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Bateaux de pêche illégale: traque aux pirates dans l’Antarctique

Nous avons passé trois mois à poursuivre le Thunder, l’un des plus célèbres bateaux de pêche illégale au monde.

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L’équipage du Thunder remonte ses filets de pêche non autorisée.Simon Ager
L’équipage du Thunder remonte ses filets de
pêche non autorisée.

Le Thunder, l’un des navires de pêche illégale les plus connus

À bord du Bob Barker, la vigie commence le 15 décembre 2014, quelques semaines après que nous avons quitté Hobart, en Australie, direction l’Antarctique. Si les voyages en mer australe sont le plus souvent des croisières de plaisance vouées à l’observation des manchots, des phoques et des icebergs, ou des excursions scientifiques pour l’étude de la faune et de la flore marines dans les eaux les plus pures de la planète, notre mission à nous est plutôt de retrouver le Thunder, l’un des navires de pêche illégale les plus connus. Les matelots en combinaison de survie et harnais d’escalade se relaient pour faire le guet, scrutant l’horizon à la recherche de quelque signe du chalutier braconnier. Souvent la lumière nous trompe: ce qui de loin peut ressembler à une coque de navire et à une cheminée se révèle finalement n’être que de simples tours de glace.

Le Bob Barker, un brise-glace de 51 mètres qui, en eaux calmes, pousse jusqu’à 18 nœuds, serpente pendant des jours dans le brouillard des fjords semés de blocs de glace de la taille d’une voiture. Ces débris d’icebergs disloqués formaient des centaines de spots à l’écran radar et compliquent le repérage du chalutier. Nous finissons par discerner une trace filant dans la direction opposée, droit devant nous, à environ cinq kilomètres. Le Bob Barker s’approche, et la brume s’est suffisamment dissipée pour que nous voyions se profiler un bateau derrière un iceberg. Je saisis mon appareil photo et sur l’écran de prévisualisation, en agrandissant la proue du navire, je peux lire son nom: Thunder.

Amateur de reportages, apprenez-en plus sur la chasse aux braconniers de l’arctique.

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Bateaux de pêche: l'opération Icefish à bord du Bob Barker.ThomasDeco / Shutterstock.com

L’opération Icefish à bord du Bob Barker


Cette poursuite s’inscrit dans le cadre de l’opération Icefish menée par le groupe de défense et de protection des océans Sea Shepherd. Constituée essentiellement de bénévoles, cette ONG enquête sur le braconnage et intervient contre les activités illégales d’exploitation de la flore et de la faune marines. Ayant agi longtemps seule, elle mène désormais ses campagnes avec l’accord des gouvernements concernés. En Afrique, par exemple, elle assiste les autorités dans la patrouille des eaux territoriales en prenant à son bord des militaires et des agents des pêches de pays comme le Gabon et le Liberia. Pour l’opération Icefish, Sea Shepherd travaille en collaboration avec Interpol.

Il s’agit de réunir des preuves de pêche illégale et de procéder à l’arrestation de six opérateurs – les «Bandit 6» – qui, depuis des années, pillent l’océan austral. Le Thunder est notre cible. Le chalutier le plus prolifique du lot est piloté par un capitaine chilien épaulé par des officiers espagnols et des matelots indonésiens. Acteur incontournable de la mafia espagnole, Vidal Armadores, propriétaire et exploitant du Thunder, a engrangé plus de 76 millions de dollars de captures illégales depuis son inscription sur liste noire. La chasse entreprise par le Bob Barker et le Sam Simon va durer 110 jours et débuter en Antarctique, source principale d’approvisionnement du Thunder. La légine australe est un poisson qui prospère dans les eaux les plus froides où il peut vivre 50 ans, mesurer 2 mètres et peser jusqu’à 100 kilos. La baisse des stocks de morue dans l’Atlantique à la fin des années 1980 et 1990 a fait exploser la demande pour la légine.

Avec sa chair blan­che légère et grasse à la fois, il est pratiquement impossible de trop cuire ce poisson prisé par les restaurants et les marchés du monde. Vendu sous le nom de bar chilien, un kilo de filets se détaille plus de 100$ au Canada, ce qui lui a valu le surnom d’«or blanc» et a encouragé des chalutiers braconniers à en décimer les populations. Dès 2006, le Thunder s’est vu interdire de pêcher dans les eaux antarctiques par la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) après que le chalutier a déployé des filets illégaux pour pêcher la légine. Ses propriétaires ont ignoré l’interdiction.

