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La technologie inhibe-t-elle la créativité de nos enfants?

Pour les parents exténués, les tablettes, iPads et iPhones sont une bénédiction. Mais la technologie inhibe-t-elle la créativité des enfants ?

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La technologie inhibe-t-elle la créativité de nos enfants?

À la naissance de mon premier enfant, je traînais cette idée que les cuillères en bois, les crayons de couleurs et les livres seraient tout ce dont on aurait besoin. Un an plus tard, nous avons pris notre premier vol transatlantique. J’ai très vite compris que Sophie la girafe n’était rien comparativement à l’iPhone. Qui n’a jamais regardé des vidéos sur Youtube d’enfants gazouillant, faisant glisser leurs petits doigts boudinés sur un écran tactile? Avec des interfaces si faciles d’utilisation, il n’est pas surprenant que les tout-petits s’adaptent si vite à la technologie.

 

Trois ans plus tard, nous avons eu un deuxième enfant, deux iPads, et en sommes à notre cinquième iPhone (les enfants adorent faire des lobs avec les objets). Nous avons accumulé assez de gadgets à piles pour remplir un magasin. Je n’ai pas abandonné les bols d’air frais pour les applications gratuites, et mes enfants, de deux et quatre ans, n’ont pas remplacé leurs pinceaux par Netflix. Mais la réalité exige parfois la iNounou. C’est pourquoi beaucoup de parents utilisent l’iPad. Après le retour précipité de la garderie, papa prépare le repas pendant que maman trie les chaussettes et défait les sacs à déjeuner, et les petits ont droit à 20 minutes de spectacle. Soyons modérés, n’est-ce pas ? « Chaque fois qu’il y a un changement important dans les objets courants, on ne sait pas quel impact il aura », dit Michaela Wooldridge, doctorante en psychologie à l’Université de Colombie-Britannique, qui étudie les effets de la technologie sur le développement des enfants et des nourrissons. « Comme ces appareils sont très récents et que la technologie évolue sans cesse, nous n’avons pas eu le temps de mesurer leurs effets à long terme. »

Presque tous les parents d’enfants d’âge scolaire sont aux prises avec le problème de la durée du temps d’écran, télé ou tablette, à la maison. Et les discussions animées commencent à un âge de plus en plus jeune. La majorité des tout-­petits sont ce qu’on appelle les « enfants du numérique ». Ils n’ont jamais vécu sans gadgets électroniques. Les plus récents conseils de la Société canadienne de pédiatrie, publiés en 2013, déconseillent toutes les « activités à l’écran » (comme les tablettes et smartphones) pour les enfants de moins de deux ans, et recommandent de limiter le temps d’écran récréatif à un maximum de deux heures par jour pour les enfants en âge scolaire.

 

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Retirer un iPad des mains d’un enfant est monnaie courante pour plusieurs d’entre nous. Hayley Chiaramonte, une mère torontoise, reconnaît la valeur créative de jeux cultes comme Minecraft, mais s’inquiète de l’obsession qu’en fait sa fille de huit ans. « Elle est complètement insensible quand elle est sur l’iPad, comme si elle nous avait quittés pour une autre planète », raconte Mme Chiaramonte.

 

Selon Michaela Wooldridge, les spécialistes ne savent pas encore si les enfants nés il y a trois ans, par exemple, seront plus obsédés par la technologie que ceux de huit ans dont les premières années se sont déroulées sans de nombreux appareils portatifs. « Les nourrissons et les enfants sont sous-représentés dans la recherche, car ce n’est que récemment qu’on les considère comme des consommateurs. » Tout comme les habitudes parentales, la personnalité et les intérêts d’un enfant jouent un rôle dans son attirance pour les médias.
Selon une étude sur les effets des médias et de la technologie sur les jeunes utilisateurs, menée en 2013 par l’association américaine à but non lucratif Common Sense Media, 38 % d’enfants américains de moins de deux ans utilisent des tablettes ou des smartphones – peut-être même avant de formuler leur première phrase (ce chiffre était de 10 % en 2011). À l’âge de huit ans, 72 % des enfants ont déjà utilisé un smartphone, une tablette, ou un appareil mobile similaire.

À en juger par les témoignages de familles, il semble, selon Michaela Wooldridge, que c’est d’abord à des fins éducatives que les parents accordent du temps d’écran aux tout-petits et nourrissons. « En réalité, lorsqu’on demande aux parents comment ces appareils sont utilisés, c’est la plupart du temps pour occuper ou distraire l’enfant », dit-elle.

