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Sauveur des mers

Bonne nouvelle: le premier système de nettoyage des océans du projet Ocean Cleanup a été lancé ce 9 septembre, depuis la baie de San Francisco en Californie. Son créateur Boyan Slat, qui avait attiré notre curiosité en mars 2017, voit enfin son projet se concrétiser. 

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Boyan Slat lance une idée pour éliminer la pollution marine.Michel Porro/Getty images

Une innovation technologique au service de l’environnement

En effet, depuis la publication de notre article dans le magazine Sélection, Boyan Slat en a fait du chemin! Lisez cet article pour mieux comprendre les origines de ce projet.

Après 5 ans de recherche et de tests, le programme Ocean Cleanup pourrait-il être la solution à la pollution marine? Et si vous aviez découvert Boyan Slat dans une récente vidéo du Huffington Post, à la proue d’un bateau voguant sur l’océan, les cheveux au vent, vous auriez aussi pu le prendre pour un chanteur populaire.

En réalité, Boyan Slat est le fondateur d’un organisme à but non lucratif dont le nom décrit précisément l’objectif — Ocean Cleanup (« Nettoyage des océans ») — et dont le but est aussi simple à comprendre que difficile à atteindre : « Nous pouvons réellement rendre leur pureté aux océans », affirme-t-il. Le but d’Ocean Cleanup est d’utiliser l’innovation technologique pour ramasser le plastique qui flotte actuellement dans ce qu’on appelle la grande zone d’ordures du Pacifique nord, et d’autres endroits du globe où des gyres, ces courants tourbillonnants lents, piègent d’énormes masses de déchets plastiques.

Ce jeune écologiste voit en la technologie une alliée. « Je pense que c’est le moteur de changement le plus puissant dont nous disposions. Elle permet de créer des pièces de construction entièrement nouvelles et offre un nombre incroyable de possibilités. » L’optimisme de Boyan et sa façon de saisir l’occasion sautent aux yeux. « On surestime les conséquences de l’échec », déclare-t-il à propos de ce qu’il considère comme « une inclination universelle pour les idées peu risquées et à faible retombée ». « Entre les années 1950 et 1970, on a vu une vague de projets énormes et insensés, comme le programme spatial Apollo. Pour survivre à ce nouveau siècle, nous devons retrouver cette folie. »

Le défi est colossal. On estime qu’entre 5 et 14 millions de tonnes de plastique rejoignent l’océan chaque année. L’organisme caritatif Ocean Conservancy a prévenu qu’au terme de la décennie à venir, les océans du monde pourraient compter un kilo de plastique pour trois kilos de poisson. Cette matière agit comme une éponge qui absorberait les toxines présentes dans l’eau. Elle est dangereuse et fatale pour la faune marine qui la consomme ; et lorsque le plastique se décompose, il atterrit parfois dans l’estomac des poissons — qui terminent dans nos assiettes. On a trouvé 267 espèces animales (oiseaux, tortues, phoques, baleines, etc.) piégées dans des morceaux de plastique ou qui en auraient ingéré des débris.

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La pollution marine est en grande partie due au plastique.Michel Porro/Getty images

Le projet Ocean Cleanup

Le projet Ocean Cleanup consiste à construire une série de longues barrières flottantes en forme de V, mesurant jusqu’à 100 km de long, amarrées au fond marin à des profondeurs pouvant aller jusqu’à 4 000 m. Ces barrières captureront les déchets de plastique charriés par les courants et les entraîneront vers le centre du « V » où ils seront stockés dans des tours flottantes, avant d’être rapportés sur la terre ferme pour y être recyclés.