Beaucoup d’animaux marins se retrouvent dans le palmarès des plus gros animaux et espèces vivantes au monde.

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Bateaux de pêche: traque aux pirates dans l'Antarctique.Simon Ager
Le Thunder filant dans les glaces et les brumes de l’Antarctique.

Suivre le cap

Je me suis joint à Sea Shepherd en 2009 pour ce qui ne devait durer qu’une année, mais qui s’est prolongé 10 ans. Comme membre de l’équipage et photographe, j’ai couvert au moins 25 campagnes. Aujourd’hui, je partage mon temps entre l’écotourisme en Colombie-Britannique et une ou deux campagnes par année avec Sea Shepherd. Le capitaine Peter Hammarstedt dirige l’expédition contre le Thunder. Le jeune trentenaire grand et mince, imperturbable dans la tempête, naviguait avec le groupe depuis l’âge de 18 ans.

Après la poursuite initiale à travers les blocs d’icebergs, le Thunder nous entraîne au milieu d’une glace de plus en plus épaisse, abandonnant dans son sillage un filet maillant et des balises orange. Depuis 2004, la CCAMLR interdit l’usage des filets maillants pour la pêche en Antarctique, le risque de capture accidentelle d’oiseaux de mer et de mammifères marins étant trop élevé et parce que les filets abandonnés ou perdus se transforment en «filets fantômes» qui continuent leur œuvre meurtrière. Les coordonnées du matériel de pêche illégale abandonné sont envoyées au Sam Simon, qui n’est pas loin derrière, et le Bob Barker continue sa chasse.

La banquise craque et gémit à notre passage. Maintenant le cap sur le nord, nous fonçons pendant des jours, perdant à l’occasion la trace du Thunder. Notre bateau a droit à un ballet de baleines, et nous suscitons la curiosité de phoques léopards et de manchots. Le soleil effleure à peine l’horizon avant de se relever dans la lumière d’un jour interminable. Nous souhaiterions passer plus de temps à la poursuite du Thunder pour admirer ces icebergs bleus lumineux et observer plus longtemps cette faune. Le 19 décembre 2014, après trois jours de poursuite, nous quittons l’Antarctique et continuons vers des latitudes plus clémentes au nord. La lisière de la banquise se devine au loin. C’est le moment que choisit le Thunder pour pousser ses moteurs, direction nord-ouest. Le Bob Barker suit, cap sur le bleu vide du grand large.

Vous serez touché par l’histoire de Joe Howlett, qui a perdu la vie en voulant sauver les baleines.

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Bateaux de pêche: l’équipage de pont du Bob Barker utilise des grappins pour récupérer les bouées lancées par le Thunder.Simon Ager
L’équipage de pont du Bob Barker utilise des grappins pour récupérer les bouées lancées par le Thunder.

Récupération des balises du Thunder

Le Thunder nous a entraînés dans une houle qui verrait le Bob Barker tanguer à 40 degrés, la proue se cabrant par moments avant de replonger violemment dans le creux de la vague. L’eau se fracassant sur les hublots du pont inférieur évoque l’intérieur d’une machine à laver géante. Tout ce qui n’est pas solidement attaché pilonne les murs et le sol.

Ignorant notre destination, nous laissons la tempête et poursuivons notre route vers le nord-ouest. Pour tuer le temps pendant le quart sur la passerelle, nous mesurons au compas la direction du Thunder vers l’Afrique du Sud, Madagascar et le Mozambique – en spéculant sur sa destination, sa capture et ce qui se passera ensuite. Le chalutier change souvent de route, et le jeu de devinettes devient vite inutile, se transformant plutôt en épreuve d’endurance physique et mentale. Nous pouvons encore résister, mais qu’en est-il des réserves de vivres et de carburant du Thunder? Depuis quand navigue-t-il ? Combien de temps l’équipage tiendra-t-il?

