Alerte au Tsunami

Jack et Carol viennent de réaliser leur rêve : s’installer aux îles Samoa, où ils ont acheté un hôtel. Mais, un matin de septembre, leur vie bascule.

Alerte au Tsunami

A 6 h 48 précises, les premières secousses se font sentir. Jack Batchelor croit d’abord que son chien se gratte sur le lit, à côté de lui. Puis il comprend et réveille sa femme : « Carol, si c’est un tremblement de terre… il vaut mieux sortir ! »

De la terrasse de son bungalow, situé sur une plage d’Upolu, aux Samoa, le couple scrute la surface turquoise du Pacifique. Tout paraît normal.

Nouveaux propriétaires d’un complexe hôtelier niché à l’abri d’une falaise abondamment boisée, les deux Américains savent que l’océan recule avant l’arrivée de vagues géantes ; les nombreux reportages sur le tsunami qui a dévasté l’Indonésie il y a quelques années les ont alertés. Toutefois, Jack conseille à sa femme d’enfiler ses souliers de course, au cas où… Celle-ci se chausse à l’intérieur quand, soudain, elle entend son mari l’appeler.

« Carol ! Viens vite ! »

Cette fois, la mer a bel et bien disparu, laissant à nu une vaste étendue de sable mouillé, constellée de poissons frétillants. A 800 mètres de la plage, là où le récif coupe la baie, le fond de l’océan s’est effondré, et un énorme trou boueux s’ouvre sur deux kilomètres en direction de l’horizon.

« Sauve-toi ! s’écrie Jack. Je vais chercher Kenny. »

Kenny, leur meilleur ami, habite avec sa famille à une centaine de mètres, dans un bungalow. Carol panique.

« Non, n’y va pas ! »

Mais déjà Jack s’éloigne au pas de course, laissant sa femme terrorisée filer seule en direction de la falaise.

La fosse des Tonga, située à 150 km au sud-ouest des Samoa, est l’une des zones sismiques les plus actives de la planète. Elle se manifeste généralement en profondeur, en pleine mer, et passe le plus souvent inaperçue pour la population. Néanmoins, les géologues savent qu’un tremblement de terre puissant dans cette zone pourrait déclencher un tsunami dévastateur : il atteindrait Upolu en 12 minutes sans vraiment donner les signes avant-coureurs permettant de se réfugier dans des endroits sûrs – ici difficiles d’accès, vu l’étroitesse des plages et la taille des falaises.

Le gouvernement diffuse régulièrement à la radio et à la télévision des bulletins d’information rappelant aux habitants qu’ils doivent se précipiter sur les hauteurs en cas de tremblement de terre. Mais de mémoire de Samoan, le tsunami de 1960, qui avait frappé la côte est de l’île, avait été tellement faible qu’en ce 29 septembre 2009 personne ne s’inquiète vraiment. Personne, sauf les Batchelor.

Originaires de l’Oregon, Jack et Carol se connaissent depuis le collège. Le sportif, grand, drôle et sociable, épouse à 20 ans l’intellectuelle calme et douce de 18 ans. La vie fait son chemin, leurs deux enfants grandissent… Pendant les vacances, ils ont pris l’habitude de s’échapper vers le Pacifique, séduits par le climat et la gentillesse des Samoans. Début 2009, ils décident de quitter définitivement l’Oregon, les affaires stressantes de Jack, le poste de directrice des ressources humaines de Carol. Les enfants sont devenus adultes, le couple franchit le pas, vend la maison, les antiquités, les chevaux, et investit ses économies dans les parts d’un complexe hôtelier qu’il connaît bien.

Boomerang Creek accueille une enfilade de bungalows répartis le long d’une plage de sable blanc, sur la côte sud d’Upolu. En arrière-plan, une cascade dévale la falaise couverte de fougères, d’orchidées et de cocotiers. Pour Jack et Carol, c’est le paradis. Un paradis à la plomberie rouillée et aux branchements électriques défaillants, cependant. Dans un premier temps, Jack s’attaque, avec l’aide d’ouvriers locaux, à la rénovation de l’établissement. Carol se chargera dès que possible de la réception des hôtes et de la comptabilité.

La maison samoane classique, le fale, est une construction circulaire édifiée sur une dalle en béton ; ses murs en bambou, mi-ouverts, mi-fermés par un treillis, sont surmontés de toits végétaux ou de tôles.

Aux Samoa, le salaire horaire minimal n’atteint pas le dollar. Les Batchelor, eux, paient leurs employés plus du double et cherchent constamment à améliorer leur niveau de vie. Chaque livreur, chaque éboueur se voit offrir une boisson fraîche ou une glace. Si un ouvrier arrive le ventre vide, Jack l’invite à s’asseoir devant une assiette d’œufs brouillés.

En septembre 2009, six mois après le début des travaux, tous les habitants de l’île connaissent le grand Américain portant chemise hawaïenne et casquette de baseball.

« Salut, Jack ! Ça va ? » crient les gens au passage de son fourgon gris.

Carol a bien laissé une partie de son cœur en Oregon, mais elle est obligée de se rendre à l’évidence : ici aussi une nouvelle grande famille est en train de se former avec leurs voisins et amis samoans.

« Sauvez-vous ! » hurle Jack en arrivant près de la maison de Kenny.

Comme la plupart des Samoans, Tini « Kenny » Suafai, 33 ans, partage un fale avec les 12 membres de sa famille élargie, dont ses quatre jeunes enfants, l’aîné n’ayant même pas huit ans. Kenny effectue, entre autres, des travaux de menuiserie et de jardinage à Boomerang Creek. Il parle aussi mal l’anglais que Jack le samoan, mais, ensemble, ils rient toujours beaucoup.

