Ces virus qui deviennent cancers

Plus de 20 pour 100 des tumeurs malignes sont causées par une infection silencieuse et pourraient donc être prévenues

Ces virus qui deviennent cancers

Liaisons dangereuses

Lors d’un congrès scientifique, au début des années 1970, le Dr Harald zur Hausen avance une hypothèse radicalement novatrice: le virus du papillome humain (VPH), qui cause les verrues, est aussi responsable du cancer du col. Son auditoire est sceptique. Mais le chercheur, aujourd’hui professeur émérite au centre allemand de recherche sur le cancer de Heidelberg, s’est donné pour mission d’étudier à fond cette maladie qui tue chaque année 300000 femmes dans le monde. «J’étais convaincu d’être sur la bonne voie, dit-il, mais je savais que j’avais encore du pain sur la planche pour le prouver.»

Puisqu’il existe de nombreuses souches du papillomavirus humain, certaines assez inoffensives et d’autres carrément dangereuses, il doit procéder à l’analyse moléculaire de milliers de verrues. En 1984, il conclut que, dans 70 pour 100 des cas de cancers cervicaux, deux souches de VPH seulement sont en cause: la 16 et la 18. Fin 2006, un vaccin est approuvé dans 49 pays, dont le Canada. Puisque le VPH est transmissible sexuellement, il est préférable d’administrer le vaccin aux adolescentes avant qu’elles n’aient leurs premiers rapports.

Jusqu’à présent, plus de 40 millions de doses ont été distribuées dans le monde. Mais comme ce cancer se développe lentement, il faudra des années avant qu’on puisse évaluer les bienfaits réels du vaccin. Toutefois, une étude menée en février 2010 sur plus de 17000 femmes à Bogota, en Colombie, indique qu’il réduit d’environ 90 pour 100 le nombre d’anomalies du col reliées aux souches 16 et 18 du VPH.
En 2008, les travaux du Dr Harald zur Hausen ont été couronnés par le prix Nobel de médecine et par le prix Canada-Gairdner.

H. Pylori et cancer de l’estomac

En 1984, dans un laboratoire de Perth, en Australie, le Dr Barry Marshall lève un verre rempli d’un liquide clair et lance un «A votre santé!» avant de le vider d’un trait. Ce n’est pas un cocktail ordinaire: la boisson contient 100 millions de bactéries Helicobacter pylori (H. pylori). Le Dr Marshall est convaincu que cette bactérie provoque les gastrites (inflammations de la muqueuse stomacale), les ulcères, de même que les cancers de l’estomac. Mais il se heurte au scepticisme du milieu médical, qui reste persuadé que la gastrite et les ulcères sont causés par le stress et l’alimentation (ce qui n’est pas faux). D’où sa décision d’expérimenter sur lui-même.

«J’étais un peu nerveux à l’idée de boire cette mixture de bactéries pures, se souvient le médecin. C’était comme avaler un œuf cru ou un poisson rouge. Il fallait un peu de volonté pour aller jusqu’au bout.»
Mais l’expérience confirme ses prévisions: il attrape une gastrite, qu’il soigne aux antibiotiques.
Dix ans plus tard, les instituts nationaux américains de la santé autorisent l’administration d’antibiotiques comme traitement normal des ulcères, et l’OMS classe le H. pylori parmi les carcinogènes.

Avant que le Dr Marshall n’avale son brouet, personne ne savait comment prévenir le cancer de l’estomac.
Comme d’autres facteurs carcinogènes, l’infection à H. pylori passe souvent inaperçue. D’après les chercheurs, elle est sans doute transmise par la nourriture ou l’eau contaminée… ou par un baiser échangé avec une personne infectée. On peut détecter la bactérie aussi bien par un test respiratoire que par une gastroscopie. Le Dr Marshall aimerait que le test de détection de H. pylori soit inclus dans les bilans de routine.

«On peut entreprendre ces examens dans la quarantaine, explique-t-il, en même temps que ceux de la thyroïde et du cholestérol. Si le test est positif, une prescription d’antibiotiques viendra à bout de l’infection. Et si l’on n’est jamais infecté par H. pylori, on sera épargné par le cancer de l’estomac.»
Les travaux du Dr Marshall lui ont valu le prix Canada Gairdner en 1996, ainsi que le prix Nobel en 2005.

Hépatite B et cancer du foie

Au début des années 1970, un jeune Américain, le Dr R. Palmer Beasley, étudie l’hépatite B dans un centre de recherche que l’université de Washington à Seattle a créé à Taïwan, où cette maladie a un taux d’incidence élevée. Tout en étudiant son mode de transmission (des mères aux nouveau-nés), il constate une fréquence anormalement élevée de cancers du foie dans l’île. Après des recherches complémentaires, il pose l’hypothèse que l’hépatite B cause le cancer.

«On m’a pris pour un fou», se souvient le Dr Beasley, aujourd’hui professeur d’épidémiologie à l’université du Texas à Houston.

