Le trouble-fête

Louis Morissette aime bousculer, mais sous ses coups de griffe se cache un grand tendre

Le trouble-fête

A l’instar des politiciens, les artistes adoptent souvent la langue de bois. Pas lui, qui fait ce métier pour dire des choses, même quand elles ne rallient pas tout le monde. A la télé, l’artiste de 37 ans a connu des succès et des revers, comme VIP, émission retirée des ondes après la première diffusion. Mais il sait rebondir. Il a prouvé, avec C.A., qu’il était beaucoup plus qu’un «mec comique» et pas seulement le mari de Véronique Cloutier.

L’année 2011 le tiendra occupé: coscripteur de l’émission Les enfants de la télé, calque réussi d’un produit français, et coconcepteur du Verdict, qui a conquis d’autres télés dans le monde et qui revient à l’antenne au printemps; il prépare de surcroît une nouvelle télésérie de fiction. Sans oublier Prozac: la maladie du bonheur (au canal V), série dans laquelle il incarne un journaliste sportif charmeur et manipulateur. On peut également le voir au cinéma dans Reste avec moi, de Robert Ménard. Un drame, genre qu’il n’a jamais abordé.

Louis Morissette ne tient pas de blogue, n’a pas de compte Facebook, ne «twitte» pas, mais il cause. Quand on le cherche, on le trouve.

André Ducharme:
Après un Bye Bye 2008, particulièrement houleux, vous revoici à la barre de l’émission de fin d’année de Radio-Canada. Par masochisme, provocation, revanche?

Louis Morissette:
Pour deux raisons. Pour le privilège de commenter la revue de l’année avec une liberté d’expression qui, même si elle est dangereuse, reste gratifiante. Ensuite, par esprit de revanche, effectivement, pour montrer que je peux accomplir la tâche à l’abri de la polémique. Les planètes devaient être mal alignées en 2008 pour que l’on vive un psychodrame d’une telle amplitude.

A.D.: Pour prévenir tout risque de récidive, vous êtes-vous fixé des limites, François Avard et vous?

L.M.: Au risque d’avoir l’air du gars qui n’a rien tiré de la leçon, la réponse est NON. Car le mandat reste le même: faire des sketchs mordants, impertinents et drôles. Par contre, je vous garantis que, même si Nathalie Simard devient chef du Parti libéral du Québec, je n’en parlerai pas!

A.D.: Au lieu de s’acharner sur une émission qui, de toute façon, ne fait jamais l’unanimité, sur qui ou sur quoi les médias et le public devraient-ils diriger leurs critiques?

L.M.:
Le dernier G20, à Toronto, a coûté un milliard de dollars, et personne ne s’indigne, à part une centaine de manifestants arrêtés et enfermés pour qu’ils se la ferment! Mais si un gag dépasse les bornes au Bye Bye, alors là, on se plaint sur toutes les tribunes. Y’a quelque chose qui va de travers, non?

A.D.: A quoi doit servir l’humour?

L.M.:
A bousculer l’autorité. Mais on a beaucoup de difficulté avec ça, au Québec. Mis à part le premier ministre, qu’on peut traiter de tous les noms – menteur, pourri, hypocrite –, impossible de toucher à Pierre Karl Péladeau et Julie Snyder, à Céline Dion et René Angélil sans se faire traiter de monstre! Pourtant, ces gens ont plus de pouvoir que 90 pour 100 des politiciens.

A.D.: Vous ne vous ferez pas d’amis avec cette affirmation.

L.M.: Mes parents me demandent souvent: «C’est quoi ton besoin de remettre en question l’ordre public, la pensée commune?» Quand tout le monde part à gauche, mon réflexe est au moins de me demander ce qu’il y a à droite.

J’aurais pu être journaliste, mais j’ai adopté l’humour – c’est plus sexy auprès des filles.

A.D.: Et vous venez de Drummondville, la ville où on ne peut pas ne pas avoir le sens de l’humour!

L.M.: Je viens surtout d’un autre mode de vie que celui dans lequel j’évolue, où sévit le double discours. Quand quelqu’un te dit: «J’aime beaucoup ce que tu fais», il pense en général: «Si tu pouvais t’enfarger pour que je puisse prendre ta case horaire!» Si je veux subsister dans le milieu artistique, je dois me détacher des valeurs que mes parents m’ont inculquées: la franchise, l’honnêteté, la droiture…

A.D.:
Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance?

