Humour: au fondement des choses

Voyage au bout du côlon.

Humour: au fondement des chosesDévitalisation dentaire, contrôle fiscal ou coloscopie : lequel remporte la palme du divertissement ? J’ai survécu aux trois, et je peux affirmer que la coloscopie gagne haut la main, bas les culottes!

À l’aide de joyeuses métaphores nautiques, mon médecin m’a présenté cette intervention comme la découverte, par périscope interposé, de 1 500 mm de territoire inexploré. D’une certaine manière, ce voyage en terra incognita me semblait bien plus long que la croisière entre Vancouver et Honolulu que j’avais autrefois envisagée. Et puis, qui voudrait des photos souvenirs de son côlon sigmoïde ? J’ai déclaré que j’avais toujours associé Freud à la psychanalyse. Comment avait-on pu donner son nom à un organe situé sous la ceinture ?

Privé du gène de l’humour, mon médecin a répondu que le sigmoïde, cette partie du gros intestin qui relie le côlon descendant au rectum, ne constituerait qu’une fraction du périple. Pas de raccourci possible. Il voulait clairement tirer le maximum de cette expédition endoscopique. Et c’était bien ma chance : une cabine avec vue venait de se libérer à la suite d’une annulation.

« Préparez-vous pour lundi, a précisé mon sévère docteur.
- Me préparer ?
- Il faut vider le côlon avant ­l’intervention. »

Ah.

Le buffet d’une croisière « coloscopique » ne peut rivaliser avec celui des paquebots de luxe : au menu, bouillon clair et gelée jaunâtre.
Oubliez le bar et la piscine.

Des stimulants au doux nom de « Formule Clenzo » et autres joyeusetés déclenchent cette méthode de purification. Ne vous laissez pas tromper par les tranches d’orange appétissantes ou les slogans vendeurs sur l’emballage : ce sont des purgatifs administrés par voie orale. La consonance rappelle le purgatoire et ce n’est pas un hasard.

Le Clenzo est composé d’acide citrique (d’où les tranches d’orange retouchées) additionné d’oxyde de magnésium, un isolant pour câbles industriels, et de sodium picosulfate, au goût de sous-marin rouillé.

À ma grande surprise, la première fois que j’ai versé cette poudre supposément inoffensive dans de l’eau, elle a pétillé. L’étiquette précisait : « En de rares occasions, le mélange peut chauffer. Laissez refroidir avant de boire. » Écoutez bien, vous qui dormiez en cours de chimie, c’est une fission nucléaire dans votre verre ! Avalez, et cette mixture se répandra dans le moindre recoin de votre corps.

Dans un bel euphémisme, on vous conseille aussi d’avoir accès à des toilettes. À l’aube, j’avais perdu un kilo, j’étais aussi propre qu’un sou neuf et prête à embarquer. Levez l’ancre !
J’étais de bonne humeur jusqu’à ce que l’infirmière installe ma perfusion. Bon sang, ils vont farfouiller dans mon système digestif ! J’ai exigé le nom des antalgiques qu’on m’avait prescrits, saisi mon téléphone et cherché en ligne : l’un était plus puissant que la morphine, l’autre « parfois utilisé dans les exécutions par injection létale ». Cela devrait suffire.

Ensuite, je me rappelle avoir fait l’éloge du meilleur pain à la citrouille que j’ai jamais mangé. « On entend souvent ce genre de propos », a dit l’infirmière, affable. Bon, je nageais toujours en plein délire. Mais, au moins, je n’avais pas souffert. Mieux encore, selon le médecin, tout s’était bien déroulé.

Vous pensez réserver une cabine pour une croisière coloscopique ? Si votre médecin vous prescrit une séance photo du sigmoïde, souriez. Vous adorerez le pain à la citrouille. Et la sérénité retrouvée, quand tout sera, comment dire… derrière vous.

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