Revivre après l’horreur

Nicole Pageau aide des centaines de femmes et d’orphelins rescapés du génocide rwandais à retrouver espoir et dignité.

Revivre après l'horreur

Dans le village rwandais de Kimironko, à une dizaine de kilomètres de Kigali, la capitale, Marie fabrique des bijoux à partir de papier recyclé, orne des stylos de petites billes colorées… Les quelques dollars que lui rapporte la vente de ces babioles lui permettent de nourrir sa famille et d’avoir un toit sur sa tête. Une chance inespérée pour cette survivante de l’horreur: durant l’été 1994, des hommes armés ont débarqué dans son village, tué son mari et l’ont laissée pour morte après lui avoir asséné plusieurs coups de machette à la tête. Dix-sept années après son calvaire, les cicatrices restent béantes, mais Marie a retrouvé l’espoir d’une vie meilleure depuis que sa route a croisé celle de Nicole Pageau. La Québécoise, patronne du Centre César, a refusé que les rescapés du génocide meurent une deuxième fois: de misère et de désœuvrement.

Au printemps 2004, à Edmonton, Nicole Pageau assiste aux commémorations du 10e anniversaire du génocide. Elle est là en tant que directrice de l’Association canadienne-française de l’Alberta, où elle s’est «expatriée» il y a une dizaine d’années. Une survivante lui parle des conditions de vie déplorables des veuves de son pays: profondément blessées, ces rescapées du génocide peinent à reprendre leur place dans la société. Devenues inutiles, elles sont laissées en marge de la société. «Après ce qu’elles ont vécu, s’indigne Nicole, ces femmes mériteraient pourtant de vivre dans la ouate

À 60 ans, Nicole Pageau a davantage l’âge où l’on pense à la retraite que celui où l’on part sauver l’humanité à l’autre bout du monde. Pourtant, elle sent qu’elle doit aider ces femmes, et sa longue expérience des milieux communautaires lui donne une expertise qui n’a pas de prix. En décembre de la même année, Nicole s’envole pour la première fois au Rwanda. Direction: Kimironko, un village où sont parquées des femmes que le génocide a jetées à la rue. Elle rencontre des veuves, leurs enfants et les orphelins qu’elles ont pris sous leur aile, les écoute décrire avec une précision photographique les scènes d’horreur dont elles ont été témoins ou victimes.

Nicole rentre à Edmonton, bouleversée. Et bien décidée à mettre toute son énergie au service de ces laissées-pour-compte. Elle ignore encore comment elle va s’y prendre, mais elle sait que sa place est là-bas, à leurs côtés. Elle quitte son emploi, vend tout ce qu’elle possède et organise des collectes de fonds. En 2005, elle s’installe au Pays des mille collines avec deux valises et 5000$ en poche. Elle fonde le Centre César, qui offre des soins de santé, une aide alimentaire aux veuves et aux orphelins du génocide, et, surtout, leur apprend les rudiments d’un métier. Pour former ses «mamans» à la couture et au tricot, Nicole embauche deux Rwandais: Vestine, une formatrice en couture, et Edison, un maître tailleur. Aux travaux d’aiguille s’ajoute l’artisanat.

Une trentaine de femmes travaillent au Centre César tous les jours et, comme les profits de la vente leur reviennent, elles peuvent enfin nourrir leur famille, acheter un pagne de temps à autre ou rénover leur modeste maison. Nicole travaille d’arrache-pied pour élargir leur marché. Elle a réussi à décrocher des contrats de couture pour des hôtels de la région et pour la confection d’uniformes scolaires, mais l’artisanat des «mamans» s’écoule principalement au Canada, où Nicole se rend deux fois par an faire une tournée de conférences et de collectes de fonds.

Puis elle repart: son cœur est au Rwanda. Les villageoises qui fréquentent son centre sont devenues ses sœurs. «On partage tout, dit-elle, la tristesse, la joie, l’espoir…» Elle ne peut s’empêcher de sourire en pensant à «la vieille Thérésie», qui se dit tout heureuse d’avoir un boulot et de chanter avec les femmes de son quartier.
Mais ses succès, Nicole les partage surtout avec Rodrigue, un Rwandais qu’elle a adopté il y a six ans. Maintenant âgé de 20 ans, il figure parmi ses meilleurs conseillers… et il est son plus grand fan. «Pour moi, Nicole est une héroïne, dit-il. Beaucoup de gens ont essayé d’aider mon pays, mais personne n’est parvenu comme elle à redonner espoir aux femmes rwandaises.»

Et à leurs enfants: en plus d’avoir mis sur pied un programme de parrainage scolaire et une garderie, le Centre César a embauché depuis peu des professionnels pour dispenser des formations en mécanique et en électricité. Nicole leur offre un métier en cadeau.

Pour exorciser l’horreur que ces femmes portent dans leur chair, la Québécoise fait preuve d’audace. L’an passé, par exemple, le Centre César a déménagé dans de nouveaux locaux plus spacieux, grâce aux dons d’une mécène de Toronto. Des prisonniers condamnés pour leur participation au génocide ont été recrutés pour construire la nouvelle bâtisse. La décision avait été approuvée par le conseil d’administration du centre, constitué d’une dizaine de Rwandaises. Pour elles, ce geste réparateur s’inscrivait dans un processus de réconciliation nationale. Et ces hommes, qui ont mis à feu et à sang leurs villages, devaient leur rendre le toit qu’ils leur avaient enlevé des années auparavant.

Chaque samedi, le centre remettait aux prisonniers un paquet contenant du sucre et du savon. Quand elles s’occupaient de la distribution, les veuves se retrouvaient devant des hommes qui auraient pu être leurs bourreaux. Certains prisonniers, accablés, fuyaient le regard des villageoises. D’autres disaient «merci», les yeux pleins de larmes. Certaines mamans souriaient de bon cœur en tendant les sacs alors que d’autres, en pleurs, replongeaient dans l’horreur. «C’était très émouvant», rapporte Nicole.

Six ans après son arrivée à Kimironko, Nicole Pageau est fière du travail accompli et de ces Rwandais qu’elle a vus reprendre le dessus. Comme Emmanuel, dont toute la famille a été exterminée lors du génocide de 1994. À 13 ans, il s’est retrouvé seul au monde, sans avenir et sans ressources. Mais, grâce au soutien du centre César, il a pu recevoir une instruction et obtenir un diplôme d’études secondaires. Aujourd’hui, Emmanuel gère un petit magasin de boissons et de biscuits. Contre tout espoir, il a repris le contrôle de sa destinée. Et cette liberté, il la doit en partie à Nicole et à son centre. «C’est formidable de voir les miens s’en sortir! confie Rodrigue, son fils. Nicole, c’est un exemple sur mon chemin de vie.»

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