Entre hyène et castor

«Je suis un Québécois pure laine ethnique de souche»

Entre hyène et castor

Le seul point noir au dossier du Sénégalais Boucar Diouf, depuis son arrivée au Québec en 1991, c’est d’avoir provoqué une hécatombe chez les éperlans. «J’en ai capturé des milliers», avoue-t-il presque en s’excusant.

La raison de ce massacre? Le jeune homme, diplômé en biologie végétale de l’Université Cheikh Anta Diop, à Dakar, poursuivait des études de doctorat – à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) – sur la résistance au froid de ce petit poisson, qui choisit de passer l’hiver dans les eaux glaciales du Saint-Laurent plutôt que de migrer vers des mers plus clémentes. L’hiver venu, son organisme sécrète un antigel naturel, le glycol, qui lui évite de se transformer en produit surgelé en plein océan.

Comme l’éperlan, Boucar Diouf s’est adapté à son nouvel écosystème, au point de devenir ce qu’il appelle un «Québécois pure laine ethnique de souche». L’humoriste de 43 ans, qui a aujourd’hui un horaire très chargé – écriture, conférences, spectacles, télévision -, a adopté le Québec autant que le Québec l’a adopté. En 2006, il a reçu le prix Jacques-Couture pour la promotion du rapprochement interculturel et, depuis 2007, il coanime l’émission estivale Des kiwis et des hommes à Radio-Canada. Pas mal pour un gars qui aurait pu passer sa vie dans les champs de cacahouètes!

Sixième d’une famille polygame de neuf enfants, Boucar Diouf n’était pas destiné à devenir une vedette québécoise. Dans la maison familiale, le veau, l’âne et les poules entraient et sortaient à volonté. Dès qu’il a su marcher, Boucar a été berger. Puis, à l’âge de 15 ans, il devient cueilleur d’arachides dans la plantation de son père. Elle s’étend à perte de vue, mais permet tout juste à la famille d’échapper à la famine. Ce travail est tellement éreintant que la rentrée des classes est une vraie bénédiction. «Quand l’école reprenait, dit-il, nous avions l’impression que c’était le début des grandes vacances!»

Amath Diouf, son père, analphabète, répète à ses fils qu’ils sont condamnés à cette vie de misère s’ils abandonnent leurs études. La méthode s’avère efficace, puisque six des neuf enfants iront à l’université, et trois décrocheront un doctorat. Boucar voulait poursuivre ses études supérieures en océanographie dans une université francophone. Il aurait pu aller en Belgique, où un de ses frères faisait les siennes, mais il a préféré l’Amérique française. Plus exotique!

Boucar Diouf se souvient très bien de sa première neige. Aussitôt qu’il l’aperçoit, à travers la vitre de son appartement de la rue Duchesne, à Rimouski, un mois après son arrivée, il se précipite dehors pour attraper des flocons. Première surprise: leur légèreté. «J’aurais cru que c’était lourd. Comme du sable…»

A 25 ans, le jeune Sénégalais vit une deuxième naissance. «Passer d’un pays où il fait toujours de 30° à 40° à un autre où il peut faire -40°, ce n’est plus un choc culturel, mais un choc thermique», dit-il en riant.

Au départ, Boucar Diouf ne devait séjourner que cinq ans au Québec, le temps de terminer ses études. Mais lorsqu’il retourne en Afrique, doctorat en poche, les employeurs lui font comprendre que la résistance au froid des éperlans n’est pas un sujet très hot. «Ce n’était pas très vendeur au Sénégal», reconnaît-il.

Dès son retour, on l’engage comme chargé de cours à l’UQAR, poste qu’il occupera pendant huit ans. Rapidement, ses qualités de communicateur sont remarquées dans les classes. Les étudiants apprécient les anecdotes que leur professeur de biochimie glisse entre les exposés sur l’ARN messager et les mitochondries.

Le scientifique a la bosse du spectacle. Il s’essaie même sur les planches, au cours des années 1990, avec son copain Pierre Gauthier, biologiste à l’Institut Maurice-Lamontagne, tout près de Rimouski. «J’avais été pourri, raconte ce dernier, mais Boucar avait séduit tout le monde.»

Sur les conseils de quelques amis, le prof Diouf se présente aux auditions du Festival Juste pour rire en 1999 et remporte le concours pour l’est du Québec. «Mon monologue portait sur le premier hiver d’un Africain au Québec, raconte-t-il. A son grand-père resté au pays, il écrit qu’ici il n’y a que trois jours dans une semaine: la veille d’une tempête, le jour de la tempête et le lendemain de la tempête, qui est aussi une veille de tempête…»

Avec le temps, le métier d’humoriste prend de plus en plus le pas sur ses activités universitaires. Même s’il demeure un homme de science, il a toujours considéré l’humour comme une qualité fondamentale de l’être humain.

«Je n’ai jamais pensé que je deviendrais humoriste, confie-t-il, mais j’ai toujours beaucoup valorisé l’humour.» Il n’est pas dupe pour autant. «Il y a ici tellement d’humoristes et de conteurs que si je regagnais le Sénégal, le Québec souffrirait de mon absence autant qu’un éléphant des chatouilles d’une puce.»

