Un refuge pour femmes sans-abri

Blessées physiquement et mentalement, elles se sentent démunies quand elles cognent à la porte de ce refuge pour femmes. Un endroit qui a changé leur vie.

Charlie-Rose Panasuk et Ann-Gaël Whiteman travaillent dans un refuge pour femmes.Maude Chauvin
Charlie-Rose Panasuk et Ann-Gaël Whiteman

Visage ensanglanté, arcade sourcilière fendue, bras lacérés, Caroline (nom fictif) gémit de douleur lorsqu’elle frappe en janvier 2017 à la porte de la Maison Jacqueline, un refuge d’urgence pour femmes sans-abri au centre-ville de Montréal. Une travailleuse sociale lui ouvre rapidement et la dirige vers un petit bureau, loin des regards. Dans un flot de paroles saccadé, Caroline lui raconte avoir réussi à se libérer des griffes d’un membre de gang de rue qui l’a séquestrée, battue, violée plusieurs fois et menacée pendant trois jours avec une machette. «J’étais certaine qu’il allait me tuer!» se lamente la jeune femme de 35 ans à bout de forces en se laissant choir sur le plancher en position fœtale.

Accourue entre-temps, la coordonnatrice Ann-Gaël Whiteman l’entoure de ses bras et chante pour la consoler. Caroline l’appelle maman et pleure comme un enfant. À l’heure où de plus en plus de victimes demandent une aide médicale, il est impératif de savoir comment soigner et protéger les victimes d’agression sexuelle.

Les deux femmes se connaissent depuis l’ouverture de la Maison Jacqueline en 2015. Caroline avait été violée et retrouvée par des policiers avec des engelures aux pieds dans la cour arrière d’un restaurant.

«Caroline a l’âge de ses premières blessures», explique Ann-Gaël. Elle avait 5 ans quand elle a été agressée sexuellement. «Ma mère m’a dit que j’ai cessé de parler pendant un an et demi.» À l’adolescence, elle tente d’anesthésier dans la drogue ce douloureux souvenir. À 18 ans, elle se prostitue. Puis elle rencontre un cocaïnomane qu’elle suit dans ses délires, jusqu’à se retrouver à la rue.

«Veux-tu suivre une cure de désintoxication?» lui demande Ann-Gaël. Caroline accepte et, quelques jours plus tard, elle la conduit au terminus d’autobus. «Je crois en toi!» Elle la regarde partir en espérant qu’elle terminera sa thérapie et n’aura plus à se terrer à la Maison Jacqueline.

Cet établissement, dont Jacqueline Desmarais, femme de l’ex-dirigeant de Power Corporation Paul Desmarais, avait financé la création, peut accueillir 24 femmes en détresse des périodes renouvelables de trois nuits. C’est l’un des trois que possède La rue des Femmes. «Nous en refusons une vingtaine chaque soir», déplore Ann-Gaël, qui sursaute en entendant un cri dans la ruelle toute proche. De la fenêtre, elle reconnaît une jeune femme couverte de plaies qui titube près d’un conteneur à déchets. «Elle est en manque de crystal meth, constate-t-elle en composant le 911. Si on avait pu la loger, elle ne serait probablement pas dans cet état!»

Un dénombrement réalisé en 2018 par le gouvernement du Québec indique qu’il y aurait 5800 sans-abri au Québec, principalement à Montréal, et que le quart serait composé de femmes qui se partagent 450 lits dans 12 organismes. «Il y en a beaucoup plus, déplore Léonie Couture, fondatrice de La rue des Femmes. Mais elles sont moins visibles que les hommes dans la rue et dorment souvent dans des édifices désaffectés ou chez des amis d’un soir.»

Léonie Couture et Jocelyne Lafleur aident les plus démunies grâce à la création de refuges pour femmes.Maude Chauvin
Léonie Couture, la fondatrice de La rue des Femmes, et Jocelyne Lafleur

Après des études en administration et un boulot dans la fonction publique, Léonie a décidé de réorienter sa carrière en aidant les autres au Centre de santé des femmes et au Mouvement contre le viol et l’inceste. Constatant que le besoin est immense, la Beauceronne crée La rue des Femmes en 1994. Sans salaire, entourée de quelques bénévoles, elle sollicite des dons et loue un local 80 dollars par mois, avenue du Parc. Elle y distribue nourriture et vêtements à une quarantaine d’itinérantes, n’hésitant pas à piger dans ses économies pour éponger les déficits.

