverser un verger jusqu’au bastion allemand de Varaville, puis prendre le carrefour du Mesnil, un point élevé d’où l’ennemi pouvait stratégiquement observer la côte que les Alliés franchissaient dans leur offensive.

D’abord, il fallait attaquer un immeuble d’un étage en briques jaunes servant de corps de garde aux soldats allemands. À1 heure du matin, une petite troupe s’y faufila afin de les prendre par surprise. Mais il n’y avait plus personne. Les lits, une centaine, étaient tous défaits. Il y avait donc lieu de croire que les Allemands avaient fui en entendant les premiers bombardements. Mais où étaient-ils ?

Les hommes décidèrent alors de se séparer. Certains restèrent à l’intérieur du bâtiment, d’autres se tapirent dans un fossé, et les derniers, dont John, prirent position tout autour. Soudain, des tirs nourris balayèrent la route et un obus éventra le rez-
de-chaussée de l’immeuble. Quelques parachutistes chancelants en sortirent, sains et saufs. Tout s’expliquait. Les Allemands s’étaient repliés dans un bunker fortifié, muni d’ouvertures d’où pointaient leurs mitraillettes et un fusil antichar de 75 mm.
« Nous n’avions que des pistolets, des fusils et un seul mortier de 51 mm, rappelle John Ross. Ils étaient beaucoup plus nombreux et nettement mieux armés. »

Pendant neuf heures, les Allemands canardèrent les Canadiens impunément. John et deux de ses camarades, ayant rampé jusqu’à un fossé au bord de la route, tentèrent de descendre leurs ennemis un à un. Les balles pleuvaient autour d’eux, de même que des cailloux pulvérisés par les explosions. Enfoncé dans les orties jusqu’à la taille, John Ross dirigea sa mitraillette vers les éclairs de lumière provenant de la tranchée adverse. « On les a mitraillés sans relâche, affirme-t-il, mais il faisait trop sombre. Impossible de savoir si nos rafales touchaient qui que ce soit. »

Le fusil antichar allemand semblait plus efficace. L’un de ses tirs fracassa une fenêtre au premier étage de l’immeuble, tuant quatre hommes sur le coup. Aucun d’eux n’avait atteint 25 ans. De l’endroit où il se trouvait, John ne put mesurer l’ampleur du carnage, mais il entendit l’obus frapper le mur, suivi d’une chute de briques et de gravats. Il continua donc à tirer jusqu’à l’aube. L’un de ses hommes réussit à se glisser assez près des lignes ennemies pour détruire le fusil de 75 mm avec quatre tirs de mortier.

À10 h, les salves s’interrompirent et John compta 42 Allemands venus rendre leurs armes devant l’immeuble. Comme il assurait la liaison radio avec le quartier général, il s’empressa d’avertir ses supérieurs : « Ici Charlie C », dit-il, puis il donna le nom de code « sang », qui signifiait « mission accomplie ». On avait pris Varaville.

« Où sont vos troupes ? »demanda alors à John un sergent allemand médusé. Il avait reçu l’ordre de se rendre car ses hommes faisaient face à une unité canadienne d’élite pratiquement invincible. « Elles sont devant vous », répondit John en désignant les quelques parachutistes qui venaient de remporter l’une des premières batailles livrées par les Alliés.

Après la guerre, John Ross a réintégré la vie civile. Il a poursuivi la pratique du parachutisme, réalisant son dernier saut à80 ans. Aujourd’hui, à93 ans, il vit à Lethbridge, Alberta, avec sa femme Joan.

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La déchiffreuse

par Carmine Starnino

C’était le 6 juin 1944. De la guerre, Madge Janes ne connaissait que le bruit. La veille, la jeune femme de 21 ans avait appris que l’heure du grand débarquement était proche.

 

 

À minuit, elle pénétra dans une vaste salle du bloc B du relais de Stanmore, où planait une odeur de machines en surchauffe, et prit place devant son bruyant compagnon d’armes : un monstre de fer de deux mètres de haut sur trois de large, surnommé la Bombe.

