Enterré vivant

Personne n’a vu Arick Baker chuter dans le silo à céréales. Personne ne sait qu’il s’enfonce dangereusement dans le maïs.

Enterré vivant

Son père l’avait prévenu dès l’enfance: «Si tu tombes dans le maïs, tu n’en sortiras pas.»

Les énormes silos à grains qui parsèment le paysage de l’Iowa contiennent assez de maïs séché pour engloutir un homme et l’étouffer en quelques ­secondes.

Les accidents sont souvent mortels : 26 disparus aux États-Unis rien qu’en 2010. Bien souvent, les pompiers appelés au secours dans un silo ne parlent pas d’opération de sauvetage, mais de récupération de corps.

Ce mercredi de juin cependant, Arick, 23 ans, ne pensait pas aux risques. Il assumait souvent les tâches les plus ardues de la ferme familiale : son père, Rick, vieillissait et Kay Palmer, l’unique ouvrier agricole, affichait 71 printemps. Arick avait trimé deux jours à nettoyer son premier silo et il voulait finir le travail.

Ce matin-là, son père et Kay ­Palmer se relayaient pour transporter les chargements de grains. Arick se tenait debout dans le silo de plus de 2 000 m3, du maïs jusqu’aux chevilles. À l’aide d’un tuyau en PVC, il s’escrimait contre les blocs de maïs pourris qui bloquaient l’écoulement. La température atteignait les 58 °C.

Asthmatique, il avait reçu de son père un masque respiratoire à piles, avec une visière et un tissu qu’il avait noué sous son menton. Le masque ne produisait pas d’oxygène, mais filtrait au moins la poussière.

Vers 10 h 30, Rick Baker descendit du toit d’où il gardait un œil sur son fils pour éteindre l’extracteur rotatif. Ce dispositif en forme de vis, à la base du silo, servait à transvaser les grains du silo dans le camion en attente. Le chargement terminé, Rick démarra. Quelques secondes plus tard, Arick  sentit le maïs céder sous ses pieds.

Il l’ignorait encore, mais il venait de transpercer un amas de grains moisis qui s’était solidifiés au-dessus d’une poche d’air. Cette poche se remplissait rapidement, aspirant le maïs et le garçon. Le grain atteignit ses genoux, puis sa taille.

Une corde fixée au toit du silo enserrait son bras droit. Arick s’y agrippa de toutes ses forces, sans résultat ; comme happé par les sables mouvants, il vit la corde glisser entre ses mains gantées. « Papa ! » hurla-t-il. Il prit une profonde inspi­ration. Obscurité, silence ; le maïs l’avait englouti.

Arick était figé, son bras gauche tendu vers le haut. Seul le bout de ses doigts dépassait du maïs. La pression était énorme. Il sentait chaque centimètre de son corps comprimé par une force démoniaque. Il tenta de bouger sa jambe, mais le maïs se ruait aussitôt dans l’espace libéré, augmentant encore la pression. Chaque respiration l’épuisait. Son hyperventilation davantage encore. Son masque lui permettait d’aspirer un peu d’air, mais combien de temps les piles tiendraient-elles ? Trois heures ?

Mon père doit savoir où je suis, il va comprendre, se dit-il. Une autre pensée le terrifia soudain : que se passerait-il si Kay Palmer revenait et redémarrait l’extracteur rotatif ? La boîte de vitesses n’était qu’à quelques centimètres de son pied droit. Il serait aspiré dans la machinerie.

Les heures s’écoulèrent. Arick repoussait la folie en songeant à tout ce qui lui manquerait. Le week-end précédent, il s’était rendu au lac des Ozarks, dans le Missouri, avec des amis. Ils avaient loué un ponton et mis le cap sur une anse magnifique. Ce fut un des plus beaux week-ends de sa vie. Dire que tout cela pourrait prendre fin… Il ne parlerait plus avec eux. Certains avaient quitté l’Iowa et apprendraient son décès sur Facebook. Il ne saurait jamais comment les choses auraient tourné avec cette fille qu’il venait de rencontrer et qui, au moment même où il suffoquait lentement dans la solitude, lui envoyait un sms : « Hé ! Es-tu mort, toi, ou refuses-tu de me parler aujourd’hui ? »

Remplir ses poumons d’air lui demandait de plus en plus d’efforts, la moindre respiration se heurtant à la résistance inflexible de la montagne de maïs qui le comprimait de partout. Fatigué, il commença à osciller entre conscience et inconscience.

