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La reconstruction d’Hélène Brunet

Le 7 juillet 2000, Hélène Brunet, une jeune femme de 31 ans, sans histoire, qui partage depuis près de cinq ans la vie de son amoureux et de son enfant dont il a la garde partagée, peine à sortir de son lit.

Elle doit aller travailler au restaurant Eggstra à Montréal-Nord, où elle a été embauchée comme serveuse il y a un an. Elle a complété un baccalauréat en sexologie, mais sans débouchés, elle a opté temporairement pour ce métier.Toute la matinée, l’odeur du café parfume ses incessants allers-retours entre la cuisine et les tables. En milieu d’avant-midi, un ancien joueur de hockey professionnel, Normand Descôteaux, ami du chef des Hells 

Angels Maurice « Mom » Boucher, vient déjeuner. Robert Savard, un prêteur usuraire, rejoint Descôteaux. Hélène Brunet éprouve de l’appréhension envers les motards criminels et leurs sympathisants qui se rencontrent souvent ici et qui font les manchettes des journaux pour différents crimes. Elle a toujours refusé de les servir mais ce matin-là, elle y est contrainte parce que les autres serveuses n’ont pas le temps.

Quelques minutes plus tôt, un client au comportement étrange, qui se tient à l’écart, a commandé une assiette de fruits. Une casquette sur la tête, il mange lentement avec ses mains en jetant des regards autour de lui. Elle ne le sait pas encore, mais il s’agit du tueur à gages Gérald Gallant.

Tout à coup, elle aperçoit à l’entrée du restaurant un homme qui enfile des gants et camoufle son visage sous une cagoule. Il avance précipitamment, un pistolet pointé en direction de Descôteaux et Savard. Elle saura plusieurs années plus tard qu’il s’agit de Gérard Hubert, un complice de Gallant.

« J’ai cru que c’était une plaisanterie, jusqu’à ce que des coups de feu retentissent, raconte Hélène Brunet. J’ai essayé de me cacher sous une table, mais Descôteaux m’a agrippée par les épaules et s’est servi de moi comme bouclier humain. »

Hélène est grande et forte, mais elle ne réussit pas à lui faire lâcher prise en lui donnant des coups de coudes dans les côtes. « Ce furent les 5 secondes les plus longues de ma vie », confie-t-elle.

Gallant rejoint Hubert et se met à tirer. Pendant qu’Hélène Brunet se débat en criant, au milieu d’une quinzaine de clients apeurés, Savard est mortellement atteint de trois projectiles à la tête et gît sur le sol. Deux balles blessent Descôteaux. Quatre autres transpercent le bras et la jambe droite d’Hélène Brunet.

Les tirs cessent aussi rapidement qu’ils ont commencé. « Je me sentais sale parce que je trempais dans le sang de Savard et Descôteaux, se remémore Hélène Brunet. Le gérant du restaurant m’a traînée sur le plancher, à l’écart, pour me séparer d’eux, en attendant l’arrivée des secouristes. »

Toujours consciente, Hélène Brunet est transportée à l’Hôpital du Sacré-Cœur. « Quand je suis arrivé aux urgences, se souvient son père, André Brunet, ma fille était enveloppée dans des pansements imbibés de sang et ne voulait pas ouvrir ses yeux. Elle répétait : «  Je ne veux pas voir celui qui s’est servi de moi comme bouclier !  » »

Descôteaux est couché sur une civière, à côté d’elle. Une infirmière tire finalement un rideau pour les séparer. Pour ne pas l’effrayer, André Brunet ne lui révèle pas que des agents de sécurité qui montent la garde sont inquiets. « Un homme s’est présenté avant moi et prétendait être le père d’Hélène. Il n’a pas pu le prouver et est reparti. Qui sait si l’un des tueurs n’est pas venu pour achever ma fille ? »

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Hélène Brunet est opérée durant la nuit. Elle a perdu la moitié de son sang. Les chirurgiens soignent ses plaies et implantent une tige de métal de 45 centimètres dans sa jambe pour

réparer son tibia éclaté. Durant les deux semaines d’hospitalisation, des agents font le guet devant sa chambre. Elle est ensuite transférée dans un centre de réadaptation sous une fausse identité pour assurer sa sécurité.