L.M.: Des souvenirs heureux, mais ils auraient pu être tristes, car ma sœur cadette est née avec la paralysie cérébrale. Pendant des années, mes parents ont cherché des façons de lui donner une vie normale. Ma mère est venue vivre à Montréal pour être proche des hôpitaux où Eve était soignée; mon père travaillait beaucoup. J’ai passé beaucoup de temps chez mes grands-parents – c’est sans doute à l’origine de mon besoin d’attention. Mais jamais je ne me suis senti comme un second violon. Ma sœur et moi avons grandi dans un environnement positif, axé sur le travail, le dépassement de soi.

Bien que paraplégique, ma sœur est autonome: elle a un amoureux et une petite fille, travaille au gouvernement, se déplace en fauteuil roulant, mais conduit sa voiture…

A.D.:
On a dû vous contacter plusieurs fois pour être le parrain d’organismes venant en aide aux personnes atteintes de paralysie cérébrale?

L.M.: Eh bien, pas du tout. Pourtant, si on nous appelait pour animer un téléthon, Véro et moi accepterions tout de suite.

A.D.: Est-il important pour vous que l’artiste soit socialement engagé?

L.M.: Un artiste est un citoyen. Il y a des citoyens qui s’expriment, d’autres non, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’opinion. Pour ma part, je ressentirais le même besoin d’exposer mon point de vue si j’étais plombier. Je prendrais d’assaut les tribunes téléphoniques.

A.D.: Y a-t-il des causes qui vous concernent plus particulièrement?

L.M.: Les questions d’environnement me touchent beaucoup; la gestion des déchets, par exemple. Quand un camion de ramassage des ordures passe, je me demande toujours où il s’en va avec son chargement. Evidemment, les vidanges, ce n’est pas un sujet qui excite les médias et le public. Mais a-t-on envie de laisser une mégapoubelle à nos enfants?

A.D.: Vos trois enfants, justement. Comment arrivez-vous à les protéger de l’attention médiatique tout en ne les isolant pas du monde?

L.M.:
On ne fera pas ouvrir un Toys “R” Us la nuit juste pour nous! Notre niveau de vie crée bien sûr une distorsion par rapport à la réalité. La première fois qu’elle a rencontré sa gardienne, ma fille lui a demandé: «Elle travaille à quelle émission de télévision, ta maman?»

A.D.: Il était très important pour vous de devenir papa. Pour laisser des traces, assurer la pérennité?

L.M.:
Il y a de ça, sûrement. Je suis très proche de mes parents, je fais du sport avec mon père. J’ai voulu avoir les enfants tôt pour être le plus longtemps possible actif avec eux. Je pense être un bon père, aimant mais strict. Les enfants ne pourront jamais dire qu’il n’y avait pas de discipline à la maison. D’un autre côté, je suis colleux, catineux. Peu de gens me font rire, mais mes enfants me font m’esclaffer. Chaque fois que j’ai eu des coups durs, ce sont eux qui m’ont évité le creux.

A.D.: Etes-vous facilement heureux?

L.M.: Les gens trop heureux me tapent sur les nerfs. Les discours des motivateurs – «La vie est tellement courte qu’on ne peut pas se permettre d’être malheureux» – m’irritent. La vie est parfois vache et injuste, et on a le droit de le dire.

A.D.:
Vous vous êtes déjà défini comme «quelqu’un de comique et de cinglant avec un côté pépère et ennuyant». Pépère et ennuyant, vous?

L.M.: Je peux regarder une partie de baseball, en restant bien tranquille à la maison à siroter ma bière. Ou alors me concentrer sur ma haie de cèdres. J’ai hâte qu’elle soit assez fournie pour ne plus voir mes voisins. Enfin, du moins, pour que mes voisins ne me voient plus! Car moi, j’aime bien observer et écouter, surtout les conversations entre filles.

A.D.: Ce qui vous a été utile pour C.A., télésérie scrutant les mœurs des femmes et des hommes trentenaires. Avec votre personnage, impudent et volage, aviez-vous conscience de casser votre image de gendre idéal?