Après un peu moins de 50 jours de poursuite, nous percevons du mouvement sur le pont du navire braconnier. Nous sommes à quelque 1600 kilomètres au sud de Madagascar et, en arrivant dans des eaux plus calmes, nous avons troqué nos combinaisons de survie contre des tee-shirts et des shorts. Sur le Thunder, les matelots préparent lignes et filets. Pendant qu’ils sont occupés à sortir le matériel, nous poussons les moteurs dans le but de bloquer la route au chalutier, qui ne dévie pas de sa trajectoire. La collision est évitée par quelques mètres. Nous avons échoué dans notre tentative de l’empêcher de pêcher, mais n’avons pas dit notre dernier mot.

Le lendemain matin, nous constatons à la jumelle qu’ils se préparent à déployer le matériel de pêche. Le capitaine Hammarstedt avertit le Thunder: «Cette pêche est illégale!»

Malgré l’avertissement que nous résisterons à toute tentative de pêche, le Thunder lance ses lignes et ses filets. Désireux de remporter une victoire morale, les nôtres se positionnent à la proue pendant que le Bob Barker glisse le long des balises. Nos ancres à jet frappent l’eau et s’accrochent aux lignes. Il n’y a plus qu’à tirer à bord le matériel illégal. Le Thunder amorce un demi-tour et fonce sur nous. La voix du capitaine chilien hurle dans la radio: «C’est une déclaration de guerre! Nous allons reprendre nos balises!» Mais nous avons le filet et détalons. Le chalutier tente de nous suivre, puis se résout à faire marche arrière pour reprendre sa route vers le continent africain.

Passé le cap de Bonne Espérance et le golfe de Guinée, nous barrons au nord dans des eaux équatoriales et une chaleur suffocante. Nous sommes en mer depuis plus de trois mois et demi sans jamais voir la côte, et le Thunder poursuit son périple vers le nord. Nous allons bientôt reprendre la course. Avec tous ces pays de la côte africaine, le jeu de devinettes recommence.

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Bateaux de pêche: Sao Tomé-et-Principe.BOULENGER Xavier/Shutterstock

Abandon du navire


Le 6 avril 2015, au large de Sao Tomé-et-Principe, le quartier-maître se précipite dans ma cabine. «Ils abandonnent le navire!» crie-t-il. Encore ensommeillé – il n’est que 6h30 –, j’attrape mon appareil photo pour gagner la passerelle en quatrième vitesse.

Dehors, vêtus de gilets de sauvetage, les membres de l’équipage du Thunder font tomber des canots en mer. La voix de leur capitaine chilien résonne dans la radio: «Assistance demandée. Nous coulons.» Mais aucun signe d’avarie n’est visible. J’ai fait mon quart entre minuit et 4h et vu un navire-cargo croiser le Thunder, mais la mer était calme; un conteneur n’avait pas pu tomber et provoquer une collision comme le prétend le capitaine. C’est suspect. Peut-être est-il à court de carburant. Après 110 jours de poursuite, a-t-il compris qu’il ne s’en tirerait pas avec ses prises illégales valant des millions de dollars, préférant donc envoyer chalutier et preuves par 3800 mètres de fond, pour éviter ainsi la prison?

Si nous portons secours au Thunder et faisons monter son équipage à bord du Bob Barker, ils seront plus nombreux que nous. Nous attendons donc les renforts. Le Sam Simon va arriver dans quelques heures. Entre-temps, nous utilisons notre petit bateau pour distribuer de l’eau et de la nourriture, et préparer les câbles de remorquage qui vont nous permettre de rassembler les canots de sauvetage des rescapés. Je peux ainsi voir de près ces hommes que nous avons pourchassés pendant plus de 100 jours. Leur moral ne semble pas éprouvé.

Nous attendons près de trois heures avant de voir le capitaine et son chef mécanicien débarquer. Derrière ses lunettes noires, le capitaine reste impassible dans le canot de sauvetage, le regard tourné vers le Thunder. Il ne reste plus qu’à attendre. Combien de temps avant que le chalutier ne soit englouti par les flots?

Avec une pointe d’humour, voici des solutions pour survivre à pratiquement n’importe quoi.