Fin août, Hélène apprend à la radio que Ginette Reno et Jean-Pierre Ferland ont chanté au mariage d’un Hells Angels. Révoltée par une telle banalisation de la violence des bandes de motards et par le laxisme des autorités publiques à leur égard, elle appelle à la tribune téléphonique de l’émission, raconte sa terrible histoire, et dénonce sans retenue les motards. Son combat contre les groupes criminels commence.

Elle ressent maintenant le désir de revoir les lieux du crime. Son amoureux qui est toujours à ses côtés et passe ses nuits sur un matelas installé au sol de sa chambre, pousse son fauteuil roulant. « J’avais besoin d’affronter la réalité pour reprendre le contrôle de ma vie, explique-t-elle. Mon cœur s’est mis à battre très fort en revoyant l’endroit où ça s’est passé. Je vivais à nouveau la fusillade, les images se bousculant en accéléré dans ma tête comme dans les films policiers. » Des collègues de travail l’entourent et l’encouragent. Des larmes coulent sur son visage. Hélène Brunet veut être sur pied le plus vite possible et tentera d’y parvenir avec la visualisation créatrice.

« Le chirurgien m’a expliqué que ma jambe se rétablirait au rythme de un millimètre par jour. À toutes les 24 heures, j’imaginais ce millième de mètre pour progresser ! Je lisais aussi beaucoup de livres sur la pensée positive. » Hélène Brunet a également besoin de comprendre pourquoi elle s’est retrouvée au cœur d’un règlement de comptes.

« Quand je me suis présentée en béquilles dans le bureau d’un policier, ce dernier, mal à l’aise, m’a avoué qu’habituellement les victimes des motards ne parlent pas. Elles sont mortes ! » Ordinairement timide et réservée, elle repousse les mèches brunes de son visage et le regarde furieusement avec ses yeux pers, exigeant de voir les photographies de la scène de crime. Dans un premier temps, il refuse, puis cède à sa demande quand elle lui explique que cela l’aidera à guérir.

« Madame Brunet voulait avoir l’adresse des personnes impliquées dans la tuerie et nos dossiers pour les poursuivre, se souvient André Bouchard. Je lui ai dit qu’on ne savait pas encore qui étaient les tueurs et de faire très attention parce que ces criminels n’hésiteraient pas à s’en prendre à elle. Elle m’a répondu qu’elle n’avait pas peur ! »

Non, Hélène Brunet n’a pas peur, mais est plutôt habitée par la rage contre l’injustice qu’elle a subie. Elle ne s’est sentie intimidée qu’une seule fois, lorsque deux motards l’ont dévisagée pendant qu’elle accordait une entrevue à un journaliste dans un restaurant. « Il n’était pas question que je cède. Je suis restée sur place ! »

Sa colère monte d’un cran lorsqu’un journaliste écrit qu’elle aurait été victime d’une balle perdue. Elle ameute de nombreux médias pour rectifier les choses. De simple citoyenne anonyme et timide, Hélène Brunet devient un personnage public. Elle incarne désormais les victimes innocentes que laisse dans son sillage la guerre des motards. Dans un contexte où plus d’un aurait opté pour le plus strict anonymat par peur de représailles, Hélène Brunet a choisi de se tenir debout et de proclamer haut et fort que justice soit rendue aux victimes. 

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Des passants la reconnaissent dans la rue et la félicitent pour son courage. À sa stupéfaction, une conjointe et une ex-conjointe de motards croisées dans des lieux publics lui témoignent également des encouragements. « Ce n’est pas du courage. C’est de la rage ! En plus d’être victime d’un crime, on est victime du gouvernement ! »

Blessée sur son lieu de travail, elle ne peut pas recevoir le soutien financier du fonds d’indemnisation des victimes d’actes criminels mais uniquement de la CSST qui lui verse d’abord seulement 50 % de ses revenus de pourboires, alors que d’autres travailleurs dans la même situation auraient eu droit à 90 % de leur salaire.