L.M.: Moi, le gendre idéal, vous n’y êtes pas du tout! Replacez-vous dans le contexte de 2006. Les commentaires du public ressemblaient plutôt à: «Véro, je l’aime ben gros, mais son chum, là, comment il s’appelle déjà? En tout cas, lui, je suis pas capable!»

A.D.: Avec C.A., vous avez montré votre côté sombre, un brin fataliste.

L.M.:
J’aime analyser l’être humain, explorer ses travers et ses paradoxes, fouiller les sentiments. On s’attendait à une grosse comédie, alors que la série véhiculait quelque chose de doux-amer. On riait, mais c’était un rire qui s’accompagnait d’un malaise.

A.D.: Susciter le malaise, c’est votre marque de fabrique?

L.M.: Je focalise là-dessus. Même sur scène, je préfère entendre un gros «Hon» dans la salle qu’une grande vague de rire qui s’évapore tout de suite.

A.D.: Reste que sous les sarcasmes, on devine un homme ultrasensible.

L.M.:
Autant j’assume complètement mon côté cynique, autant je suis incapable d’endosser publiquement le «bout mou» de ma personnalité, ma vulnérabilité. Et je juge sévèrement les gens qui s’ouvrent les tripes à la première occasion. Si tu veux dire à ta blonde que tu l’aimes, dis-le-lui à la maison; pas la peine de prendre à témoin des milliers de téléspectateurs.

A.D.:
Vous dites souvent à Véro que vous l’aimez?

L.M.:
Je suis plus doué pour écrire sur la séduction que pour la vivre au quotidien. Une chose est sûre, j’ai énormément d’admiration pour ma femme, et elle le sait, de même que je sais et sens l’admiration qu’elle me porte. On a eu nos enfants rapidement, et on s’est fixé des règles, l’une d’elles étant de se réserver du temps pour nous deux.

A.D.: Votre baccalauréat en marketing vous a-t-il aidé à soigner votre image?

L.M.: De toute évidence, non! Mais peut-être ai-je appris à m’interroger sur mes forces. Et j’en ai au moins retiré ce conseil: «Si tu es dans un marché saturé, ta seule chance de survivre, c’est d’être différent.» Je ne suis pas Louis-José Houde; je serais incapable de faire ce qu’il fait – je n’en ai nullement envie d’ailleurs. Mais j’ai envie de dire ce que j’ai à dire sur le ton que je veux et à qui je veux.

A.D.: Même au risque de vous faire ramasser?

L.M.: Mon besoin de m’exprimer est plus fort. Le jour où l’on va me brider pour m’aseptiser, je passerai à autre chose. D’un autre côté, pour plaire à la majorité, il y a un jeu à jouer que je ne jouerai pas. Je ne serai pas le bon garçon poli qui dit les bonnes affaires, je n’irai pas à des soupers spaghettis. Mon but n’est pas de devenir le porte-parole d’une chaîne de pharmacies.

A.D.: Vous avez du mal avec votre nouveau statut de vedette?

L.M.: Ça ne dérange pas Véro d’aller aux Promenades Saint-Bruno le samedi après-midi; à la limite, ce bain de foule la rassure. Moi, je vais chez Costco le lundi matin. Dès que tu fais de la télé, que tu sois hot ou non, tu es regardé. Mépris? Admiration? Ce n’est pas toujours clair.

A.D.:
Avez-vous souffert d’avoir été considéré comme M. Cloutier?

L.M.:
Franchement non, car je n’ai jamais douté de ma valeur. Quand une femme d’une soixantaine d’années fonce sur Véro dans un centre commercial sans jeter le moindre regard sur moi, ça ne me blesse pas. Et ça m’amuse quand elle me demande de les photographier toutes les deux. Mais quand un gars de 35 ans, qui techniquement aurait pu être un client de C.A., ne fait pas attention à moi, je le prends mal. Mais ça ne se produit pas souvent.

Plus je vieillis, plus je doute et plus je fais de l’eczéma. Mais je crois en mon talent d’auteur, d’acteur et de producteur. Je ne suis le meilleur dans aucune de ces fonctions, mais j’avance. Et je sais que je ne fais pas ce métier grâce à Véronique Cloutier.

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