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Affaires d’abus sexuels : une Québécoise au Vatican

La psychologue Delphine Collin-Vézina a été recrutée par Rome pour son expertise dans la protection des enfants face aux abus sexuels.

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Maxyme Delisle

Rencontre avec le Saint-Père

Âgée de 42 ans, la psychologue Delphine Collin-­Vézina est un pur produit de la Révolution tran­­quille. Élevée dans la laïcité par des parents ayant tourné définitivement le dos à la religion catholique, rien ne destinait cette spécialiste des agressions sexuelles envers les enfants, à se retrouver un jour face au pape François et à échanger une poignée de main avec lui. Pourtant c’est bien ce qui est arrivé à la Québécoise lors de sa rencontre dans une salle d’audience avec le Saint-Père, au Vatican, en octobre 2017.

Lisez ce reportage sur les parents d’enfants assassinés luttant pour se faire entendre.

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Drop of Light/Shutterstock

Premier congrès mondial contre les abus sur internet


Ce jour-là, le pape recevait les 140 participants du premier congrès mondial portant sur « la dignité des mineurs dans le monde numérique ». Destiné à contrer les abus dont les jeunes sont victimes sur internet, le colloque réunissait un groupe de laïcs et de religieux au nombre duquel figurait Delphine Collin-Vézina.

Avec les autres délégués, elle a d’abord franchi le seuil du palais pontifical, traversé une série de salles à « l’opulence à la fois magnifique et troublante », frôlé quantité de ta­bleaux de maîtres anciens, arpenté des corridors aux plafonds tapissés de feuilles d’or, pour finalement atteindre la salle d’audience du pape.

Une certaine fébrilité régnait dans la pièce aux planchers de marbre où les participants étaient invités à prendre place sur des chaises alignées en rangées. Comme chacun de ses compagnons, Mme Collin-Vézina ignorait si elle bénéficierait d’un tête-à-tête avec François. La question était restée en suspens.

Il est parfois difficile de savoir ce que traverse son enfant. Sachez déceler ces 13 signes de dépression infantile.

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uzhursky/Shutterstock

La Déclaration de Rome


Après qu’une jeune fille a présenté au pape la déclaration finale adoptée par les congressistes, texte connu sous le nom de la Déclaration de Rome, les gens se sont levés, une file s’est formée et la chercheuse a pu serrer la main du chef de l’Église catholique. Elle lui a également adressé ces quelques mots : « Je vous remercie au nom des victimes et de tous les survivants des agressions sexuelles pour les actions que vous menez afin de les protéger. »

Delphine Collin-Vézina, qui ensei­gne à l’École de service social de l’Université McGill, est l’un des grands chercheurs à travers le monde à se ­pencher sur les agressions sexuelles auprès des enfants. Ses travaux portent essentiellement sur l’aide aux victimes et sur les barrières psychologiques qui empêchent celles-ci de dénoncer les abus.

À l’instar de Delphine Collin-Vézina, Pascal Paradis défend également les plus vulnérables de la planète.

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Maja Argakijeva/Shutterstock

Protéger les victimes d’abus sexuels


En 2012, l’universitaire a été recrutée par le Centre de protection de l’enfant de l’Université pontificale grégorienne de Rome pour siéger, avec quatre autres experts, au Conseil consultatif scientifique, chargé de développer un programme de sensibilisation à la question des abus sexuels envers les enfants dans les communautés catholiques.

Depuis trois ans, elle donne également un cours via Skype aux étudiants inscrits à ce programme. « Nous avons formé des centaines de “sentinelles” en provenance de tous les continents. »

Si Rome a fait appel à cette Québécoise laïque, incroyante de surcroît, c’est essentiellement en raison de son expertise dans la protection des enfants. « Jusqu’à présent, explique-­t-elle, l’Église s’intéressait prioritairement aux abuseurs membres du clergé. Les autorités souhaitent maintenant se préoccuper des victimes.