Elle part en croisade avec d’autres victimes, dont Josée-Anne Desrochers, la mère de Daniel Desrochers, 11 ans, tué par l’explosion d’un véhicule piégé, dans l’est de Montréal, en 1995. Elles exigent la création d’un fonds d’indemnisation spécifique pour les victimes du crime organisé qui serait financé par les millions de dollars saisis par la police. Le ministre de la Justice refuse, prétextant que le gouvernement offre déjà différents programmes d’aide. 

Hélène Brunet rencontre aussi le ministre de la Sécurité publique, Serge Ménard, pour obtenir une loi antigang plus sévère. « Il m’a dit que le jour du drame, j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Je lui ai répondu que j’étais au travail. Ce sont les criminels qui n’étaient pas au bon endroit ! »

De 1994 à 2002, la guerre des motards au Québec a donné lieu à 150 meurtres et plus de 170 tentatives de meurtre. Jusqu’au début des années 2000, on déposait rarement des accusations parce que la loi fédérale antigang, adoptée en 1997, n’avait pas assez de mordant. Deux mois après l’attentat contre Hélène Brunet, le journaliste Michel Auger passe lui aussi près de la mort, tiré à bout portant par des Hells Angels dans le stationnement du Journal de Montréal. Sur toutes les tribunes, l’opinion publique s’indigne. Que des criminels s’entretuent passe encore à la limite, mais quand des enfants, des citoyens ordinaires et des journalistes font les frais de cette guerre sans merci, c’en est assez. Le gouvernement du Québec demande finalement à Ottawa d’adopter une loi antigang plus musclée qui rend illégale l’appartenance à une organisation criminelle. D’importantes descentes policières ont lieu. L’opération Printemps 2001 permet l’arrestation de quelque 120 personnes et la tenue d’un méga-procès.

Découvrez d’autres témoignages dans notre section reportages.

« Le gouvernement a donné plus de ressources aux policiers. Il s’était aussi engagé officiellement à aider davantage les victimes du crime organisé, souligne l’ex-ministre libéral de la Justice Marc Bellemare, mais il n’a pas eu la volonté politique de le faire. Hélène Brunet a cependant sensibilisé l’opinion publique aux misères des victimes du crime organisé en dénonçant les motards dans les médias. Une femme sans défense faisait finalement bouger les choses ! » Un des amis d’Hélène Brunet, Mario Turchetta, avec qui elle a déjà travaillé, savait qu’elle avait du caractère mais il a été impressionné de la voir monter en première ligne pour défendre sa cause, mais aussi celle des autres en pareille situation. 

C’était David contre Goliath ! Michelle Laforest, dont le fils Francis est mort à l’âge de 29 ans à Terrebonne en 2000, assassiné à coups de batte de baseball par des sympathisants des Hells Angels à qui il refusait le trafic de la drogue dans son bar, a beaucoup d’admiration pour Hélène Brunet avec qui elle a fait partie du Regroupement des innocentes victimes du crime organisé. « Hélène est une battante. Elle ne lâche jamais », dit Mme Laforest.

En 2001, Hélène Brunet va encore plus loin en sollicitant une rencontre en prison avec Maurice Boucher, mais sa demande est rejetée. « Un policier de la SQ m’a téléphoné pour me demander si je voulais le tuer, raconte-t-elle. Je voulais juste lui dire que le règne de la terreur tirait à sa fin et qu’on ne voulait plus d’innocentes victimes. » Elle réplique en devenant la première Québécoise à déposer une poursuite civile en dommages et intérêts contre un membre de gang criminel. « La seule façon de leur faire mal, c’est de prendre l’argent de ces terroristes qui se foutent de la vie des gens ! » Elle réclame un demi-million de dollars à Normand Descôteaux et Maurice Boucher, mais a beaucoup de difficulté à trouver un avocat pour défendre sa cause, qu’elle laissera tomber quelques années plus tard, faute d’argent et d’énergie.