Boyan présente un sac des pastilles de plastique qu’il espère vendre aux industriels comme matière première pour de nouveaux produits. « Le plastique n’est pas le problème, affirme-t-il. C’est un bon matériau et nous ne cesserons pas de l’utiliser. Mais il ne devrait pas être jeté après usage. » Le projet du jeune homme a fait partie des 25 meilleures inventions de 2015 selon le magazine Time. Confirmant l’intérêt du projet, le gouvernement néerlandais a annoncé l’octroi d’une bourse de 711 000 $ pour aider à financer le projet pilote d’Ocean Cleanup en mer du Nord. La ministre de l’Environnement Sharon Dijksma a déclaré : « Nous souhaitons encourager les innovations de ce genre afin de nous sensibiliser à la gestion de nos rares ressources naturelles et nous encourager à recycler davatange. »

Le quartier général d’Ocean Cleanup, situé au 18e étage d’un immeuble de bureaux à Delft, jouit d’une clarté qui lui convient bien. C’est un espace ouvert inondé de lumière, et tout — murs, chaises, comptoir en zigzag où le personnel prend ses repas en commun sur des tabourets de cuir — y est uniformément blanc. Environ 40 des 60 employés travaillent sur place. La langue de travail est l’anglais, mais on y entend nombre d’accents différents. La majorité du personnel, dont l’âge oscille entre 18 et 55 ans, est néerlandaise ; le reste vient de France, du Danemark, d’Allemagne, d’Italie, du Brésil et d’ailleurs. L’énergie palpable, l’ambiance détendue et démocratique de la pièce, reflètent visiblement l’attitude de ses dirigeants. Boyan s’assoit à un poste de travail libre lorsqu’il a besoin d’utiliser un ordinateur — il passe le plus clair de son temps sur la route. Des croquis annotés sont épinglés aux murs, avec des titres comme « Le cerf-volant », « Le rigide submergé » et « Simple solitaire ».

Faisant cliquer un stylo-bille, Boyan expose la mission de son entreprise avec passion. Il ne reste pas immobile longtemps et se lève parfois pour arpenter les lieux. « Nous ne serons jamais capables de nettoyer jusqu’au dernier kilo de déchets dans l’océan, mais nous voulons en récupérer la plus grande partie au plus tôt. Notre objectif technique est d’atteindre 50 % en 10 ans, mais nous voulons aller bien au-delà de ce chiffre. Nous finirons par atteindre 90 %, ce qui équivaut à des centaines de milliers de tonnes. » Ocean Cleanup voudrait lancer ses premiers projets à grande échelle d’ici fin 2018. Pour les financer, plusieurs millions d’euros ont déjà été recueillis auprès de diverses sources — philanthro­pes, entreprises, agences gouverne­mentales —, avec un objectif de plus de 21 millions de dollars.

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L'envie de Boyan Slat de supprimer la pollution marine lui est venue lorsqu'il faisait de la plongée. Rich Carey/Shutterstock

Comment Boyan Slat est-il arrivé à la tête d’un organisme aussi ambitieux ?

Il est né à Delft en juillet 1994. Son père, un artiste croate, vit désormais à Porecˇ sur les rives de l’Adriatique. « J’allais le voir avant, mais je n’ai plus le temps aujourd’hui, raconte-t-il. Il a découvert Skype, ça aide. » Sa mère, anglo-néerlandaise, est consultante en délocalisation et conseille des multinationales pour faire venir du personnel aux Pays-Bas. « Elle a aidé à recruter des employés pour Ocean Cleanup », déclare fièrement Boyan.

Le jeune homme ne possède pas de diplôme universitaire, mais ce n’est pas par manque de capacités. Il ne regardait pas de dessins animés comme ses amis. « J’étais plutôt intéressé par le calcul. J’aimais créer des choses. Quand j’avais deux ans, j’ai fabriqué mon propre fauteuil. Ensuite je suis passé aux cabanes dans les arbres et aux tyroliennes. J’ai toujours eu mes petits projets et aujourd’hui encore, il n’existe pas de meilleur sentiment pour moi que d’avoir une idée et de la voir prendre corps. »

À 16 ans, une expérience changea sa vie. Sa famille était en vacances en Grèce et il prenait un cours de plongée. « Je m’attendais à découvrir des choses merveilleuses sous l’eau, mais je n’ai vu qu’une décharge sur le fond marin. Je me suis demandé : pourquoi ne pas nettoyer ça ? » « J’avais un projet de sciences à faire avec un ami alors j’ai étudié le problème. J’ai lu partout que c’était impossible. Ce dogme lui-même décourageait les gens de s’attaquer à ce défi, mais cela m’a inspiré. Je suppose que j’ai une nature d’entêté », ajoute-t-il avec ironie.