À 10 h 32, juste après avoir démarré, Rick avait laissé un message téléphonique à son fils : « Hé ! Arick. Comme un idiot, je suis parti sans attendre que tu sois sorti du silo. Appelle-moi dès que tu as ce message. » Deux heures plus tard, il n’avait toujours pas eu de réponse. Il avait alors appelé Kay Palmer pour lui demander de vérifier que tout allait bien avant de redémarrer l’extracteur. Celui-ci avait regardé dans le silo, il n’y avait vu ­aucun signe d’Arick, juste une corde qui pendait du toit jusque dans le maïs. C’est alors que Kay héla une patrouille de police qui faisait sa ronde.

Il était 12 h 45 quand les pompiers d’Iowa Falls surgirent à la ferme. Tyler Prochaska, 15 ans de service, et son collègue Jason Barrick descendirent immédiatement dans le silo. Tout était calme, silencieux. Ils fouillèrent la structure sombre et étouffante quelques minutes avant d’annoncer la mauvaise nouvelle par radio : « On n’entend rien et on ne voit rien. S’il est là-dedans, le gamin doit être mort. » À cette même seconde, un hurlement jaillit, juste sous leurs pieds : « Je suis vivant, je suis vivant, vivant ! »

Tyler et Jason se jetèrent à genoux pour creuser tels des chiens d’avalanche, guidés par ce qu’ils entendaient d’Arick. Bizarrement, le jeune homme comptait à voix haute. Tyler avait du maïs jusqu’aux coudes quand il trouva la main tendue du fermier. Il la saisit, et elle l’agrippa en retour avec une énergie désespérée.

La certitude que la victime était ­encore vivante galvanisa les pompiers. La tête maintenant hors du maïs, Arick voyait bien qu’il se trouvait au centre d’un entonnoir, les grains entassés en piles hautes et fragiles autour de lui. Cinq fois les secouristes dégagèrent sa tête, cinq fois un torrent de maïs l’engloutit, le replongeant dans une obscurité effrayante. Les pompiers creusaient sans relâche au son intermittent du bip du masque d’Arick dont les piles se déchargeaient peu à peu.

Les pompiers apportèrent un tube de sauvetage dans le silo : un cylindre de métal avec des panneaux amovibles conçu pour alléger la pression autour d’une victime. Flambant neuf, il n’avait encore jamais été testé. Tyler et Jason enfoncèrent les panneaux dans le maïs autour d’Arick, formant une cloison protectrice. Puis, ils se relayèrent pour enlever les grains à la main et avec leur casque.

Tyler se glissa dans le tube, arc-boutant son corps pour empêcher les cloisons de s’effondrer. L’une d’elles céda, ouvrant la voie aux grains ; il colmata la fuite avec son dos. Les auxi­liaires médicaux exhortèrent les secouristes à prendre une pause après deux heures et demie dans le silo brûlant, mais Jason et Tyler refusèrent de quitter Arick. Si on bouge, il meurt, songeait Tyler.

Plus de 120 pompiers volontaires et fermiers de la région avaient accouru. Avec des scies, des chalumeaux, ils percèrent des trous à la base du silo pour tenter de le vider, sans grand résultat. Ils se relayèrent pour pelleter le grain qui bouchait les ouvertures. Ils progressaient avec lenteur quand Rick Baker décida d’utiliser le bulldozer d’un voisin pour dégager la voie.

L’opération de sauvetage en était à sa troisième heure quand, vers 16 h, d’un geste souple, les pompiers libérèrent la jambe d’Arick et tirèrent le garçon hors du tube. Celui-ci s’effondra sur Tyler en sanglotant. Les deux pompiers l’étreignirent avant de s’effondrer à leur tour, trop épuisés pour tenir debout.

Un mois plus tard, la famille ­Baker invita les sauveteurs. Arick n’avait passé que deux jours à l’hôpital. Son rétablissement était complet. Les médecins l’avait mis sous perfusion et avaient retiré le maïs incrustés dans sa peau. Ils lui confièrent que sa résistance cardiaque avait été poussée à son extrême limite. « Selon eux, si j’avais eu cinq ans de plus, mon cœur aurait ­explosé, raconta le garçon. Et cinq ans de moins, je serais mort écrasé. »

À table, après les larmes et les étreintes, Arick et Tyler s’étaient attaqués au rôti de porc en demandant au jeune fermier : « Pourquoi compter à voix haute ? Tu nous chronométrais ? »
Arick l’ignorait et n’avait pas d’explication rationnelle. Rapidement, il tourna la page de cette épreuve. Il apprivoisa et adoucit ses souvenirs. Pourtant, aujourd’hui encore, il arrive qu’un sentiment d’oppression le saisisse. Il sombre alors en lui-même, en proie à une terrible sensation d’impuissance.

Pendant une seconde, il se retrouve à nouveau dans le noir, le silo et son sarcophage de maïs.

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