Le troisième officier lui tendit sa feuille de route. Pendant quelques instants, Madge étudia les tableaux complexes, couverts de chiffres et de lettres, puis contourna sa machine, dont l’arrière présentait un enchevêtrement de fils électriques rouges semblables à ceux d’un standard téléphonique. À l’aide de pinces, elle brancha les fils dans leurs prises respectives selon les indications sur sa feuille. Puis elle revint devant l’appareil. Plusieurs rangées de bobines colorées lui faisaient face, autour desquelles les lettres de l’alphabet étaient inscrites. Après avoir réglé les bobines, Madge les observa vrombir.

Elle retira la veste en laine bleu marine de son uniforme et la posa soigneusement sur le dossier de sa chaise, où elle prit place. Ensuite, elle retroussa les manches de son chemisier blanc pour dégager ses bras, et attendit. Les bobines crépitaient en tournoyant trop vite pour l’œil humain. Son travail consistait à surveiller la machine de deux tonnes et à s’assurer qu’elle décodait sans répit les messages de la radio allemande interceptés ce soir-là. Parfois, comme les femmes l’avaient entendu dire de leurs supérieurs, ces messages comprenaient des ordres transmis par Hitler lui-même à ses généraux en première ligne. La Bombe était résistante. À partir des données fournies, elle analysait des millions de combinaisons possibles, rejetait les codes improbables et examinait ceux qui méritaient de l’être. Quatre-vingts machines semblables fonctionnaient 13 440 heures par semaine et analysaient 7 680 messages codés par jour. Elles tournaient en continu, formant ensemble une arme de détection massive, capable de déchiffrer une quantité industrielle de messages. Mais Madge regrettait de ne pas disposer de bouchons d’oreille.

Madge Janes, en 1943

Huit mois plus tôt, après avoir intégré à Portsmouth en Angleterre les services féminins de la Royal Navy (les Wrens), Madge et sa sœur Gene avaient été réveillées sans ménagement un matin à l’aube, et poussées dans un fourgon blindé avec six autres femmes inquiètes. Elles furent conduites dans un immeuble d’Eastcote où, en compagnie de 12 autres Wrens, elles se familiarisèrent avec les infernales subtilités de leurs machines capricieuses. Ainsi, on leur avait appris que si les brosses en fils de cuivre d’un rotor se tordaient ou se détachaient, elles provoqueraient un court-circuit. On leur avait montré comment réajuster rapidement les fils avec des pinces, afin que les bobines se réinitialisent et repartent de plus belle. Elles avaient appris en outre que les vrombissements de la machine sous leurs pieds montaient jusqu’à la tête, de sorte qu’après un quart de travail de huit heures, on réintégrait généralement ses quartiers totalement épuisé. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’une première femme craque et s’écroule en larmes devant sa machine.

Leur supérieure, une femme au visage sévère, circulait dans les allées. « Allez ! réparez ça vite ! ordonna-t-elle à une jeune fille aux prises avec son appareil. Des soldats seront tués si vous ne percez pas ces codes à temps. »Ce jour-là, Madge fut hantée par des images de U-boats chassant en meutes, et par des visions d’hommes coincés dans un navire chargé de matériel essentiel, sombrant au fond de la mer.

Elle alluma une cigarette, rejeta la fumée, puis observa les bobines qui tournaient toujours à grande vitesse. Elle voyait peu les autres membres de la Marine car, à l’exception de rares virées au pub local, elle ne devait pas circuler en ville. Même sa famille et son fiancé-John C. Trull, un Canadien pilotant un Spitfire -ignoraient ce qu’elle faisait. Officiellement, elle était « secrétaire ». Certaines de ses collègues souffraient de la déception de leurs parents qui auraient bien voulu les voir participer à l’effort de guerre de manière plus significative. Madge se demandait quelle vie elle mènerait aujourd’hui si on l’avait assignée aux soins infirmiers avec sa sœur, comme elles envisageaient de le faire au départ. Sans doute porterait-elle secours à des blessés que ses fonctions actuelles, si secrètes fussent-elles, protégeaient contre l’ennemi. Plusieurs Wrens avaient des époux et des fiancés sur les champs de bataille. Le frère de Madge travaillait dans la marine marchande. Souvent, lorsqu’elle déchiffrait un message, elle avait l’impression de lui sauver la vie.