Il refusa d’abandonner son idée de nettoyage des océans même lorsqu’il partit à l’université de technologie de Delft étudier le génie aérospatial. « Je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. J’assistais aux cours, j’écoutais toutes ces histoires de fatigue du métal dans les pièces d’avions et je pensais “comment pourrais-je ­exploiter ceci pour purifier l’océan ?” » Paradoxalement, c’est l’un de ceux pour qui le concept était impossible à réaliser qui inspira son projet à Boyan. « Je regardais une vidéo d’un océanographe expliquant les dynamiques de l’océan. Il montrait une animation de tout le plastique qui dérivait et déclarait que c’était encore une raison pour laquelle on ne pouvait pas le nettoyer. J’ai pensé “est-ce vraiment le cas ? Peut-être pourrait-on en faire un avantage, pourquoi traverser les océans s’ils peuvent nous traverser ?” C’était la base de mon idée. »

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La pollution marine est en partie due à une utilisation abusive du plastique et un manque de recyclage.Teerasak Ladnongkhun/Shutterstock

L’âge de plastique

En octobre 2012, à l’âge de 18 ans, Boyan présenta son projet à son université. Cela commençait comme un spectacle humoristique. « Il y a eu l’âge de pierre, l’âge du bronze, et nous sommes aujourd’hui dans l’âge du plastique… Si on veut acheter un biscuit, on doit l’acheter dans un emballage en plastique, sur un plateau en plastique, dans une boîte en carton, entourée de cellophane, et mettre le tout dans un sac plastique. Ce n’est pas un dangereux déchet nucléaire, c’est juste un biscuit ! » Le reste de sa présentation combinait plaisanteries, données brutes sur la pollution par le plastique, description du projet et son étayage scientifique. Son intervention fut diffusée sur YouTube mais eut peu d’effets.

Boyan ne se découragea pas et décida de se consacrer à son projet. Avec l’approbation du doyen de l’université, il abandonna les études à plein temps, avec l’intention de les reprendre plus tard. Puis, au début de 2013, sa présentation fut reprise par des blogs d’information américains. Du jour au lendemain, la vidéo devint virale. « J’ai commencé à recevoir 1 500 courriels par jour. J’ai appelé quelques amis et on s’est assis sur mon lit avec nos ordinateurs pour les lire tous. » Il fut submergé de plus de 400 demandes d’entretien, ainsi que des offres de financement. Des personnes du monde entier lui proposèrent de l’aide. Boyan recueillit 90 000 $ grâce à un site de financement participatif, et réalisa sa première étude de faisabilité en 2014. Mais avec les premiers signes de succès sont aussi ­venues les premières difficultés.

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Pour éliminer la pollution marine, de nombreux défis sont à surmonter. Stephane Bidouze/Shutterstock

Des défis à surmonter

Le jeune homme commença à attirer les critiques et le scepticisme de militants et d’universitaires spécialisés dans les problèmes environnementaux affectant les océans du globe.
En juillet 2013, Stiv Wilson, qui était alors directeur associé du groupe de conservation des océans 5Gyres.org, avait déclaré abruptement : « Les obstacles au nettoyage des courants sont si énormes que la grande majorité de la communauté scientifique pense qu’il s’agit d’un pari perdu d’avance — l’océan est vaste, la quantité de plastique recueilli serait presque négligeable et la faune marine mise en danger. »