L’action de la féministe de 68 ans est basée sur son approche innovatrice: la santé relationnelle. En observant ces femmes, elle a constaté qu’elles ont des traumatismes extrêmement destructeurs qui les empêchent de s’en sortir et d’être en lien avec les autres. L’impact sur leur santé physique et mentale est dévastateur. «Elles souffrent énormément et il faut réparer cette cassure.» Le pari de Léonie Couture est simple: on ne doit pas uniquement gérer leur misère quotidienne, mais aussi travailler à leur mieux-être à plus long terme pour qu’elles réintègrent la société.

La rue des Femmes accueille ces «grandes blessées» dans trois centres. La Maison Olga, inaugurée en 2002, offre de l’hébergement, de la nourriture et des thérapies le jour. Puis le projet Dahlia voit le jour en 2006 avec 12 studios supervisés dans lesquels les femmes les plus autonomes apprennent à cuisiner, à faire le ménage, à gérer un budget et à voler de leurs propres ailes après deux ou trois ans. Finalement, en raison de la demande croissante pour des hébergements d’urgence, la Maison Jacqueline est créée en 2015. Elle est la porte d’entrée vers les autres services et les soins offerts par l’organisme à but non lucratif.

L’équipe d’une centaine de travailleuses sociales et autant de bénévoles, toutes des femmes – indispensable pour instaurer un climat de confiance, la plupart des bénéficiaires ayant déjà été agressées par des hommes –, est débordée et le budget annuel de 4 millions de dollars, financé pour moitié par des dons, ne suffit pas. En 2018-2019, l’organisme a aidé plus de 1200 femmes, deux fois plus qu’il y a 5 ans, la plupart atteintes de maladies mentales et souffrant de graves problèmes – narcodépendance, pauvreté, mauvais traitements…

Parfois ignorée, il est important de mieux comprendre (et respecter) la douleur chez les femmes.

Isabelle Laplante se compare à juste titre à «Aurore l’enfant martyre»! Elle avait 11 mois en 1974 quand un médecin a découvert avec horreur que son corps était couvert d’ecchymoses et présentait de nombreuses fractures. Elle avait des brûlures de cigarettes jusque sur la langue. Son père et sa tante ont été condamnés à deux ans de prison, et Isabelle a été adoptée par une infirmière qui lui a donné tout son amour. Cela n’a pas suffi. «Je faisais des cauchemars. Mon père et ma tante me battaient; il y avait du sang sur les murs.» Souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique, elle a passé une partie de son adolescence à la DPJ. À sa sortie, à 18 ans, «enfin libre», elle va vivre dans la rue pendant 15 ans.

Léonie Couture l’en sort en 2002, quand La rue des Femmes quitte son local devenu trop exigu et ouvre la Maison Olga. Vingt femmes sans abri comme Isabelle obtiennent une chambre qu’elles conserveront le temps qu’il faudra. Quatre cents autres profitent du centre de jour.
Là, elles peuvent panser leurs plaies grâce à l’art-thérapie – arts plastiques, musique, écriture et théâtre. Pour Isabelle, c’est une véritable planche de salut. Malgré des plaques de cheveux à jamais disparues à cause des brû­lures, la déformation d’une oreille, une hyper­activité et une bipolarité toujours présentes, Isabelle parvient à fonctionner en société, a un appartement et vit de l’aide sociale, car elle ne pourra jamais s’intégrer au marché du travail. «Je suis heureuse, dit-elle, parce que j’aurais pu mourir à 11 mois!»