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Bateaux de pêche: à l'abordage.Butus/Shutterstock

À l’abordage


L’ordre vient de la passerelle de commandement du Bob Barker: nous allons aborder le Thunder. Le premier lieutenant et le chef mécanicien me rejoignent à bord du petit bateau. Il faut atteindre l’échelle de pilote du chalutier en perdition. À l’occasion d’autres campagnes de Sea Shepherd, je me suis heurté à une flotte de baleiniers japonais, j’ai été visé par des lanceurs de harpons dans l’Antarctique. Aujourd’hui, je vais aborder un chalutier sur le point de sombrer. Mon cœur bat à tout rompre. Mais il faut à tout prix trouver des preuves pour le procès qui aura forcément lieu à Sao Tomé-et-Principe, la juridiction où s’achève la vie du Thunder. (Pour s’octroyer une certaine autorité, Sea Shepherd suit la charte mondiale de la nature de l’Organisation des Nations Unies, selon laquelle toute organisation internationale, individu, groupe ou société collabore à la conservation de la nature par des actions communes, y compris la consultation et l’échange d’informations. Aussi, Sea Shepherd fait res­pecter la loi contre la pêche illégale en travaillant avec Interpol et des agences gouvernementales.)

Le capitaine Hammarstedt nous a donné 10 minutes pour faire notre travail et saisir le maximum d’éléments.

Se frayer un chemin sur une passerelle sans électricité est surréaliste. La lampe frontale du chef mécanicien éclaire faiblement les cabines pendant notre progression. C’est sinistre. De la nourriture et des ustensiles jonchent le sol de la coquerie, preuve que l’équipage a eu amplement le temps de profiter du déjeuner avant de débarquer. Nous fouillons la passerelle, récupérons les téléphones portables, les ordinateurs et les cartes pour les transférer dans le petit bateau. Les officiers du Thunder n’en croient pas leurs yeux; l’un d’eux se tient la tête dans les mains.

«Les 10 minutes sont écoulées», lance la radio.

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Bateaux de pêche: le bateau continue de couler.Juan Vilata/Shutterstock

Le bateau continue de couler


Nous manquons de temps. Il faut à tout prix localiser l’«or blanc» dans la cale à poissons. Je suis le chef mécanicien dans le noir jusqu’au pont inférieur, deux étages sous la passerelle. La salle des machines est submergée. L’eau atteint presque le plafond et crache de l’écume en léchant le haut de l’escalier. Si le Thunder coulait maintenant, nous n’aurions aucune chance de trouver la sortie.

Nous amorçons le retour vers la lumière. Le sol est saturé d’huile de poisson. Dans l’obscurité de la zone de transformation, nous repérons une grande écoutille carrée. Ailleurs, les autres ont été maintenues ouvertes. Celle-ci est bien fermée. Nous faisons glisser le panneau pour l’ouvrir. Difficile de savoir ce qu’il y a en bas; à la lumière de la lampe frontale, on distingue à peine les sacs blancs noyés sous un mètre d’eau. S’il reste de la glace sur le panneau de l’écoutille, tout a dégelé dans la cale à poissons. Le premier lieutenant nous rejoint par un escalier extérieur, et l’échelle de pilote lui permet de descendre à notre rencontre dans la cale à poissons. Il soulève un des sacs; c’est lourd, mais nous réussissons à le hisser sur la passerelle: il est rempli de légines.

La preuve en main, nous regagnons le Bob Barker. Entre-temps, le Sam Simon est arrivé et procède à l’arrestation des officiers et de l’équipage du Thunder. Les vagues commencent à déferler sur le pont arrière du navire qui sombre. Sa proue se dresse et ses écoutilles ouvertes crachent des jets d’écume et de vapeur. Puis il reste un moment immobile avant de disparaître.

L’opération Icefish, une collaboration entre Sea Shepherd et les autorités policières de nombreux pays et administrations, a permis de faire cesser les activités de six navires illégaux, dont le Thunder. Le capitaine chilien ainsi que le chef mécanicien et son adjoint espagnols ont été condamnés à la prison et ont dû s’acquitter d’une amende de 15 millions de dollars à Sao Tomé-et-Principe.

Partez à la découverte des 10 des plus belles épaves du monde.

©2019, par Simon Ager. Tiré de «It takes a pirate to catch a pirate», maptia.com

Contenu original Selection du Reader’s Digest