Femme d’accueil

Pour les immigrés qu’elle loge, Lucie Fournier donne au Nouveau Monde des odeurs de peinture fraîche et de draps propres.

Femme d'accueil

Le 25 janvier 2009, Abdul Jabar est retourné en Afghanistan chercher sa femme qu’il n’avait pas revue depuis leur mariage, en 2007. Il l’a ramenée vivre dans leur bel appartement de Saint-Hyacinthe. Quelques mois auparavant, quand il a emménagé dans ce logement, Abdul ne possédait qu’une pile de vêtements et un meuble télé. Aujourd’hui, le grand quatre et demie est repeint à neuf et entièrement meublé et équipé. Cadeau de la propriétaire!

«J’ai tout cela grâce à Lucie», confie Abdul.

Lucie Fournier, qui possède le petit immeuble, s’est en effet démenée pour égayer le nouveau cadre de vie de son locataire, comme elle le fait chaque fois qu’elle loue un appartement à un nouvel arrivant. Son unique préoccupation: rendre l’atterrissage des immigrants dans le Nouveau Monde le plus doux et agréable possible.

Tout commence à l’été 2006, quand Lucie reçoit l’appel d’un homme au français très approximatif.

«Je téléphone pour l’appartement à louer», bredouille-t-il avec un fort accent d’Europe de l’Est.

Lucie accepte de faire visiter son logement au couple de Biélorusses et à leur petite fille de neuf ans.

«Avez-vous des meubles? leur demande Lucie.

– Non, seulement nos valises, répond Igor*.

– Lorsque vous emménagerez, j’irai avec vous faire le tour des magasins de meubles d’occasion», propose-t-elle.

Mais la propriétaire a une autre idée en tête. En regardant partir ses trois nouveaux locataires, elle se promet de leur faire une surprise: meubler le logement avant qu’ils n’arrivent. Une sorte de cadeau de bienvenue.

Dans les semaines qui suivent, l’enseignante du Collège Saint-Maurice lance un appel à ses collègues et amis. «Avez-vous des meubles, de la vaisselle à donner à une famille biélorusse qui vient d’arriver au pays?»

L’un d’eux offre un matelas et un sommier, un autre donne une commode, et un troisième des meubles de salon. La communauté des sœurs de Saint-Joseph, qui a vent de l’histoire, décide de se départir d’un mobilier de cuisine et d’un ensemble de vaisselle.

En quelques semaines, Lucie a réussi à faire repeindre l’appartement et à le meubler au grand complet. «J’ai fait le lit avec des draps propres, rempli les armoires de couvertures.»

Le jour de leur emménagement, à la mi-août, les trois Biélorusses restent bouche bée. La famille d’immigrants s’installe pour deux ans, le temps qu’Igor et Ludmila* terminent leur formation d’hygiéniste dentaire et s’achètent une maison.

Une fois l’appartement vide, Lucie décide de renouveler l’expérience. «Aider les autres a toujours été une priorité pour moi», explique la femme de 52 ans, qui a longtemps œuvré comme missionnaire dans un orphelinat de Jérusalem, dans un camp de réfugiés à Gaza et avec les itinérants des rues de Rome.

«Chaque fois que j’arrivais ailleurs, poursuit-elle, j’étais bien accueillie, ce qui m’aidait à m’intégrer. Aujourd’hui, je veux rendre la pareille à ceux qui viennent chez moi.»

Elle laisse son nom à la Maison de la Famille, l’organisme responsable des nouveaux arrivants à Saint-Hyacinthe et, tout de suite, son téléphone sonne. Pam et son fils de 14 ans, tous deux Mauritaniens, arrivent tout droit d’un camp de réfugiés du Sénégal.

Lucie s’empresse de remeubler l’appartement. «J’avais laissé quelques meubles à Igor et à sa famille pour leur nouvelle maison», explique-t-elle. Encore une fois, elle active son réseau pour trouver du mobilier et des vêtements pour Pam et son fils. «Les pauvres, ils n’étaient pas prêts du tout à affronter l’hiver qui s’en venait.»

Après leur emménagement, Lucie vient plusieurs fois par semaine rendre visite à ses protégés.

«Je leur ai montré comment utiliser le robinet de douche, comment se servir du congélateur. On ne se doute pas à quel point ces gens doivent tout réapprendre en arrivant ici.»

Les soirs, les fins de semaine et entre ses cours au collège, Lucie attelle une remorque à sa voiture et fait la tournée des amis pour ramasser une lampe, une table… «J’ai trop de choses! reconnaît-elle. Même après avoir complètement meublé l’appartement de Pam, j’aurais encore pu remplir trois logements!»

Mais les surplus n’ont pas le temps de s’accumuler, car elle en fait cadeau à d’autres immigrants qui débarquent les poches et les valises vides. A Noël, elle a offert une poussette presque neuve à un couple de Marocains qui venait d’avoir un bébé. «Ils avaient les yeux grands comme ça lorsqu’ils m’ont vu arriver», dit-elle en faisant avec les doigts des ronds de la grosseur d’une balle de golf.

Dans l’appartement de Pam, un téléviseur est allumé. Un pagne multicolore rapporté d’Afrique par Lucie est posé près de la table de la cuisine. Au dossier d’une chaise est accroché l’habit de neige que Lucie a offert la veille au fils de Pam. L’endroit est modeste, mais confortable. Après un bref échange, la jeune Africaine s’approche de sa propriétaire et lui tapote l’épaule. «Une chance que Lucie est là», murmure-t-elle en souriant.

*Pseudonymes.

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