«Tous les cas sont très lourds», explique Jocelyne Lafleur, 63 ans, intervenante psychosociale à la Maison Olga. Une résidente a couché pendant des mois sur le plancher de sa chambre sans jamais défaire le lit qui lui rappelait le viol subi dans sa jeunesse. Une autre déambule avec son ourson en peluche. Elle a des problèmes psychiatriques et vit ici depuis 10 ans, car aucun autre endroit ne peut la recevoir. «La plupart deviennent comme nos enfants!» admet Jocelyne. On dénote chez toutes ces aidantes la même passion pour leur travail. Charlie-Rose Panasuk, intervenante à la Maison Jacqueline, pourrait à 24 ans être la fille de plusieurs de ces femmes itinérantes. Son travail est devenu une passion. Il y a deux ans, elle a croisé dans le métro une sans-abri, Dominique Martel, qu’elle avait déjà aidée. «J’étais dépressive et j’avais pris la décision de m’enlever la vie, raconte-t-elle. Charlie-Rose m’a interceptée et prise dans ses bras pour m’empêcher d’en finir. Cette fille est un ange!»

«Ces femmes sont parmi les plus malades», constate la Dre Marie Munoz, qui leur prodigue des soins. «Elles souffrent de déficit intellectuel, de troubles d’apprentissage, de traumatismes cérébraux, de maladies chroniques… Les guérir est un défi presque insurmontable. Comment voulez-vous contrôler votre diabète, par exemple, si vous n’êtes pas sûre de manger tous les jours et n’avez nulle part où garder l’insuline!» Certaines réussissent à s’en sortir, mais il faut y mettre le temps.

Karine (nom fictif) revient de loin. La femme de 48 ans a eu une enfance difficile: parents violents, alcooliques et drogués. À 16 ans, elle les fuit pour vivre avec un homme plus âgé qui lui donne deux enfants. «Mais il était violent et on se droguait. J’ai réussi à cesser une première fois et à réaliser mon rêve de devenir infirmière.»

Elle pratique son métier en toute sobriété pendant quelques années, puis se sépare et rencontre un autre homme très agressif. Sa vie bascule en 2010. Drogue, psychiatrie, perte d’emploi, elle vit chez des amis, vide ses comptes bancaires et déménage à Montréal où elle couche souvent dans les parcs. Battue, violée, elle n’en peut plus quand une amie lui parle de La rue des Femmes. C’est peut-être sa dernière chance. Lisez les conseils de ces femmes qui ont réussi à sortir de la violence conjugale.

«On m’a d’abord offert des repas puis une chambre. J’ai suivi une thérapie et je suis abstinente depuis deux ans!» Déterminée, elle est retournée aux études pour avoir à nouveau le droit d’exercer son métier d’infirmière. «Dans la rue, tu deviens comme une bête. La rue des Femmes m’a redonné ma condition humaine, sourit Karine. J’espère bientôt contacter mes fils que je n’ai pas vus depuis des années. Je veux qu’ils soient fiers de moi!»

Une étude réalisée en 2017 à l’Université du Québec à Montréal démontre que sur une période de 10 ans, les deux tiers des 336 femmes hébergées à La rue des Femmes ont trouvé un logement stable et durable.

Le visage resplendissant de Caroline, qui revient à la Maison Jacqueline après 10 mois de thérapie, démontre bien plus que ces statistiques les succès de l’organisme. La jeune femme de 36 ans saute dans les bras d’Ann-Gaël. Elle en a fait du chemin depuis son agression par un membre de gang de rue. Elle est devenue sobre, est retournée vivre chez ses parents, a des contacts supervisés avec sa fille placée à la DPJ et veut devenir travailleuse sociale pour venir en aide à d’autres personnes. Elle ne cesse de remercier Ann-Gaël, qu’elle appelle toujours «maman», et qui n’a jamais cessé de prendre de ses nouvelles et de lui écrire des mots d’encouragement quand elle était en cure fermée. «J’étais son dernier espoir!» dit humblement Ann-Gaël.

«À La rue des Femmes, on m’a écoutée et donné l’amour que je n’ai jamais eu, dit Caroline, la voix tremblante d’émotion. C’est ce qui m’a sauvée!»

Rappelez-vous de ces moments historiques qui ont changé la condition des femmes.

Contenu original Selection du Reader’s Digest

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