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Les séquelles

Elle a beau être déterminée, sa santé mentale est affectée. Elle déprime, s’isole, se sépare de son conjoint et perd de vue ses amis. Longtemps, elle évitera de s’asseoir de dos à la porte d’un restaurant. En voiture, elle craint que quelqu’un la suive pour la tuer. Un an après l’attentat, elle ne sort plus de sa maison, ne veut plus parler à personne, même pas à son père. Elle ne mange plus et a à peine la force de se laver. Lorsqu’elle prend conscience que sa chatte ne se nourrit plus elle non plus, elle constate l’ampleur de son désespoir. « Elle m’a ouvert les yeux et je me suis reprise en main ! »

Durant cinq ans, trois psychologues la suivent à tour de rôle. Surtout, elle a la chance d’avoir une famille tricotée serrée et une tante, Lise, qui l’accompagne continuellement à ses rendez-vous médicaux. « Hélène a toujours été protectrice. Dans mon enfance, quand j’étais seule et triste, elle était toujours là pour essuyer mes larmes, raconte Manon, sa sœur cadette. J’aurais voulu lui rendre la pareille après le drame, mais je ne savais pas quoi faire et quoi dire. Je lui répétais qu’elle était en vie, que j’avais peur pour elle quand elle dénonçait les motards. Elle me répondait que c’était inacceptable et qu’elle devait répliquer. »

« Hélène ressemble beaucoup à notre mère qui avait un fort caractère », ajoute son frère Robert. Leur mère, Michèle, est morte d’un anévrisme à l’âge de 38 ans et Hélène a éprouvé le besoin de combler son départ en prenant soin de sa famille, même si elle n’avait que 13 ans.

« La journée du décès de ma mère, raconte-t-elle, nous étions assis avec mon père. La voix en sanglot il nous a dit : « qu’est-ce qu’on va devenir les enfants ?  » Je lui ai répondu : «  On va s’en sortir !  » Maman nous a montré à nous débrouiller. En arrivant de l’école, je faisais le souper, le ménage, le lavage. Ma mère aurait voulu que je sois forte ! »

Sa mère a toujours été son modèle. « Lorsque les projectiles transperçaient mon corps, je l’entendais me dire : « Hélène ça fait mal mais tu vas t’en sortir ! » »

En 2009, Hélène Brunet vit au jour le jour avec un nouveau conjoint, après des études universitaires en journalisme, en relations publiques et en santé et sécurité du travail, et un emploi au gouvernement, lorsque des policiers frappent à sa porte.

Ils lui annoncent qu’un des individus qui a tenté de la tuer a été arrêté trois ans plus tôt en Europe pour une histoire de fraudes. Son ADN a été retrouvée sur les lieux d’un meurtre commis dans les Laurentides. Il est devenu délateur et a été placé sous protection policière avant de comparaître devant un tribunal à Québec. Il s’appelle Gérald Gallant et a avoué 28 meurtres dont celui de Robert Savard, en plus d’avoir tenté de tuer 13 autres personnes dont Normand Descôteaux. Âgé de 57 ans, il est condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. Gallant permet l’arrestation de 11 suspects dont Gérard Hubert, condamné à quinze ans de détention pour complot pour meurtre. 

Le narcotrafiquant Raymond Desfossés, caïd du gang de l’Ouest ayant commandé de nombreux assassinats, dont la tuerie du 7 juillet 2000, écope 20 ans de prison. « J’ai repris confiance en la justice, s’exclame Hélène Brunet, après avoir  assisté à la comparution de Gallant. Je croyais avoir encore la rage au cœur en le voyant, mais ça n’a pas été le cas. On s’est regardé dans les yeux et j’ai senti qu’il voulait s’excuser. Je ne pourrai cependant jamais lui pardonner ! Je veux aller le rencontrer au pénitencier pour lui raconter tout ce qu’il m’a fait vivre. J’ai dû passer de nombreuses années à guérir. J’ai des cicatrices et des engourdissements au bras et à la jambe. Il m’arrive encore de faire de terribles cauchemars. Ils ont tué mon rêve d’avoir des enfants à moi. Le 7 juillet 2000, je me croyais en sécurité en allant gagner ma vie, mais j’en ai perdu une partie. »

Malgré tout, Hélène Brunet a maintenant l’âme en paix. Et se voit encore plus heureuse dans l’avenir. « Je pourrais en vouloir à Dieu, à la planète entière, mais ça ne donnerait rien, dit-elle. Ce drame m’a appris qu’il ne faut jamais abandonner. Si tu échoues, c’est uniquement parce que tu n’auras pas fait ce qu’il faut pour réussir. Ton existence t’appartient ! »