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Dépendance aux analgésiques

Des experts affirment que l’usage des opioïdes est une tendance inquiétante au Canada.

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Dépendance aux analgésiques

ILS SE PRÉSENTENT sous une myriade de couleurs et de formes. Ils ont des noms imprononçables. Pour de nombreux patients, les médicaments d’ordonnance offrent un répit face à la douleur chronique et à la souffrance. Mais pour les quelque 200 000 Canadiens dépendants des analgésiques, l’armoire à pharmacie déclenche un besoin irrépressible d’avaler une pilule, entraînant ce que les médecins qualifient de crise des médicaments d’ordonnance.

Pour résoudre le problème, le Canada a lancé l’an dernier une campagne nationale. Les opioïdes, narcotiques à base d’opium comprenant notamment l’oxycontin, la codéine, le vicodin et le démérol, font l’objet d’un examen minutieux. Loin d’être inoffensifs, ils s’apparentent à l’héroïne de par leur composition chimique, la dépendance qu’ils induisent et leurs effets sur l’organisme qui, à long terme, vont de la sédation au déséquilibre hormonal. Il y a une dizaine d’années, le Canada se classait au sixième rang mondial pour le nombre d’ordonnances d’opiacés. Aujourd’hui, il est au deuxième rang, tout de suite après les États-Unis. Michel Perron, premier dirigeant du Centre canadien de lutte contre les toxicomanies, explique qu’il n’y a pas de raison précise à cette hausse, bien que l’efficacité des campagnes promotionnelles des fabricants d’opiacés et l’ajout de certains médicaments aux régimes d’assurance y contribuent.

« Au cours des 10 dernières années, les décès par surdose non intentionnelle se sont multipliés par deux de même que le nombre de personnes qui demandent un traitement contre la dépendance à ces médicaments, souligne-t-il. Il ne s’agit pas pour nous de cultiver la peur des opiacés ou de faire marche arrière sur certaines avancées dans le domaine de la prise en charge de la douleur, mais plutôt de peser les risques et les bienfaits. » La stratégie intitulée S’abstenir de faire du mal : répondre à la crise liée aux médicaments d’ordonnance au Canada présente 58 recommandations qui vont des politiques de règlementation destinées aux médecins aux mesures visant à limiter l’accès aux médicaments à risque élevé.

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Il y a environ 20 ans, à l’annonce des premiers résultats d’études portant sur les effets des opioïdes contre la douleur chronique intense et sur l’amélioration de la qualité de vie des patients, les fabricants ont entrepris de faire pression sur les médecins afin qu’ils les prescrivent. Si, jusque-là, le marché était dominé par les anti–inflammatoires tels que l’ibuprofène, les choses ont rapidement changé. Les médecins se sont mis à prescrire librement des opioïdes, souvent à fortes doses. Selon David Juurlink, interniste, chercheur en matière d’innocuité des médicaments et professeur à l’Université de Toronto, si la douleur persistait, on augmentait la posologie. « Dans les années 1990, si vous consultiez un médecin pour un genou blessé, il vous aurait sans doute conseillé le repos et du Tylénol, explique-t-il. Aujourd’hui, on vous prescrira probablement du percocet ou de l’oxycontin. » Soulignons que David Juurlink ne prône pas l’abandon des médicaments destinés à traiter la douleur chronique, mais plutôt la prudence : « Beaucoup plus de gens qu’on ne l’aurait cru sont devenus dépendants. »

Selon Michel Perron, le visage canadien des dépendances change. « Quand les gens pensent à un toxicomane, ils imaginent souvent quelqu’un qui vit dans la rue, le stéréotype du consommateur de drogue. La nouvelle stratégie du gouvernement consiste à replacer la pharmacodépendance dans son contexte pour aller au-delà de la dichotomie licite/illicite. »

Avec un peu de chance, ce changement d’éclairage entraînera un dialogue plus ouvert sur les solutions de traitement et le contrôle d’un problème qui, jusqu’à tout récemment, n’était pas reconnu. En dépit d’une étude du Geisinger Health Centre de la Pennsylvanie indiquant que ce sont les femmes plus âgées des banlieues et de la campagne qui font le plus grand usage d’analgésiques d’ordonnance, Michel Perron affirme que les Canadiens dépendants se recrutent dans tous les groupes. Du patient qui pratique le cumul et va dans deux pharmacies pour faire remplir son ordonnance à l’élève du secondaire qui chaparde les pilules d’un parent dans son armoire à pharmacie.

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Les aspects juridiques de la dépendance aux opioïdes se rapprochent plus des attitudes liées à la consommation d’alcool que de celles des drogues dures ; les médecins ne prescrivent pas de la cocaïne à leurs patients et ceux qui font un usage excessif de médicaments sont nombreux à se les procurer honnêtement et à ne devenir dépendants qu’après avoir reçu une prescription. Et comme acheter des pilules à la pharmacie sous ordonnance médicale n’est pas un crime, les possibilités d’intervention ne sont pas infinies.

Lever le voile sur l’abus des analgésiques permet d’aborder la question du traitement, qui est souvent semblable à celui auquel on a recours pour la désintoxication de l’héroïne, dont la méthadone. Mais tel que l’indique la stratégie nationale, on a beaucoup de chemin à faire avant d’établir un programme de traitement efficace. « C’est le dernier problème de santé caché, affirme Michel Perron. Il est plus facile d’admettre avoir survécu au cancer ou à la dépression qu’à la dépendance aux opiacés. »

COMMENT S’Y PRENDRE AVEC UNE POSSIBLE PHARMACODÉPENDANCE DANS VOTRE FAMILLE
Parlez-en d’abord avec la personne concernée en lui faisant part de vos inquiétudes. Souvent, un proche dépendant préférera ne pas en parler, explique David Juurlink. S’il rechigne, discutez-en avec son médecin. « À mon avis, le médecin ne mesure pas toujours l’ampleur du problème », dit-il. Si la règle de confidentialité entre patient et médecin interdit à ce dernier de divulguer de l’information à son sujet, rien ne s’oppose à ce qu’il en reçoive de son côté.

COMMENT DISCUTER POSOLOGIE AVEC VOTRE MÉDECIN
La dépendance signifie qu’on fait régulièrement usage d’une substance en dépit du mal qu’elle fait. Même si vous n’êtes pas dépendant, vous avez peut-être des doutes quant aux doses de médicaments que vous prenez. Demandez à votre médecin s’il est envisageable de diminuer la posologie graduellement. Selon David Juurlink, à fortes doses, certains analgésiques aggravent la douleur plutôt que de la calmer ; si votre sécurité vous inquiète, informez-vous.