Mère porteuse

Marie-Hélène Chartrand élève seule cinq fillettes lourdement handicapées. Son but: les amener le plus haut possible.

Mère porteuse

Chaque matin, à 5h15 sonnantes, Marie-Hélène Chartrand commence la journée sur une note très «cardio»: elle doit sortir du lit et préparer pour l’école ses cinq filles, toutes atteintes de déficience physique et intellectuelle. Elle réveille d’abord Sophie, 13 ans, Clémence, 14 ans, et Kasandra, 16 ans, relativement capables d’enfiler seules leurs vêtements, malgré leurs handicaps; elle a pris soin de choisir les habits la veille, mais jettera tout de même un dernier coup d’œil sur l’accoutrement de chacune avant qu’elles ne franchissent la porte. Marie-Hélène tire ensuite du lit l’aînée de la famille: Annie, 17 ans, aveugle, déficiente intellectuelle, et privée de l’usage de ses mains. Puis elle termine sa tournée avec Juliette, 7 ans, qui souffre de troubles moteurs et de déficience intellectuelle – et qu’elle habille encore endormie, pour ne pas la brusquer.

En moins d’une heure, cette femme toute menue de 48 ans a mis le déjeuner sur la table, rempli les boîtes à lunch, préparé les sacs en fonction de l’arrivée des transporteurs, tressé les cheveux de ses «petites puces» et volé quelques bisous avant le départ. Un matin presque ordinaire pour cette mère célibataire.

A la fin des années 1990, Marie-Hélène Chartrand menait une vie aux antipodes de cette douce folie… Neuropsychologue, spécialiste du système nerveux, elle enseigne la psychopharmacologie et la psychologie à l’Université de Montréal. Quand elle ne donne pas de cours, elle reçoit des traumatisés crâniens dans son bureau de l’Institut de réadaptation de Montréal. Mais, entre sa carrière florissante et son charmant appartement niché au cœur du Plateau Mont-Royal, à Montréal, Marie-Hélène se sent un peu trop privilégiée. Au point d’éprouver de plus en plus le besoin de redistribuer un peu de cette chance. C’est alors que l’idée lui vient d’offrir un toit à des enfants handicapés. Elle réfléchit un an et demi avant de se lancer. «Je voulais être certaine que c’était mon choix pour le restant de mes jours.»

Quand on dépose Kasandra dans les bras de sa nouvelle maman, en 1999, il est difficile d’imaginer que cette petite fille de quatre ans pourra un jour mener une existence normale. Hyperactive et quasiment aveugle, Kasandra est aussi atteinte de troubles de l’attachement, qui se traduit par une immense soif d’amour. Cela n’arrête pas Marie-Hélène, qui fait le pari de lui offrir une enfance bercée de tendresse et de l’élever le plus haut possible.

Dans la foulée, la psychologue donnera à quatre autres enfants la chance de vivre dans un nid douillet. C’est ce qu’on appelle la réadaptation en milieu familial. «Dans ma maison, tout le monde est pareil; il n’y a pas de compétition. Celle qui voit aide celle qui ne voit pas, celle qui marche donne la main à celle qui marche moins bien.»

Et toutes peuvent compter sur le soutien indéfectible de leur mère. Kasandra, par exemple, caresse un rêve à la fois très simple – apprendre à lire – et très compliqué: elle perçoit uniquement les contrastes de couleur dans le coin inférieur de son œil gauche. Le braille? Impossible, à cause de ses troubles sensoriels. Alors, Marie-Hélène et l’école de sa fille élaborent ensemble un code de couleurs pour représenter les 26 lettres de l’alphabet, les accents et les signes de ponctuation. Puis l’école pousse encore plus loin le miracle en concevant un logiciel en partenariat avec Microsoft. Aujourd’hui, quand elle s’assoit pour naviguer sur la Toile, Kasandra utilise un clavier classique, mais coloré. «C’est comme si elle avait appris une autre langue», confie sa mère.

Kasandra n’est pas la seule à avoir son dialecte à la maison: deux de ses sœurs parlent avec leurs mains, alors qu’une autre écrit en «ortograf altèrnatif». Toutes s’en sortent à leur manière, et parfois étonnamment bien: en la voyant bavarder comme une pie et se jeter sur le téléphone à la première sonnerie, comment imaginer que Clémence, jeune fille de 14 ans aux cheveux caramel, a un jour éprouvé de graves troubles du langage?

Non contente d’élever ses cinq filles, Marie-Hélène Chartrand a ouvert, en mai 2010, une maison d’accueil pour enfants souffrant de handicaps multiples, à un jet de pierre de son domicile. Cinq jeunes y vivront en permanence et, pour permettre aux parents fatigués de reprendre leur souffle l’espace d’un week-end, une place de répit a été aménagée.

Marie-Eve Mireault, qui œuvre depuis cinq ans aux côtés de Marie-Hélène, considère sa «patronne» comme une sainte. «Les filles ont tellement grandi et évolué depuis que je les connais, c’est incroyable! s’exclame-t-elle. Cela donne beaucoup d’espoir pour la deuxième maison.»
Six jours par semaine, Marie-Hélène enfourche sa mobylette pour aller rendre visite à ses nouveaux «petits trésors». Une nouvelle vie à laquelle participent activement ses filles. «C’est très important pour moi qu’elles se sentent impliquées dans le projet, confie-t-elle. Maintenant, elles comprennent qu’elles ont deux maisons, mais aussi deux piscines. Après tout, ce sont des enfants!»

Kasandra, devenue une ado ambitieuse toujours en quête de responsabilités, a sauté sur l’occasion pour se rendre utile: deux après-midi par semaine, un livre en alphabet coloré sur les genoux, elle se transforme en conteuse pour partager sa passion de la lecture.

«C’est beau de voir ça, dit Marie-Hélène en souriant. On tient compte des difficultés de mes filles, mais on essaie toujours de trouver une manière de contourner leurs limites, de les pousser le plus loin possible.»

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