Les beaux Noëls de Gilles Vigneault

Notre illustre poète vient d’une époque où les temps étaient durs, les gens pauvres et les plaisirs aussi rares que les jouets. Il n’en reste pas moins attaché à la simplicité des Noëls de son enfance, dont il a conservé le don d’émerveillement. À l’occasion des Fêtes, il nous fait cadeau de sa sagesse, de ses souvenirs et même de ses souhaits.

Illustration de Gilles VigneaultMarianne Chevalier

À quoi ressemblaient les Noëls de ton enfance ?

Ils ne ressemblaient à rien de ce qu’on voit aujourd’hui. On n’avait pas de cadeaux, pas de jouets. Pour en avoir, on devait plutôt les fabriquer soi-même. Je me suis ainsi fabriqué un bateau. Ma mère m’a dit quand j’avais sept ans : « Je sais que tu aimes écrire et que tu as besoin de crayons, de cahiers, mais il nous faudrait 50 cents pour les acheter… et on ne les a pas. »

Monsieur Placide, mon parrain, venait nous voir chaque année à Noël et habituellement il me donnait une pomme. Ce Noël-là, il m’a donné un 50 cents. Un vrai miracle : cela a permis à maman de m’acheter des cahiers et des crayons, car j’aimais beaucoup écrire ou dessiner. Le roi George V figurait sur ce 50 cents de 1921. Plus tard, quand je me suis mis à collectionner des sous, je n’avais pas oublié la face, la couleur et la date du 50 cents. Ces pièces canadiennes de 1921 sont très rares et valent aujourd’hui une petite fortune. Apparemment, il n’en reste que quelques-unes.

À quoi ressemblait ton village à Noël ?

À tous les villages de la Côte-Nord. Des maisons tapies sous la neige, un lourd silence rompu par les grelots des carrioles tirées par des attelages de chiens. Un vrai tableau de Jean Paul Lemieux. On décorait en dedans, mais pas au-dehors. Les arbres de Noël étaient rares. Les gens avaient la foi et ils assistaient à la messe de minuit. Les réjouissances et les rencontres des Fêtes leur permettaient d’oublier la grisaille et la monotonie des jours.

Et les longs hivers…qu’est-ce qui t’a inspiré ta célèbre chanson « Mon pays » ?

J’étais sur la Côte-Nord en 1963 avec Arthur Lamothe pour le tournage d’un film dans lequel je tenais un rôle : La neige a fondu sur la Manicouagan. Il faisait un froid épouvantable à la Manicouagan. Arthur m’a dit à un moment donné : « Gilles, cela n’a pas de bon sens des hivers pareils. Peux-tu m’écrire quelque chose pour décrire ça ? » Je suis monté à ma chambre, j’ai regardé dehors… la neige tombait abondamment… je me suis mis à écrire : mon pays ce n’est pas un pays… c’est l’hiver.

Quelle émotion as-tu ressentie avec une pareille trouvaille ?

En fait, aucune. Je me suis dit : ils vont rire de moi avec une chanson  pareille! Mais quand j’en ai trouvé les couplets, mon pianiste de l’époque, Gaston ­Rochon, m’a assuré « qu’on venait d’en faire une bonne » !

Noël pour toi, c’est quoi ?

Il y a d’abord le solstice d’hiver le 21 décembre. Noël pour moi, c’est en premier lieu la fête des enfants. Mais c’est aussi celle de la Nativité. Le mystère de Noël en est un de pauvreté et, en fait, nous l’avons transformé en une réalité matérielle, souvent éloignée de la simplicité de l’Évangile. C’est Joseph tirant son âne dans  les rues de Bethléem et cherchant un lieu où Marie pourrait accoucher. Il cogne à des portes… sans réponse. Cette histoire m’interpelle. Avec  tous les exodes actuels et leurs flots de migrants, suis-je capable d’ouvrir ma porte à celui qui frappe pour ­l’accueillir, et qui vient chambouler mon confort et me bousculer dans mon nid douillet ? Finalement, Marie ­ et Joseph se sont réfugiés dans une étable pour donner naissance dans une crèche à Celui qui dira :
« Aimez-vous les uns les autres. » Et, justement, les cadeaux devraient être l’expression de cet amour, de la joie qui se communique, de l’abondance qui déborde.