Mais il persévère et lance, en 1975, une étude qui fera date. Elle démontre en effet que le cancer du foie se déclare presque exclusivement chez les personnes qui ont été infectées par l’hépatite B, et la majorité d’entre elles ont été porteuses du virus sans souffrir d’aucun symptôme de maladie de foie.

Le cancer du foie est généralement fatal: il tue environ 700000 personnes chaque année dans le monde. Mais on a désormais une arme contre lui. L’an dernier, une autre étude menée à Taïwan a montré que les jeunes de 6 à 19 ans qui avaient été vaccinés à la naissance contre l’hépatite B avaient 70 pour 100 moins de probabilité de contracter un cancer du foie.

Les principaux cancers déclenchés par des maladies infectieuses sont les cancers du cerveau, de l’estomac et du foie. Mais des affections malignes moins fréquentes, comme les cancers du système immunitaire (lymphome de Burkitt et maladie de Hodgkin), du larynx, de la gorge, de l’œsophage, de la peau (sarcome de Kaposi, carcinome à cellules de Merkel), se développent de la même manière.

«Globalement, 21 pour 100 des cancers sont liés à une maladie infectieuse, résume Harald zur Hausen. Ce chiffre dépasse même l’incidence des cancers liés au tabagisme, qui est d’environ 18 pour 100. Et j’ai le sentiment que nous allons en trouver d’autres.»

ITS et cancer de la prostate

La Dre Lorelei Mucci, épidémiologiste et professeure à l’école de santé publique de Harvard, a récemment achevé une enquête portant sur 1300 hommes. Les résultats ont montré que le risque pour l’homme d’être atteint d’une forme particulièrement agressive et mortelle du cancer de la prostate était presque multiplié par trois quand le sujet contractait la trichomonase, une infection transmissible sexuellement (ITS) très courante.

Causée par un parasite (trichomonas vaginalis), l’infection se manifeste rarement par des symptômes chez l’homme. «Elle passe aussi relativement inaperçue chez la femme, explique la Dre Mucci, et elle peut durer très longtemps. Le parasite cause parfois une inflammation chronique qui entraîne des lésions des cellules et des tissus, puis des modifications précancéreuses.»

Si d’autres recherches viennent confirmer ce lien, certaines formes de cancer de la prostate pourraient être évitées par un simple traitement aux antibiotiques.

«Les gens ont tendance à croire que la trichomonase est une infection bénigne, mais on sait maintenant que ses effets à long terme sont inquiétants», dit la Dre Mucci. A l’échelle mondiale, quelque 250000 hommes meurent chaque année du cancer de la prostate, et 4 pour 100 des Nord-Américains contractent une forme agressive de la maladie.

MMTV et cancer du sein?

Les recherches sur la souris, en particulier, peuvent aider à clarifier la cause du cancer du sein, qui demeure la tumeur maligne la plus fréquente chez la femme. De 5 à 10 pour 100 des cas sont liés à l’hérédité, mais on ignore encore ce qui cause les 90 pour 100 restants. Dès 1936, le médecin américain John Bittner a montré que la tumeur mammaire de la souris est causée par un virus, baptisé depuis MMTV. Le Dr James Holland, professeur d’oncologie à la faculté de médecine de Mount Sinai à New York, mène depuis près de 20 ans des recherches sur le MMTV.

«Prouver qu’un tel virus peut provoquer le cancer du sein chez la femme, c’est un combat de tous les instants, dit-il. Mais les gens sont de plus en plus réceptifs à cette idée.»

Au milieu des années 1990, il démontre qu’un virus dont la séquence génétique correspond à 95 pour 100 à celle du MMTV est présent dans environ 40 pour 100 des tumeurs du sein chez les femmes américaines. Puis, en 1999, le Dr Thomas Stewart, professeur émérite de médecine à l’université d’Ottawa, dresse une carte mondiale de la fréquence des cancers du sein, puis la compare à celle des populations de souris domestiques qui propagent le MMTV. Les deux coïncident presque parfaitement. Là où la souris domestique est courante, on trouve de nombreux cas de cancer du sein. Et là où la souris est rare (au Vietnam, par exemple), le cancer du sein l’est aussi.

En novembre dernier, le Dr Holland et ses collègues ont révélé avoir isolé le virus dans 72 pour 100 des cas de cancer inflammatoire du sein, forme particulièrement foudroyante de la maladie. Pour le moment, cela demeure au niveau de la simple constatation. On rencontre un virus voisin du MMTV dans certains cas de cancer du sein, mais peut-on affirmer qu’il cause ces tumeurs?

«Il nous reste à prouver que ces patientes avaient attrapé le virus avant d’être atteintes d’un cancer du sein», dit le Dr Holland. Pour y parvenir, l’oncologue prévoit comparer des séries de prélèvements sanguins chez des femmes exemptes d’un cancer du sein et d’autres qui en sont atteintes, tout en vérifiant où et quand le virus est présent. Il espère ainsi établir un lien de causalité entre cancer et virus, et ouvrir la voie à un vaccin. L’enjeu est de taille: chaque année, le cancer du sein tue environ un demi-million de femmes dans le monde.

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