Soudain, les cliquetis de sa machine s’arrêtèrent. Elle avait percé un code. Une clameur s’éleva dans la salle (« On l’a eu ! On l’a eu ! »). Chacune savait que, dans cette nuit cruciale, un danger -raid aérien ou torpille -avait été écarté. Madge recopia les chiffres, puis courut insérer sa fiche dans une autre machine qui vérifiait le tout. Ensuite, un officier la remit à un coursier qui fonça vers Bletchley Park en moto où des mathématiciens anglais interprétaient les résultats. Madge réintégra son poste, on lui tendit une autre feuille de route et elle relança le processus.

Madge (Janes) Trull, 91 ans, vit à Missisauga, Ontario. Son mari, John Trull, est décédé en 1999.

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Le sergent

par Malcolm Johnston

On les appelait les « presse-purée »en raison de leurs longs manches en bois et de leur tête en métal de forme cylindrique. Orval Gibbons suivait la trajectoire d’une de ces grenades allemandes dans le ciel clair au-dessus d’une digue près de Hoofdplaat, en Hollande.

 

Il la vit disparaître dans les hautes herbes cinq mètres plus loin, exactement entre lui et son ami, le soldat Nelson Thibeault, un Canadien français.

Orval, 21 ans, avait d’excellents réflexes, pratiquant la boxe en amateur dans l’armée. Il roula rapidement sur lui-même derrière un tronc d’arbre en se protégeant la tête alors que la grenade explosait, faisant trembler le sol et projetant des éclats dans tous les sens. Lentement, il se redressa, restant accroupi pour ne pas devenir la cible des tireurs embusqués. Il scruta le sommet de la digue au cas où une deuxième grenade serait lancée. Il procéda à un rapide bilan de santé. Ses membres étaient intacts, il ne saignait pas et n’éprouvait aucune douleur. Il était sain et sauf.

Sergent dans le régiment des Stormont, Dundas et Glengarry Highlanders, intégré à la 3e Division d’infanterie canadienne, Orval Gibbons avait déjà vu la mort de près, quelques semaines avant le 6 juin 1944. Il faisait partie des soldats engagés dans le Landing Craft Assault (LCA) ayant effectué une première manœuvre de débarquement sur la plage Juno. Mais ce jour-là, couchés dans les dunes, les Allemands les attendaient, armés de fusils de précision et de puissants fusils antichars.

Les barges du LCA avaient navigué doucement, craignant de heurter des mines enfouies, appelées « hérissons », ou des écueils sous la surface. Tenant fermement son fusil, Orval se remémorait l’entraînement reçu en Angleterre. Les Highlanders, ou les Glens comme on disait alors, s’étaient entraînés si souvent à progresser en eaux peu profondes qu’on les surnommait les « rats d’eau ». Depuis sa place dans le bateau, il voyait les premières barges accoster, puis sauter sur des mines cachées dans le sable. Après avoir franchi la passerelle jetée sur la plage, un spectacle horrible s’offrit à ses yeux. Des corps recroquevillés et ensanglantés gisaient partout.

Orval avait alors ajusté son havresac puis avancé prudemment. Dès qu’il fut sur la plage, des balles frôlèrent son casque et une mine explosa à sa droite, dont un éclat se logea profondément dans l’une de ses épaules. Heureusement, l’adrénaline le rendait insensible à la douleur. Après avoir investi les dunes sous le feu nourri des fusiliers allemands battant en retraite, essuyé les tirs de leur artillerie lourde et esquivé les mines, Orval et les Glens marchèrent vers les premiers villages français, prenant d’abord Bernières, puis Saint-Aubin en fin d’après-midi.
À minuit, les Glens atteignirent Basly, six kilomètres environ à l’intérieur des terres. L’épaule enflée d’Orval commençait à le faire souffrir. Le personnel médical le renvoya donc en Angleterre pour une convalescence de trois semaines. Le 7 juillet, il reprenait part aux combats. Depuis le jour J, les Glens avaient écrasé l’arrière-garde allemande et furent le premier régiment à s’emparer de Caen – un point stratégique sur la route de Paris. Le 9 juillet, vers midi, ils atteignaient le centre-ville.