Certaines familles limitent l’utilisation des tablettes à 20 minutes pendant qu’elles sont coincées au supermarché ou en voiture. D’autres s’en servent comme gardiennes à domicile plusieurs heures à la fois. Mais poser un iPad sur les genoux d’un enfant de trois ans, sans supervision, ne sera pas très positif, ajoute Mme Wooldridge. On peut faire l’éloge des meilleures applications les plus récentes, mais les enfants ont tout de même besoin d’être guidés. « La manière dont les tout-petits et les nourrissons se développent et apprennent passe par l’interaction sociale, et l’appareil en lui-même ne peut la remplacer. »

 

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Lisa Guernsey s’est interrogée sur la technologie, et sur ce qui convenait pour ses deux filles, aujourd’hui âgées de 11 et 10 ans. Elle en a tiré un livre, intitulé Screen Time. Journaliste à la tête d’un programme d’éducation de la petite enfance, à Washington, elle conseille aux parents d’être attentifs aux trois aspects que sont le contenu, le contexte et l’enfant. « Au lieu de dire : « Les médias à l’écran sont-ils bons ou mauvais pour nos enfants ? », il est important de s’interroger sur le contenu à l’écran, sur le contexte dans lequel le média est utilisé, et sur les besoins de l’enfant », explique-t-elle.

En gardant à l’esprit certains critères, le média peut servir de tremplin à l’échange, à la découverte et au jeu. Lisa Guernsey explique que certaines expériences positives résultent parfois de l’usage d’un appareil avec son enfant, en apprenant comment l’utiliser ensemble. Cela peut être aussi simple que de poser des questions sur les animaux du zoo virtuel qu’il est en train de créer, tout en vidant le lave-vaisselle.

Il y aussi les moments où l’on aimerait boire une tasse de thé ou un verre de vin et lire le journal. Cela devient possible en confiant l’iPad à son enfant. La tablette peut devenir un passe-temps à un moment de la journée et un sujet de conversation à un autre. « Aussi longtemps qu’on préserve un sain équilibre entre les moments de non-interaction et ceux d’interaction, il n’y a pas lieu de s’inquiéter », dit Mme Guernsey.

Comme avec n’importe quel autre outil, il y a un temps et un lieu pour s’initier, selon les capacités de développement de l’enfant. « Ces appareils ne sont pas bénins », ajoute-t-elle. Ce qui inquiète, c’est la crainte que l’iPad remplace une expérience plus riche encore, comme jouer aux échecs ou grimper aux arbres. La créativité enfantine est-elle appauvrie par les jeux vidéo et les mondes virtuels ?

 

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Tout n’est pas noir ou blanc, ­selon Jason Krogh, PDG de Sago Sago, une entreprise canadienne qui crée des applications pour enfants. « C’est comme si vous deviez avoir une conversation avec votre enfant chaque fois qu’il risque de jouer avec un iPad. Mais cela n’est pas toujours possible. » M. Krogh développe des applications pour sa fille de la même manière qu’il examine de près les émissions qu’elle regarde et les livres qu’elle lit. « Un livre ou un jouet pour enfants peut être bon ou mauvais, et c’est vrai également pour les produits de la technologie. » Il conseille aux parents d’être prudents quant aux applications soi-disant éducatives, et de se concentrer sur ce qui est amusant et imaginatif. « Je crois que les enfants ont besoin de jouer davantage. »

M. Krogh cite un des jeux préférés de sa fille, Toca Tea Party (du développeur suédois Toca Boca), comme un bon exemple d’application-jouet. « Il ne vise pas à déterminer toute l’expérience, il agit comme un élément dans un jeu créatif. »Lisa Guernsey est de l’avis de Jason Krogh, mais aimerait aussi voir différents genres de jeux et des façons innovatrices d’utiliser nos appareils. « Nous devons exiger des médias qu’ils encouragent l’interaction sociale et l’ingéniosité, et non le repli sur soi », dit-elle.

Cette zone de concentration fait de l’iPad un appareil idéal des longs vols, des trajets en voiture et des jours pluvieux à la maison. Mais en dépendre, dit Judy Arnall, conseillère en éducation à Calgary, prive les enfants de l’expérience de l’ennui, qui inspire pourtant et permet la créativité. « Nous devons montrer à nos enfants que, parfois, c’est bon de ne rien faire. »

Arme à double tranchant, donc. Quand les enfants ont la bougeotte dans une longue file d’attente ou dans un restaurant, leur confier l’iPad est un moyen rapide de les calmer. Mais voilà que les parents se sentent à nouveau coupables d’utiliser la technologie pour résoudre la difficulté inhérente à leur rôle, au lieu de transformer ce moment en leçon de patience. Sans l’iPad, dit Judy Arnall, votre enfant aurait pu s’inventer un jeu ou entamer une conversation avec les adultes à table.

Je ne suis sûrement pas la seule mère victime du paradoxe « fais ce que je dis, pas ce que je fais » – j’envoie des textos depuis la table du petit-­déjeuner. Nous devons apprendre à nos enfants à utiliser les outils de notre culture raisonnablement, et cela commence par savoir quand les éteindre nous-mêmes. Comment puis-je attendre de mes enfants qu’ils se concentrent sur une chose à la fois quand je le fais moi-même rarement ? La technologie fait partie de la vie quotidienne des enfants, mais nous, parents, pouvons nous assurer de la manière dont elle est ancrée dans leur vie.

« Fixez des règles de base, conseille Judy Arnall. Bloquez des moments dans la journée sans technologie. » Cela s’applique autant aux parents qu’aux enfants. « Se fixer ses propres limites montre l’exemple aux enfants. »« Les outils n’ont que le pouvoir qu’on leur donne », dit Michaela ­Wooldridge.