Alexandre Bilodeau et son frère: sans limites

L’un virevolte sur ses skis, l’autre peine à marcher. Mais Alexandre et Frédéric Bilodeau partagent la même volonté de dépassement.

Alexandre Bilodeau et son frère: sans limites

Sitôt rentré d’une compétition de ski acrobatique, en Chine, Alexandre Bilodeau saute dans sa voiture et file vers Saint-Sauveur, dans les Laurentides. Pas question d’arrêter chez lui déposer ses bagages. En ce 23 décembre 2010, il n’a qu’une idée en tête: passer du temps avec sa famille. Après trois courses sans podium, l’athlète de 24 ans a besoin de se changer les idées.

A peine arrivé au chalet, Alexandre laisse tomber ses sacs dans l’entrée et descend à la cave rejoindre son grand frère, Frédéric. Penché sur une toile, celui-ci manipule un pinceau avec dextérité, malgré ses mains tordues par la paralysie cérébrale. «Habille-toi, mon Fred! On va skier!» Le visage de Frédéric s’illumine à l’idée de dévaler les pentes pour la première fois de l’hiver. Son sourire contagieux chasse les soucis d’Alexandre, qui l’aide à enfiler ses bottes de ski. Mais quelque chose cloche. L’athlète a beau pousser, forcer, retirer le chausson, rien n’y fait: les pieds de son frère se sont tellement déformés depuis la fin de l’hiver qu’ils n’entrent plus dans les bottes. Comprenant qu’il ne pourra plus skier, Frédéric éclate en sanglots.

Quand il parle du handicap de son frère, Alexandre insiste sur le fait que «ce n’est pas une maladie». Plutôt une blessure qui ne disparaît pas, le résultat d’un bête accident. A la naissance, Frédéric a manqué d’air, et son cerveau a subi des lésions irréparables.

Au cours des premiers mois de sa vie, parents et médecins ne remarquent rien d’anormal. «Frédéric avait un léger retard, mais rien d’inquiétant», raconte Serge, son père. Tout bascule quand une vilaine grippe cloue l’enfant au lit, vers l’âge de deux ans. Du jour au lendemain, Frédéric cesse de marcher, de parler, de boire…

Morts d’inquiétude, ses parents le conduisent à l’hôpital. Commence alors un long cauchemar. Sylvie Bilodeau dort dans le couloir pendant des semaines, pour rester près de son fils, tandis que les médecins tentent vainement de diagnostiquer ce dont il souffre. Le verdict tombe après des mois de soins et de tests: paralysie cérébrale, un trouble neurologique qui perturbe la coordination des muscles et entraîne parfois une légère déficience intellectuelle.

L’enfant que Serge et Sylvie Bilodeau ramènent à la maison n’est plus le même. Il doit tout réapprendre. «Les médecins nous ont dit qu’il ne pourrait plus marcher vers 10-11 ans», se rappelle Serge. C’était méconnaître la volonté de Frédéric. «Je bats tous les records, dit-il fièrement aujourd’hui. J’ai 30 ans et je marche encore.»

Aussi loin qu’il se souvienne, Alexandre s’est donné pour mission d’être le grand frère de son grand frère. Il préparait les céréales de Frédéric, allait le chercher à l’école et le défendait quand des enfants se moquaient de lui. En échange, son frère lui a enseigné la détermination. «Je n’ai jamais entendu Frédéric se plaindre, jamais, dit Alexandre. Et avant de demander de l’aide, il va toujours essayer par lui-même. Il tente toujours de dépasser ses limites.»

Un jour, après une compétition, Alexandre emmène Frédéric skier sur le parcours. Il tombe à chaque bosse, malgré les encouragements que lui prodigue son frère depuis le bas de la piste. Témoin de la scène, leur père rejoint Alex et le savonne copieusement… jusqu’à ce qu’il voie Frédéric franchir la ligne d’arrivée, bras levés, heureux comme s’il avait gagné la médaille d’or. «Tu n’as vraiment rien compris», lance Alexandre à son père.