Après avoir réintégré son régiment, Orval découvrit que le danger ne venait pas toujours de l’ennemi. Un soir, en effet, sur la ligne de front, Nelson Thibeault vint se réfugier en courant dans sa tente. Un Canadien de la 17e section, ayant appris qu’il fréquentait sa petite amie, voulait le voir mort sur-le-champ. Orval se porta à la défense de son compagnon de régiment. Il sortit en trombe et confisqua le fusil du forcené en lui signifiant qu’il le récupérerait quand il aurait dessoulé. Le lendemain, le soldat revint, moins ivre mais tout aussi furieux. Orval lui réserva un accueil en conséquence. « Je lui ai mis quelques coups de poing sur la gueule avant de lui rendre son arme, dit-il, mais je me suis assuré qu’elle n’était pas chargée. »Cet incident rapprocha les deux hommes qui passèrent ensuite de longues heures ensemble à évoquer le pays natal, à parler de filles et de sport.

À l’automne, les Glens reçurent l’ordre de surveiller la zone ouest de l’estuaire de l’Escaut, une embouchure peu profonde entre la Hollande et la Belgique, où les navires alliés devaient absolument jeter l’ancre pour approvisionner les soldats en première ligne. Le jour où le presse-purée explosa sur la digue de Hoofdplaat, les Allemands avaient compris l’importance stratégique de l’estuaire, et opposèrent une solide résistance depuis leurs tranchées.

Encore assourdi par l’explosion, Orval fit signe alors au soldat Pete Maclean, équipé d’une mitrailleuse Bren semi-automatique, d’arroser les lignes ennemies. Tandis qu’il s’exécutait, Orval et ses hommes s’emparèrent de la digue et, quelques minutes plus tard, réalisèrent leur objectif en capturant une douzaine de soldats allemands. Mais il constata que, dans le feu de l’action, il avait perdu de vue son camarade Nelson Thibeault. Il revint sur ses pas, remonta sur la digue et le trouva gisant dans les décombres de l’explosion. Une plaie béante trouait l’intérieur de sa cuisse et la chair déchirée pendait de chaque côté. Nelson se tordait au sol en serrant les dents, grimaçant de douleur. Il perdait beaucoup de sang. Il fallait agir vite.

Orval déchira une jambe du pantalon de son camarade, pressa un bandage sur la plaie et appliqua un garrot. Il hissa son ami sur son dos et le porta sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à la tente où il fut pris en charge par une unité médicale où l’on pansa sa blessure. Il lui souhaita bonne chance, puis retourna sans tarder sur la ligne de front. Les deux hommes ne se revirent pas de la guerre, Nelson ayant été démobilisé en raison de la gravité de son état.
Quand les Allemands se rendirent, le 7 mai 1945, Orval et les Glens avaient traversé toute la Belgique et gagné la forêt d’Hochwald, au cœur de l’Allemagne. Le régiment reçut 19 distinctions militaires et, en novembre 1945, Gibbons réintégra la vie civile avec les honneurs et le grade de soldat de première classe.

Orval Gibbons, en 2009

Aujourd’hui, à 90 ans, il vit dans un petit immeuble d’Orillia, en Ontario, avec Audrey, son épouse depuis 54 ans. Au début des années 1990, ils ont tenté de reconstituer les années qu’Orval a passées à la guerre. Ils ont retrouvé Nelson, qui habitait la banlieue nord de Sudbury. En leur ouvrant la porte, ce dernier a interpelléAudrey : « Votre mari m’a sauvé la vie. »Elle l’ignorait. Jamais Orval ne lui avait parlé de cette épreuve. Après la guerre, et au fil des déménagements, il avait égaré son uniforme, ses galons et ses dossiers militaires. « Les médailles sont de la foutaise, déclare-t-il avec sa brusquerie habituelle. J’ai toujours accordé plus d’importance à ce que mes camarades pensaient de moi. »