Semeur d’espérances

Le père Jolicœur n’est pas toujours en odeur de sainteté à l’archevêché, mais il attire les foules dans son église de Saint-Roch

Semeur d'espérances

Il y a une vingtaine d’années, Robert Jolicœur donnait des cours d’instruction religieuse à des jeunes du secondaire. Une partie de son enseignement était consacrée à la sexualité. Il parlait de l’idéal de l’Eglise, mais sans stigmatiser les plaisirs de la chair. Ses élèves, en pleine puberté, n’en perdaient pas une miette.

Un soir, le téléphone sonne chez le curé. C’est François, le tombeur de l’école. Il a loué un chalet avec sa copine pour fêter ses 18 ans. «J’ai fait l’amour avec Nathalie, dit le jeune homme. Le condom s’est déchiré. Comment je fais pour me procurer la pilule du lendemain?» Même s’il connaît la position du Vatican sur la contraception, le prêtre n’hésite pas: il accompagne les deux jeunes à l’hôpital. Comme l’aurait fait un bon père de famille.

«Je me suis fait complice de leur minute de folie pour semer chez eux un peu de sagesse, dans l’espoir qu’elle dure la vie entière», raconte-t-il.

Voilà qui définit sa conception «pas très catholique» de la religion. Il a ainsi déjà donné la communion à un musulman, baptisé l’enfant d’un Hells Angels – «Je lui souhaite d’être plus ange que démon», a-t-il prêché au-dessus des fonts baptismaux. Ses coups d’éclat lui ont valu les foudres de son diocèse, mais il ne regrette rien. «Il y a un prix à payer pour vivre l’Evangile», se console-t-il.

Robert Jolicœur n’a pas toujours été ce prêtre épris de modernité. Entré au noviciat des pères rédemptoristes en 1969, à 22 ans, il a de grandes ambitions. Quand ses camarades s’assoient pour regarder les matches de hockey, lui se retire dans la chapelle pour réciter des psaumes. Trois mois après son admission, il reçoit un coup de téléphone de son père provincial. «Vous n’êtes pas le genre de prêtre dont l’Eglise aura besoin en l’an 2000, lui dit-il. Nous vous demandons de partir immédiatement.» On lui reproche en gros d’être trop traditionaliste, d’aimer des penseurs d’une autre époque…

Ce n’est que plus tard, à force de côtoyer des théologiens qui portent sur la religion un regard plus moderne, que Robert Jolicœur se départit de ses vieilles défroques. Et, surtout, qu’il se fait la promesse d’humaniser avant d’évangéliser.

Un principe qu’il applique avec dévotion pendant 12 ans dans la paroisse de Saint-Charles-Garnier, à Sherbrooke. Au grand bonheur de ses fidèles. Ce qui n’empêche pas son évêque de ne pas renouveler son mandat, malgré la pétition signée par ses paroissiens. Manifestement, son anticonformisme irrite. Il a pourtant accompli dans cette paroisse des miracles, finançant une nouvelle église en cinq ans et rajeunissant son audience du dimanche. La mort dans l’âme, Robert vit une sorte d’exil pendant trois ans… avant d’être «amnistié».

Aujourd’hui, l’homme de 62 ans atteint des sommets de popularité. L’an dernier, il a chanté sept messes de Noël et attiré des milliers de personnes dans son église de Saint-Roch, près de Sherbrooke. Ce mois-ci, il va sillonner le Québec et le Nouveau-Brunswick pour répandre la bonne parole. Son autobiographie, Le pari du cœur, fait vibrer la communauté catholique au Québec, mais aussi en France et en Chine. Comment explique-t-il son succès? Parce qu’il réussit là où, selon lui, l’Eglise échoue: traduire la parole du Christ dans des mots qui touchent. «On oublie que les gens ont un cœur, des sentiments et des émotions. Moi, j’aime parler à la globalité de l’être», dit-il.

«Il prend le temps de connaître ses paroissiens, souligne Marcelle Beauchesne, qui le connaît bien. Et il les aime sans les juger.»

Accepter et tolérer ne sont pas pour lui des mots vides: il s’est donné pour mission de devenir le prêtre des marginaux, des déshérités et des laissés-pour-compte. Passer la nuit dans une gare désaffectée avec des punks, glisser des bouteilles de vin dans des paniers pour les pauvres et jaser avec des détenus lui semble naturel. «Je ne m’attarde pas à ce qu’ils ont fait dans le passé, dit-il. J’essaie de leur lancer un message d’espérance.»

C’est comme ça qu’il a ramené à la vie bon nombre de brebis égarées. Comme Myriam, une jeune prostituée de Saint-Charles-Garnier, qui lui a raconté sa misère, les hommes qui se succèdent dans son lit… Il l’a écoutée, sans l’accabler. Un matin, Myriam est venue sonner à la porte du presbytère pour lui annoncer qu’elle arrêtait tout et qu’elle lui en était reconnaissante.

Ou comme ce Hells Angels qu’il a réussi à tirer des griffes du crime organisé. L’homme voulait changer de vie. Il les a conduits, lui et sa famille, dans un coin perdu du Québec. Des années plus tard, le fils de l’ancien criminel lui a confié: «Je ne te connais pas, mais mon père dit que si on est heureux aujourd’hui, c’est grâce à toi.» Pour le père Jolicœur, il n’y a pas de plus belle récompense.

«L’Eglise ne cautionne pas toujours ma façon d’agir, mais moi, je ne me pose qu’une question: Jésus aurait-il accepté d’aider ces gens-là?»

Aucun doute, à ses yeux comme à ceux de ses ouailles, la réponse est oui.

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