Le médaillé olympique sait que rien ne vaut le plaisir de se surpasser. Au gymnase où il s’entraîne, son nom, accompagné d’une date, est inscrit à plusieurs endroits sur une petite poubelle. Chaque marque indique une journée où la douleur de l’entraînement, devenue insupportable, l’a fait vomir. «Sur le coup, tu te sens minable, penché sur le bord de la poubelle.» Mais après, la satisfaction d’avoir tout donné efface la souffrance.

Jeux olympiques de Turin, 2006. Alexandre Bilodeau est l’étoile montante en ski de bosses. Ses sauts impressionnent tellement que les entraîneurs de ses adversaires filment chacune de ses sorties pour analyser sa technique.

Le signal de la dernière descente est donné. Alex s’élance. Le premier saut est parfait. La réception aussi. Le skieur dévale les bosses, s’envole pour son deuxième saut, mais atterrit moins bien. Pendant une fraction de seconde, sa main touche le sol. Une faute qui n’échappe pas aux juges. Le Québécois dégringole en 11e position. Sans cette erreur, il repartait avec la médaille d’or.

Dans la foule, les Bilodeau regardent Alexandre se diriger vers la salle des athlètes, les yeux rougis par les larmes. Serge empoigne le fauteuil roulant de Frédéric, et toute la famille part rejoindre le jeune skieur, qui pleure en silence dans un coin. Frédéric se lève, se dirige vers son frère en marchant péniblement et le prend dans ses bras. «C’est pas grave, Alex, lui dit-il de sa voix forte et lente, qui cherche ses mots. C’est la première fois que tu es aux Jeux olympiques. Il y en aura d’autres.»

Frédéric avait raison. En 2010, Alexandre marque les esprits avec sa descente aux Jeux de Vancouver. En 23 petites secondes, l’athlète enchaîne les bosses avec une technique sans faille et exécute deux sauts parfaits. Il l’a enfin, sa médaille d’or olympique. Et pas n’importe laquelle: la première remportée par un Canadien… au Canada.

Depuis, Alexandre s’entraîne sans relâche pour renouveler l’exploit en 2014, en Russie. Mais qu’il réussisse ou non, il raccrochera ses skis après les Jeux.

«C’est clair dans ma tête. Je veux me concentrer sur ma prochaine carrière, dans le monde des affaires.» Il s’y prépare déjà en étudiant les finances et la comptabilité à l’Université Concordia.

«Je ne sais pas comment il fait, dit son père. Il a deux ou trois entraînements par jour, six jours par semaine, en plus de donner des conférences… Il dit qu’il n’a même plus le temps pour les filles!»

Dans la maison familiale de Rosemère, l’ancienne chambre d’Alexandre ressemble à un musée. Sur les murs trônent ses médailles, des photos de ses descentes et les deux Globes de cristal, l’équivalent de la coupe Stanley en ski, qu’il a remportés en 2009. Seule sa médaille olympique, qu’Alexandre trimballe de conférence en conférence, est absente. «Ce n’est pas grave, je l’ai ici», dit Frédéric en pointant sa tête.

Depuis qu’Alexandre a quitté la maison, en 2009, les deux frères ne se voient plus aussi souvent qu’ils le souhaitent. «Je comprends ça, dit Frédéric. Il est occupé. C’est la vie.» Sa sœur, Béatrice, qui s’est aussi lancée dans le ski acrobatique, a pris la relève. Elle l’emmène régulièrement au cinéma, dont il raffole.

La santé de Frédéric évolue aussi. Il y a trois ans, il parcourait encore les pentes de Saint-Sauveur tout seul. Aujourd’hui, il a une marchette, qu’il utilise le moins souvent possible.

«C’est très difficile à accepter, dit Alexandre. Moi, j’essaie de repousser mes limites tous les jours, tandis que celles de Fred s’abaissent sans cesse.»

Frédéric voit les choses d’un autre œil. «Je me trouve chanceux, confie-t-il. Et j’en profite chaque jour. C’est la vie.»

Crédits photo: Roger Aziz/www.rogeraziz.com

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