Aimer conduire ou le héros derrière le volant

L’industrie automobile injecte des milliards dans ces véhicules autonomes qui nous permettront de rester bien peinards à l’arrière à la manière de ces dirigeants d’entreprise dont aucun déplacement ne se fait sans chauffeur. C’est peut-être une bonne idée, mais que fait-on de ceux qui aiment conduire?

Illustration Derriere Le VolantSam Island
Il y a quelques années, avec ma femme, j’ai traversé une partie de mes vacances en train, en bus et en avion. Je veux dire assis, ennuyé et agité. Je feuilletais un roman, regardais par la fenêtre, me demandais s’il ne plairait pas au chauffeur, au conducteur ou au pilote d’avoir un petit coup de main. Je me sentais comme une marchandise qu’on trimballait ici et là.

Et puis, bonheur, nous avons loué une voiture. Soudain, la marchandise disposait d’un peu de liberté, ce qui est encore plus drôle quand on roule sur la voie opposée à celle à laquelle on est habitué.
Après des décennies de mariage, il est exceptionnel de recueillir des éloges sincères de sa compagne, mais en Crète, sur les autoroutes, les compliments ont escorté chaque manœuvre réussie. «Très bien!», s’exclamait Jocasta d’une voix pleine d’admiration quand je négociais un rond-point sans faire de victime.
«Verse-moi dans le caniveau», ajoutait-elle quand nous tournions à gauche, pour que je n’oublie pas que le passager doit se trouver plus près du bord extérieur de la route. Elle me rappelait ainsi la voie où rouler.
Il y avait encore que la voiture était équipée d’une transmission manuelle, là où la nôtre, à la maison, dispose d’une boîte de vitesses automatique. Aussi, me voilà à rétrograder en entrant dans un virage, puis à revenir en quatrième dans le droit qui suivait, ouais, tout à fait comme dans une course de Formule 1.

Un jour, «tournez à droite, puis de nouveau à droite», suivant les instructions du GPS, nous nous sommes retrouvés dans un village crétois. Saleté de GPS: «Ce n’est pas ce qu’on veut; conduis-nous à l’autoroute!» Mais rien à faire, il a de nouveau indiqué la droite. Les voies se faisaient plus étroites. Nous étions dans un entonnoir.

Il a fallu rabattre les rétroviseurs, puis tourner de nouveau, pour tomber dans plus petit. Les murs se rapprochaient. Nous retenions notre souffle. Pour comble, une autre voiture venait soudain vers nous. La conductrice a gesticulé, me faisant comprendre que je devais céder le passage. Oui, mais comment? Je n’avais pas le courage de faire marche arrière sur une voie aussi exiguë.

Des gens du quartier se sont ramenés. Bientôt, il y a eu un attroupement – amical, serviable –, qui dessinait une solution dans la langue des signes.
La situation était celle-ci: d’un côté de la rue, une modeste entrée de garage; de l’autre, une ruelle minuscule. Si j’arrivais à me glisser dans le garage en marche avant, après quelques manœuvres millimétriques, je pourrais reculer dans la ruelle et laisser la voie libre à l’autre.

D’autres personnes s’en sont mêlées, campant d’un côté et de l’autre du véhicule, m’indiquant qu’il y avait un centimètre de jeu ici, un millimètre là, et qu’il fallait y aller plus franchement à droite, en marche arrière.
Il y avait des murs de briques sur les 17 côtés de la voiture. Il semblait impossible de ne pas abîmer le véhicule.

La chose a son importance, car la veille au comptoir Europcar j’avais refusé l’assurance complémentaire, malgré l’insistance de Jocasta qui la jugeait raisonnable. J’avais répondu: «Tout le monde sait que c’est une arnaque. Au reste, je n’ai pas l’intention d’avoir un accident.» Jocasta avait rétorqué: «Tu n’as jamais dit une chose aussi idiote et Dieu sait s’il y a des candidates.» Mais revenons au village, où les habitants continuaient à arriver. Il ne manquait plus que le maire et la fanfare.

Derrière la voiture, une femme m’a fait signe. «Par ici, par ici», insistait-elle d’un mouvement vigoureux des bras, qui, traduit du grec, signifiait: «C’est bon! À trois centimètres du mur, tu as largement la place. C’est pas compliqué!»
Dans un mouvement de confiance aveugle, je me mets à l’écoute de ses instructions. J’ai avancé, reculé, avancé… Incroyable, ça a marché. J’ai réussi une manœuvre à 27 points dans la ruelle sans rayer la tôle.
L’autre voiture a pu passer. La conductrice m’a fait un signe reconnaissant. Je l’ai suivie et – finalement – nous avons retrouvé l’autoroute. Libéré du village, je me suis rangé sur le côté. Le dernier «très bien» de Jocasta datait d’un bon moment.
Mes mains tremblaient. Je suis sorti de la voiture, ai inspiré profondément pour me calmer puis, à contrecœur, je me suis remis derrière le volant.
Jocasta s’est tournée vers moi. «Tu es mon héros», a-t-elle glissé Je lui ai jeté un coup d’œil, m’attendant à trouver un soupçon de sourire moqueur, mais il n’en était rien.
«Oui, mon héros», a-t-elle répété en serrant ma main.

C’était reparti. Nous avons rapidement trouvé un nouveau rond-point et j’en suis sorti vivant de l’autre côté. «Très bien», a dit Jocasta.

J’ai accéléré dans la ligne droite. Troisième, quatrième – j’aurais pu passer en cinquième.
Qui a envie de troquer ça contre une voiture autonome?

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Ce billet a été publié dans le Sydney Morning Herald.

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