«Me semble que tu t’entendrais bien avec ma grande sœur…» lui souffle un jour Joëlle Roy, une de ses étudiantes dans un cours de biochimie à l’UQAR. Boucar a déjà vécu bien des aventures, mais sa rencontre avec Caroline Roy, une designer industriel de Matane, va tout changer. «C’est la bonne», décrète-t-il.

Quatre ans plus tard, Boucar invite son amoureuse à Fatick, son village natal. Ses parents exigent que le couple soit marié «à l’africaine» afin de pouvoir partager le même lit. Avant de s’unir à son bien-aimé, la fiancée doit faire le tour du village à dos de cheval, les yeux bandés, puis exécuter une danse devant plus de 200 villageois hilares…

«Je m’en souviendrai toute ma vie», lance Caroline qui a bien aimé l’expérience malgré tout.

Ces deux-là forment un couple très complémentaire. Dans la vie de tous les jours, Boucar est drôle et… distrait. Caroline doit régulièrement vérifier l’agenda de son conjoint pour remédier à ses étourderies. Il a déjà fait Rimouski-Montréal (sept heures d’autobus) pour rien: il s’était trompé de journée pour une entrevue… Autre point de litige dans le couple: au volant, Boucar est un danger public. «Vaut mieux qu’il prenne l’autobus», résume Caroline en riant.

Elle partage par contre son côté touche-à-tout et donne avec lui des spectacles musicaux (lui au chant et elle à la guitare), notamment au Festival Nuits d’Afrique; ils préparent même un premier disque. Anthony, leur bébé d’un peu plus d’un an, fait avec eux la navette entre leurs appartements de Québec et de Montréal, et les accompagne dans le Bas-du-Fleuve au moins une fois par mois. Boucar se présente encore très souvent comme un résidant de Rimouski, même s’il n’y vit plus, son amour du spectacle ayant finalement eu raison de sa fibre scientifique.

Depuis deux ans, le Rimousko-Sénégalais promène sur les routes du Québec sa peau d’ébène et son immense sourire à la dentition un peu anarchique, dont il se moque volontiers en spectacle. «Impossible pour moi de manger du blé d’Inde comme un Québécois, dit-il. Les grains restent entre mes dents. J’ai l’impression de me faire niaiser par l’épi.»

A force de sillonner la province pour ses tournées de spectacles et de conférences, Boucar a fini par connaître le Québec mieux que la plupart des Québécois. Il faut dire que ce conteur exceptionnel y trouve son compte. Fasciné depuis le tout début de son exil par la parlure québécoise – peu après son arrivée, on lui a offert des «pets-de-sœur» et du «fromage en crottes» -, il intègre des expressions locales dans ses récits. Dans certains contes, la savane est remplacée par la forêt laurentienne, et la hyène côtoie le castor. Lui-même se plaît à dire qu’il est un baobab recomposé: ses racines sont africaines, son tronc est sénégalais, et ses feuilles québécoises.

Après avoir publié un émouvant recueil de récits parlant de son enfance et de son «choc thermique» (Sous l’arbre à palabres, mon grand-père disait…, Les Intouchables, 2007), Boucar Diouf n’a pu résister à l’envie de mettre son grain de sel dans le débat sur les accommodements raisonnables. Le résultat, La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable (Les Intouchables, 2008), est un plaidoyer en faveur de l’intégration. Mais l’auteur insiste surtout sur l’attitude de l’immigrant, qui doit s’ouvrir au pays d’accueil, et non chercher à reproduire le pays laissé derrière.

«Un individu qui ne jure que par son pays d’origine peinera à s’imprégner de la culture de sa terre d’accueil, croit-il. Comme disait mon grand-père: «Dans la maison d’autrui, ouvre les yeux avant d’ouvrir la bouche.»

Il est particulièrement cinglant face au phénomène religieux.

«Au lieu de nous plier aux exigences des fondamentalistes religieux, pourquoi ne pas leur proposer un billet de retour pour leur pays d’origine?» se demande-t-il dans la Commission Boucar.

«Allons-y d’un NON sonore à la moindre demande d’accommodements religieux», poursuit-il.

Les parents de Boucar, Amath et N’Dew, sont des musulmans très pratiquants qui respectent le ramadan et ont fait leur pèlerinage à La Mecque. Sans renier son appartenance religieuse, Boucar admet pratiquer sa religion un peu comme les Québécois la leur: sans conviction. «Je mange du cochon et je bois de la bière», lance-t-il, railleur. Et Dieu? Mahomet? «Disons que je crois plus à la sagesse des Anciens.»

Il y a maintenant deux ans que Boucar Diouf a quitté son poste de professeur pour devenir humoriste. Mais ne le dites surtout pas à son père, qui vit toujours au Sénégal. Il serait si déçu! Là-bas, les humoristes sont des gens d’une caste inférieure. Quand Amath veut savoir comment ça va à l’université, son fils lui répond que ça va bien.

«C’est vrai que ça va bien… mais sans moi.» Mensonge? «Quand vient le temps de parler, dit un proverbe africain, un petit mensonge qui unit une famille vaut mieux qu’une vérité qui la divise.»

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