Ton plus beau souvenir de Noël ?

C’est la fois où je suis redescendu à Natashquan après 35 ans d’absence à Noël. J’ai dû braver deux ou trois tempêtes avant d’arriver à destination et à temps pour assister à la messe de minuit. J’ai revu à l’église des gars avec qui j’avais fréquenté la petite école. On était tous émus de se voir la veille de Noël. J’ai chanté du haut du jubé le « Minuit, chrétiens » et j’ai célébré Noël avec ma parenté du village. Ce fut pour moi une sorte de ressourcement, de retour à mes racines.

Est-ce que tu fais un arbre de Noël ?

Chaque année, je fais un arbre de Noël à l’intérieur. Je le décore le 21 décembre à l’occasion du sol­stice d’hiver. J’y accroche une grande quantité de petites lumières. Je pense chaque fois à ce beau poème de Rimbaud : J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. J’aimerais en faire autant si je le pouvais ! Rejoindre le plus de monde possible pour leur dire combien la vie est précieuse partout !

La fièvre commerciale semble avoir occulté le vrai sens de Noël ?

On n’a pas réussi cependant à en vider entièrement le sens. Prends par exemple ce besoin de revenir aux féeries de l’enfance : il traduit chez beaucoup un désir de réveiller le souvenir d’une foi cachée. La paille de la crèche, l’étoile de Bethléem, les hommes qui scrutent les étoiles… Plusieurs croient en la naissance de Jésus et tiennent à la célébrer avec une joyeuse simplicité. Les autres, pour qui c’est une fête ordinaire, en profitent pour partager des agapes et se rencontrer en famille. Leurs réjouissances deviennent quelque chose de sacré dès lors que l’amour et le don s’y marient.

Quel est le cadeau le plus précieux que tu aimerais recevoir à Noël ?

Ce sont les enfants qui nous ont donné et nous donnent encore les présents les plus précieux, par exemple un simple dessin, une sculpture. Nos enfants et nos petits-enfants nous donnent leur beauté, leur jeunesse, leur spontanéité et leur sagesse, des qualités qui ne sont pas toujours apparentes.

Si tu devais offrir un cadeau collectif aux Québécois… ce serait quoi ?

Un pays. Un vrai pays. Je ne suis pas sûr qu’il serait accueilli et reçu par tous comme un cadeau !

J’aimerais aussi leur offrir une recette de bonheur. Nous vivons ici dans une surabondance, qui n’est pas nécessairement synonyme de bonheur, car le « toujours plus » est un leurre. Le bonheur simple comporte moins de clinquant, mais plus de profondeur. Comment se fait-il qu’on voie les enfants sourire dans les pays pauvres alors qu’ici ils pleurent dans nos supermarchés ?

Y a-t-il dans ta famille des rituels de Noël ?

Il y a d’abord la messe de minuit. Les enfants y assistent avec nous et on y chante tous les vieux cantiques de Noël. Après la messe, on s’attable au bonheur pour savourer un joyeux réveillon. Ensuite, on déballe les cadeaux des enfants.

Il y a quelques années, j’ai reproduit dans une maquette de 1 pi 1/2 sur 1 pi la maison de mon père. J’y ai pratiqué dans le toit une fente et chacun peut y insérer de la monnaie, des dollars… qu’on donne ensuite à un organisme de bienfaisance. Depuis leur tout jeune âge, j’ai essayé de faire naître dans le cœur de mes enfants le désir d’offrir de vrais cadeaux, qui sont d’abord des cadeaux de vie. Par exemple, donner un coup de fil à quelqu’un qui est seul, ranimer l’espérance chez une personne découragée, donner du temps à celui qui se sent inutile. Visiter des malades.

En fin de compte, je pense que le vrai sens de Noël, c’est d’apporter de l’espoir et de la paix à ceux qui sont blessés, malheureux ou seuls. Et qui d’entre nous n’en a pas besoin !

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Tiré du magazine Sélection du Reader’s Digest, décembre 2017


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