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Ruslana Iurchenko/Shutterstock

Fin de la culture du silence


Consciente de vivre des « moments historiques », la chercheuse ne crie pas victoire pour autant. « Que le pape reconnaisse qu’un problème de pédophilie existe au sein de l’Église, c’est un pas dans la bonne direction. Et que des discussions à ce sujet aient lieu dans une organisation aussi fermée et masculine que l’Église reste de bon augure. Mais j’espère que le Vatican va aller au-delà des bonnes intentions et entamer de véritables réformes. »

À court terme, elle souhaiterait que l’Église mette fin à la culture du silence, si néfaste pour les victimes. Et elle espère qu’on aura bientôt des excuses officielles du chef de l’Église pour les sévices subis autrefois par les enfants autochtones dans les pensionnats gérés par des institutions catholiques au Canada. « C’est une étape essentielle à la réconciliation avec les peuples autochtones. »

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Confession de Paul-André Harvey


Face aux abuseurs, l’Église s’est longtemps contentée de détourner les yeux. On en a eu une preuve supplémentaire lorsque le prêtre pédophile québécois Paul-André Harvey s’est ouvert dans une confession avant de mourir en mai dernier. De 1965 à 1985, l’abbé Harvey a avoué avoir agressé 39 enfants au Saguenay. Alors qu’il purgeait une peine de prison de six ans pour ses actes, le prêtre a signé un témoignage dans lequel il blâme ses supérieurs pour l’avoir laissé faire et « déménager son problème ailleurs » (sa hiérarchie l’a affecté à une autre paroisse à 12 reprises).

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Surmonter la difficulté de se faire entendre


Parmi ses victimes, Suzanne Tremblay s’est souvenue de la difficulté qu’elle a eue à se faire entendre durant toutes ces années. On ne la croyait tout simplement pas. « Le rôle de la recherche universitaire, insiste Mme Collin-­Vézina, est justement de donner de la crédibilité aux victimes. Il y a 50 ans, la médecine banalisait l’inceste en arguant qu’il était très rare et qu’il entraînait très peu de séquelles. C’est la recherche qui a ­permis de renverser cette croyance. »

En 2015, la chercheuse est allée témoigner en cour comme experte. « J’avais soumis une recension de ce qui a été écrit sur le type d’abus que la victime avait subi et le juge m’a citée dans son jugement. » Le plus souvent, l’experte de McGill agit auprès des gouvernements afin de les conseiller sur les ressources à mettre à la disposition ­
des victimes. « En 2017, l’ancienne ministre de la Condition féminine, Hélène David, a consulté notre groupe de chercheurs au moment d’attribuer les 25 millions de dollars supplémentaires au programme québécois pour la prévention des abus sexuels. »

Découvrez également le témoignage de Marc-Antoine Cloutier, qui lutte pour rendre la justice accessible à tous.

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Delphine Collin-­Vézina : au secours des victimes


Enfant unique, Delphine Collin-­Vézina a grandi à Montréal, dans un environnement bohème, entre un père et une mère très impliqués dans les luttes sociales québécoises de l’heure. À l’école Face, un établissement du secteur public dédié à l’éducation artistique, elle pensait que tous les enfants étaient issus de familles séparées, et que tous, comme elle, étaient enfants uniques. Par réaction sans doute, mais sans tambour ni trompette, elle rêve alors d’une grande famille unie. « J’avais cet espoir pour moi », glisse-t-elle. Avec son mari français, elle a eu trois enfants aujourd’hui âgés de 8, 12 et 14 ans. Elle vit en couple depuis 17 ans. « Je me sens choyée », dit-elle.

Debout tous les matins à 5 h pour travailler ou s’entraîner (elle a couru son premier demi-­marathon en 2016), les écouteurs aux oreilles, elle fend les rues de son quartier en écoutant Charlotte Cardin « ou toute autre musique qui met de bonne humeur ». De retour à la maison, elle partage la table du petit-déjeuner avec ses enfants, s’informe de leurs activités à l’école et ne part jamais au bureau avant que le bus scolaire ne soit passé. Sauf exception, elle s’abstient le plus possible de consulter ses courriels le week-end et durant les vacances familiales. En déplacement à l’étranger pour une réunion ou un congrès, c’est le contraire : elle met les bouchées doubles pour se « consacrer 100 % à son travail ».

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Briser le silence


Dans son bureau du pavillon de style Tudor, à McGill, suspendue au mur juste à côté de la photo de ses enfants, on trouve une caricature d’André-­Philippe Côté montrant une jeune fille sous l’œil scrutateur d’une armée de spécialistes. L’un d’eux lui lance, sévère : « Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt que tu avais été violée ? »
Qu’est-ce qui empêche les victimes de briser le silence ? Pourquoi certaines femmes et certains hommes attendent-ils si longtemps (jusqu’à 40 ans) avant de s’ouvrir à leurs proches ou aux autorités ? Delphine Collin-­Vézina a consacré plusieurs études à ce qu’elle appelle « les barrières au dévoilement ».

« Il y a toutes sortes de raisons qui empêchent les victimes de dénoncer leur agresseur, explique-t-elle. La honte en est une. Les victimes se font des reproches en oubliant qu’elles étaient des enfants au moment du drame.