Entouré d’une ribambelle de gamins, le Samoan, inconscient du danger, est en train de ramasser les poissons échoués sur le sable mouillé et les jette dans un filet. Interloqué, il lève les yeux vers son ami, qui agite la main vers l’océan en criant :

« Regarde ! »

Au passage, Jack saisit un des fils de Kenny, Michael, six ans, sous un bras, le neveu, sous l’autre, avant de tourner le dos à la mer et de foncer vers un endroit surélevé. C’est à ce moment que Kenny voit un rouleau liquide de sept mètres de haut fondre sur lui en rugissant. Trop tard.

Ce 29 septembre 2009, deux séismes de magnitude 8,0 et 7,9 sur l’échelle de Richter se produisent à quelques minutes d’intervalle dans la fosse des Tonga, propulsant une énorme vague vers le fragile archipel.

La première frappe Jack à hauteur de la taille et le plaque au sol. Sans lâcher les enfants, il réussit à se relever. Dans son dos, une mer d’écume blanche s’étalant sur des kilomètres de côte fonce vers lui à plus de 550 km/h.

Il plonge dans l’espoir d’être porté par cette masse tourbillonnante. Une vague le soulève sur une centaine de mètres et le jette de l’autre côté de la route, dans une plantation de bananiers. Il sent qu’il roule ; il se cogne aux troncs et aux souches.

Soudain, il perd l’enfant coincé sous son bras gauche. Le rugissement de l’eau est assourdissant. Les gens hurlent. Des arbres sont arrachés. Des bâtiments explosent. Ballotté dans un monde apocalyptique, Jack n’entend rien. Soulevé de nouveau par la vague, il coule soudain brutalement. Les chevilles prisonnières d’un enchevêtrement de feuilles de bananier, de racines et de pierres, il voit le ciel bleu au-dessus de la surface agitée de la mer, mais ne parvient pas à se dégager.

Ayant toujours le fils de Kenny sous le bras droit, il repère un rocher et décide d’y déposer l’enfant pour lui donner une chance de survie. Au prix d’un effort terrible, luttant contre la résistance de l’eau, il propulse des deux mains le petit corps vers le caillou. Je ne veux pas mourir comme ça, se dit-il. Mais, incapable de retenir plus longtemps sa respiration, il commence à inhaler de l’eau salée.

Cent mètres plus loin, Carol vit un véritable cauchemar. S’étant cassé trois côtes l’avant-veille, elle sent la douleur lui déchirer la poitrine à chaque inspiration. Arrivée au pied de la falaise, elle n’en peut plus. Impossible d’aller plus loin, pense-t-elle.

La vague se brise alors sur le rivage et l’asperge d’un brouillard salé. Le cœur battant, Carol se force à continuer. Agrippant cailloux, racines et lianes, elle réussit à se hisser vers les hauteurs.

Soudain, le silence. Elle se tourne vers l’océan : l’eau s’est retirée, et tout – route, bungalows, arbres – a disparu. Une mer turquoise parfaitement calme lui fait face, et le ciel est d’un bleu étincelant. Au-dessus de sa tête, une lueur argentée attire son regard : un barracuda, poisson des profondeurs, mort.

Elle se met à hurler :

« Jack ! »

Dans son dos, la voix de Jack, rescapé du chaos, meurtri, ensanglanté, mais bien vivant. En se retirant, l’océan l’a rejeté contre le flanc de la falaise. Sur son rocher, le fils de Kenny est indemne, mais totalement hébété.

Le tsunami a fait 143 victimes aux Samoa, dont quatre employés des Batchelor. Des fale de chaque côté du complexe, abritant chacun une famille d’au moins 10 personnes, il ne restait rien. La mer a rendu le corps de Kenny sept jours plus tard, sur une plage à quelques kilomètres à l’est. Sa femme, Tuli, et deux de leurs quatre enfants ont survécu ; le petit garçon arraché des bras de Jack n’a jamais été retrouvé.

Le journal local a publié l’histoire sous le titre Le sauvetage héroïque d’un bébé. Mais jamais Jack ne s’est senti l’âme d’un héros. Longtemps il a souffert de blessures qui refusaient de cicatriser et d’une toux persistante, que les médecins ont diagnostiquée plus tard comme une pneumonie due à l’inhalation d’eau contaminée.

Torturé par les cauchemars, il entendait toujours les vagues s’écraser autour de lui, revoyait le bébé arraché à son bras par la puissance de l’eau, et Kenny disparaître. Quant à Carol, elle ne pouvait ni manger, ni dormir, ni se concentrer. Dès qu’elle essayait de parler du tsunami, elle fondait en larmes.

Le choc psychologique s’estompant, les Batchelor en sont ressortis profondément transformés. Ils ont quasiment tout perdu, n’ayant pas assuré leurs biens. Mais ils étaient convaincus qu’ils devaient rester pour aider leur « famille » samoane. « Nous voulions laisser une empreinte qu’aucune marée n’effacerait», explique Carol. Elle a liquidé son fonds de retraite et investi ses dernières économies et celles de son mari dans l’importation de bois en provenance des Fidji afin d’aider à la reconstruction des Samoa. L’objectif était de s’assurer que les Samoans les plus pauvres obtiennent leur bois à prix réduit. En outre, 25 pour 100 des bénéfices sont allés subventionner la construction d’écoles et de routes aux Fidjis.

Aujourd’hui, Jack et Carol projettent de construire une cabane de luxe dans un banian vieux de 300 ans, avec salle de bains et eau courante, afin de stimuler le développement touristique local. Jack entraîne également l’équipe samoane de baseball et s’efforce de développer ce sport auprès des enfants. « J’aimerais leur donner quelque chose vers quoi aspirer, peut-être la possibilité d’obtenir des bourses d’études à l’étranger. »

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