Les universitaires américaines ­Miriam Goldstein et Kim Martini publièrent une critique détaillée de l’étude de faisabilité de 2014. Tout en louant les intentions de Boyan et en admettant que le mouvement amorcé par Ocean Cleanup pourrait mener à de véritables changements, elles conclurent que le projet « tel que décrit actuellement » était irréalisable. En 2016, Mme Martini ajouta qu’elle avait de « sérieux doutes » en raison d’une « mauvaise interprétation de l’océanographie, de l’écologie, de l’ingénierie et de la distribution des débris marins » de la part d’Ocean Cleanup. Des mots difficiles à entendre, peut-être, mais Boyan précise : « Ce n’est pas mon rôle de convaincre ces personnes. Je leur dirais juste de regarder les preuves. L’installation du premier système dans l’océan d’ici un an sera une étape charnière. »

Pendant ce temps, l’organisation continue de réunir des millions de dollars. Aujourd’hui, le plus jeune lauréat du prix mondial de l’environnement décerné par les Nations unies, Boyan recrute des cadres de l’âge de son père qui croient en lui et en ses idées. Parmi eux, Allard van Hoeken, 47 ans, qui a rejoint Ocean Cleanup en tant que chef d’exploitation après 20 ans dans l’ingénierie maritime, et qui admet : « Je conçois qu’une personne extérieure puisse observer notre système et affirmer qu’il va échouer. L’océan détruit tout avec le temps, sans exception. On doit affronter d’énormes défis mais je suis convaincu que l’on va réussir. » À propos de Boyan Slat, M. van Hoeken ajoute : « Il est la raison pour laquelle j’ai rejoint l’entreprise. C’est inspirant de travailler avec lui. »

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Pollution marine: le premier test du projet Ocean Cleanup est lancé en 2015.Michel Porro/Getty images

Un premier test concluant

En juillet 2015, Ocean Cleanup envoya 30 voiliers récolter du plastique pendant 30 jours dans le Pacifique. « En un mois en mer, nous avons collecté plus de plastique, en masse totale, que toutes les expéditions similaires réunies depuis 1972 », affirme Boyan. L’organisme réalisa également un survol aérien de ces mêmes eaux, en utilisant des technologies de pointe capables de voir à 80 m sous la surface, leur permettant de distinguer la forme des débris sous-marins.

En 2016, ils testèrent le système en installant un prototype à échelle réduite en mer du Nord, celui-ci éprouva des problèmes avec les câbles reliant les barrières flottantes entre elles. Une difficulté désormais résolue, insiste Boyan. Ils démontrèrent également que le plastique des océans pouvait être recyclé et transformé en nouveaux produits. « Le tournant devrait se produire lorsque le premier système complet sera placé dans l’océan, affirme Boyan. On commence tout juste. Il sera mis en place quelque part dans le Pacifique. » Il hésite, de crainte d’en dire trop, puis ajoute : « Nous avons pensé au Japon. »

Mais quelles sont les motivations de Boyan Slat ? Cherche-t-il la richesse ou la célébrité ? « Ce n’est certainement pas l’appât du gain, se défend-il. Je voulais seulement résoudre ce ­problème qui ne préoccupait personne. » Sa vie entière est consacrée à Ocean Cleanup. « Je commence à travailler dès que je me réveille, et quand j’ouvre les yeux je me rends compte que j’y ai pensé pendant mon sommeil. » Il écoute parfois ses groupes de rock préférés en travaillant, mais son seul passe-temps consiste en 20 minutes de lecture tous les soirs avant de se coucher. Et pourtant, il ajoute : « Si quelqu’un d’autre peut nettoyer les océans, tant mieux pour lui. Il n’est pas important que ce soit nous qui le fassions, dès lors que cela se fait. Et s’il y parvient, je pourrais avoir une petite amie, lire plus… et partir à la recherche d’un nouveau problème. »

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