Reste que la personne qui tarde à dénoncer son agresseur suscite la méfiance. « On a tort de douter de la véracité d’une agression parce que la victime a mis des années à la révéler. Toutes les études le confirment : il faut parfois des décennies avant de se décider à se confier. »

Les victimes, ajoute-t-elle, ne sont pas outillées pour affronter les tribunaux où, jusqu’à tout récemment, elles devaient faire face à leurs agresseurs (depuis peu les victimes ont l’occasion de livrer leur témoignage en restant dans une autre salle d’audience). Et au Québec, la loi prévoit un délai de prescription de 35 ans, après quoi il est impossible de poursuivre son agresseur. « Alors que dans d’autres provinces il n’y a pas de limite », observe Mme Collin-Vézina.

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Une voix pour les victimes


À la tête d’une importante chaire de recherche, la spécialiste n’oublie jamais qu’elle parle au nom des victimes. Depuis le moment où, au terme de longues études doctorales (à l’Université de Montréal) et postdoctorales (à l’UQAM), elle a obtenu ce poste à l’Université McGill, « elle consacre toute son énergie à la cause », estime Mireille Cyr, du département de psychologie de l’Université de Montréal, qui mène les mêmes combats.

Son arrivée à McGill constitue l’événement déterminant de sa carrière. « J’y dispose d’une tribune pour faire avancer les choses et je collabore avec des collègues inspirants », résume-t-elle. Si elle est peu connue du grand public, « c’est que les chercheurs – même ceux qui, comme elle, peuvent compter sur d’importants budgets et l’oreille des gouvernements – font rarement les manchettes », évalue Mireille Cyr, qui est elle-même chercheuse.

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L’affaire Guy Cloutier


Mme Collin-Vézina, qui se tient au courant de l’actualité, va naturellement commenter les faits divers qui touchent son champ de recherche. Ainsi l’affaire Guy Cloutier qui, selon elle, a marqué un tournant dans la prise de conscience des Québécois en 2005. Imprésario et producteur, l’homme a été condamné à 42 mois de prison pour l’agression sexuelle de la chanteuse Nathalie Simard, alors qu’elle était enfant.

Le grand mérite de Nathalie Simard, précise Delphine Collin-Vézina, c’est « d’être parvenue à enregistrer la confession de son agresseur , dit-elle. Sans cela, personne ne l’aurait jamais crue. Sa réputation n’aurait pas suffi pour lui donner la crédibilité nécessaire. Je le sais. »

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Témoignage du joueur de hockey Sheldon Kennedy


Parmi les autres agents de changement, elle cite le joueur de hockey Sheldon Kennedy qu’elle a rencontré récemment à Calgary. Originaire du Manitoba, la vedette de la LNH s’est fait agresser sexuellement par son entraîneur durant ses années chez les juniors. Delphine Collin-Vézina ne cache pas son admiration pour lui : « Ce gars-là n’est pas un décideur ou un chercheur, c’est un survivant qui a entrepris de consacrer sa vie publique à combattre les préjugés. »

Surmontant ses problèmes de drogue et d’alcool, Kennedy a présidé à une impressionnante collecte de fonds pour créer à Calgary un centre de soutien pour les enfants calqué sur le modèle américain des CAC (Child Advocate Centers). « La plupart du temps, le jeune devra répéter son histoire à des personnes différentes, dans des contextes différents, dit la chercheuse, mais dans de tels centres (à Montréal, le centre Marie-Vincent propose ce modèle), il ne racontera ce qui lui est arrivé qu’une fois. »

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Le cas de Bertrand Charest


Pour Delphine Collin-Vézina, chaque dénonciation compte. Et le printemps dernier, lorsque quatre skieuses d’élite sont sorties de l’anonymat pour témoigner contre leur entraîneur dans l’affaire Bertrand Charest, elle s’est réjouie que leur dénonciation débouche sur la promesse de la part des organisations sportives d’établir des programmes de prévention. « Cette histoire nous rappelle que l’abus est un enjeu qui nous concerne tous. »

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Une lutte pour l’équité sociale


Chercheuse engagée, Delphine Collin-­Vézina croit dans la lutte contre les injustices et pour l’équité sociale. Elle s’indigne contre tous les systèmes, incluant l’Église, qui ont pendant longtemps nié les besoins des victimes. Mais cela n’a pas empêché cette Québécoise d’être émue lors de sa rencontre avec François. « Je me suis rendu compte que, malgré mon enfance laïque, cette rencontre m’a permis de comprendre que la religion catholique fait partie de mes racines. »

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Contenu original Selection du Reader’s Digest