Karen et moi

L’amitié et la mort: une leçon de vie.

Karen et moiParfois, c’était de l’eau gazeuse dans un grand verre avec une paille. Parfois, de l’eau plate sans paille. Peux-tu mettre des glaçons ? Attends, non, plutôt de l’eau froide. Pas si froide. Un petit verre. Oublie l’eau. Avons-nous du soda au gingembre ? Oh ! ne l’avais-je pas mis sur la liste de courses ?

« La prochaine fois, envoie-la au diable », s’amusait un des frères de Karen. Mais étant donné les circonstances, je lui pardonnais facilement ses excès de zèle. En cet été 2013, nous étions seules dans son chalet de Pike Lake, près de Saskatoon. Autrefois, Karen et moi passions beaucoup de temps ensemble.

Journalistes à ­Toronto, célibataires avec des problèmes relationnels, nous avions toutes deux connu la dépression, rencontré des hommes et partagé leur vie près de 13 ans et, passé le cap de la cinquantaine, nous étions sans enfants et de nouveau seules. Je n’ai donc pas hésité à lui apporter mon soutien lors de sa chimiothérapie pour un cancer du sein de stade 4 ayant gagné les os. Nous connaissions tous nos défauts aussi bien que n’importe quelles amies intimes. Dans la même ville ou à des milliers de kilomètres, nous avions toujours gardé un œil sur l’autre.

Le lac était splendide. La nuit, des coyotes jappaient et hurlaient, et des grèbes jougris s’interpellaient d’un nid à l’autre. Sur le canapé, blottie sous des couvertures, Karen, qui perdait peu à peu ses beaux cheveux roux, devait se sentir réconfortée par toute cette nature vigoureuse. Nous avons parlé, ri et pleuré comme autrefois, vin inclus.

Elle a commandé des perruques en ligne, belles et amusantes. Elle s’est maquillée et a publié sa photo sur un site de rencontres, comme un baroud d’honneur. En juin, à l’initiative de ses nièces, elle a célébré en grand ce qui serait son dernier anniversaire. Lorsque la danseuse orientale cracheuse de feu lui a tendu sa torche enflammée, elle l’a mise dans sa bouche et, postiche bleu électrique sur le crâne, elle a craché du feu.

Et sa voiture ! Nous nous rendions au centre de cancérologie en bravant les nids-de-poule de Saskatoon dans une Rambler rose 1957 que Karen avait restaurée après son diagnostic, et qualifiait d’« acte aléatoire de folie ». La voiture provoquait l’étonnement et la joie des passants. (Je ne l’aimais pas trop, les ceintures de sécurité étant mal fixées et effilochées. Karen s’en fichait : « Je vais mourir, de toute façon », riait-elle.)

Monter et descendre de la voiture est devenu une véritable épreuve. Karen pleurait souvent de douleur en manœuvrant son déambulateur ou son fauteuil roulant. Puis, en juillet, après un deuxième round de chimio, elle a décidé de tout arrêter. J’ai tenté de négocier avec elle. Pourquoi abandonner si le traitement prolongeait un peu sa vie ? Elle a été inflexible. Elle avait eu une vie riche et variée. Elle n’avait ni enfant ni compagnon. Pourquoi s’accrocher ?

Je n’ai pas une vision sentimentale de la mort et je sais qu’on ne survit pas toujours au cancer. Pourtant, j’étais anéantie et bizarrement blessée par son raisonnement. La vie d’une femme vaut-elle moins s’il n’y a ni enfant ni conjoint ? Qu’est-ce que cela révélait de ma propre vie ?

Mais ce n’était pas moi qui avais un cancer. Karen a passé ses derniers jours chez elle, dans la chaleur de Phoenix, en Arizona (où elle s’installait en hiver), à s’occuper de chiens abandonnés et en mettant ses affaires en ordre. À sa mort, en avril 2013, à 52 ans, j’avais fini par accepter ses choix.

Faire le deuil de son esprit aventureux et de son humour n’en a pas été plus facile. En décembre 2012, peu après son diagnostic, nous étions allées voir des amis à Rome. Karen voulait visiter la chapelle Sixtine et j’avais poussé son fauteuil roulant dans ce lieu magnifique.

Nous avions ri en nous imaginant en duo de ­voleuses à la tire à l’air innocent. « C’est tout nous », avait-elle dit.

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