Le geste qui compte: la soif de sauver

Au bar où il passe ses fins de semaine, Charles Grégoire n’est pas un habitué comme les autres.

Le geste qui compte: la soif de sauver

Au volant de sa fourgonnette, Charles Grégoire quitte le stationnement du Vieux Shack, un important complexe bar-restaurant de Saint-Jérôme, avec à son bord un nouveau client. Les deux hommes roulent sans mot dire. Puis le passager se décide à rompre le silence.

«Il y a des années, bredouille-t-il, un conducteur ivre nous est rentré dedans. Ma fiancée est morte dans mes bras.» Et d’ajouter, dans un élan du cœur: «Merci pour ce que vous faites, monsieur Charles. Vous sauvez des vies…»

Les yeux rivés sur la route déserte, l’homme derrière le volant replonge brutalement 35 ans en arrière. Comme il aurait aimé que quelqu’un raccompagne le chauffard qui lui a brisé le cœur cette nuit maudite de 1969!

Charles Grégoire avait 17 ans quand des policiers ont frappé à la porte de la maison familiale pour annoncer l’insoutenable: sa grande sœur venait de mourir, tuée par un conducteur en état d’ébriété. Hélène n’avait que 23 ans. «Elle était ma confidente, mon mentor. Une jeune femme brillante, qui avait l’avenir devant elle.»

Même après toutes ces années, la douleur se lit encore dans les yeux bleus de Charles Grégoire chaque fois qu’il prononce le nom de sa sœur. Seule amélioration: il arrive maintenant à parler d’elle sans fondre en larmes. «Quand quelqu’un meurt sur la route, c’est tout l’entourage qui devient indirectement victime de cet accident, dit-il. Et le deuil peut faire mal très longtemps.»

Ironie du sort, Charles Grégoire fera par la suite carrière dans le transport de passagers. En 1995, il crée une entreprise qui organise des voyages touristiques en autobus. Puis, un jour, des années après le drame, il se demande comment il pourrait épargner à d’autres le désespoir dans lequel l’a plongé la disparition d’Hélène. «S’il arrivait la même chose à l’un de mes deux enfants, me suis-je dit, je ne sais pas ce que je ferais…»

C’est en pensant à eux que lui vient l’idée de lancer un service de navette dans un bar. Il y conduirait tous ceux qui l’appellent, puis les ramènerait à bon port à la fin de la soirée. Il leur éviterait ainsi toute tentation de prendre leur voiture après avoir bu un verre de trop. «Eliminer l’arme du crime», comme il dit.

Lorsqu’il s’ouvre de son projet à Danny Berger, copropriétaire du Vieux Shack, à Saint-Jérôme, celui-ci se montre immédiatement séduit. «J’ai toujours veillé à ce que mes clients rentrent chez eux sains et saufs, dit ce dernier, qui est depuis un an porte-parole de l’Opération Nez rouge dans la région. La navette de Charles, c’est exactement ce qu’il fallait!»

Le 24 novembre 2006, Charles Grégoire s’installe au volant de sa fourgonnette pour la première fois. Il se souvient encore de ses premières clientes: six femmes «sur le party». «On s’est fait prendre dans un barrage routier. Heureusement pour elles, c’est moi qui conduisais!» raconte-t-il en riant. Depuis, il passe tous ses vendredis et samedis soir au Vieux Shack – il n’a pas manqué une seule fin de semaine, dit-il fièrement – en attendant que les clients l’appellent sur son cellulaire ou qu’ils viennent le trouver pour qu’il les raccompagne.

Pour l’appuyer dans sa démarche, les propriétaires du bar prennent en charge les frais de déplacement. Charles, quant à lui, ne demande rien aux clients, se contentant d’un pourboire… ou d’un simple merci.

Depuis le lancement de sa navette, il a raccompagné plus de 10 000 clients, et il se promet de ne pas laisser son volant dans d’autres mains avant d’avoir atteint le cap des 25 000! Aujourd’hui, une autre mission lui tient à cœur: faire essaimer son initiative ailleurs au Québec. Après tout, explique-t-il, rien n’empêche d’autres tenanciers d’emboîter le pas aux propriétaires du Vieux Shack. «Il en va du bien-être de leurs clients… et de leur entreprise!»

Charles Grégoire est bien placé pour savoir que, si la mise en œuvre d’une telle idée est peu onéreuse, les coûts d’une vie perdue, en revanche, sont incalculables.

«Depuis que je raccompagne tous ces gens à la maison, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à Hélène, avoue-t-il. Il m’arrive de parler d’elle à mes clients, et ça me fait du bien. Ça m’aide à faire mon deuil.»

(Photo: Avec l’autorisation de Danny Berger)

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