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Chère maman!

Quatre personnalités nous parlent de la femme qui a le plus marqué leur vie.

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Chantal Lamarre

45 ans, comédienne, animatrice et chroniqueuse

Je dis souvent que je viens d’une famille plus ludique que pratique! C’est lié à ma mère. Ma créativité et mon originalité, je les lui dois.

Maman avait le sens du jeu. Elle portait en elle une excentricité. Chez nous, ça riait beaucoup, ça parlait fort… Quand j’allais chez mes amies, je m’ennuyais généralement à mourir! Sans le savoir, sans en parler, elle m’a légué l’instinct du plaisir. Cela dit, ma mère était une introvertie, et mon père, un animal social. Donc, je suis un «bâtard» de mélange!

Si j’ai souvent fait des chroniques pour inciter les gens à s’ouvrir, à essayer de nouvelles choses, je le dois à maman. Elle était curieuse, à l’affût de tout. Nous avons sûrement été parmi les premiers Québécois à manger des pousses de fougère et des tiges de quenouille!

Céramique, tissage et autres, j’ai accompagné ma mère dans plusieurs de ses aventures artistiques. Elle avait un goût sûr. Ce qui me mystifiait totalement: comment une mère pouvait-elle avoir du goût? Quoi qu’il en soit, j’ai vraiment grandi dans ses jupes. Avant de devenir une ado rebelle. Et de la juger.

Pourquoi ma mère n’était-elle pas, comme Yoko Ono, l’amoureuse d’un des Beatles? Pourquoi n’ouvrait-elle pas sa galerie d’art? J’aurais voulu qu’elle m’épate. Ce n’était pas son ambition. Elle n’a d’ailleurs jamais attendu cela de moi non plus. Même que, parfois, avec mes niaiseries et mes perruques ridicules, elle me trouve un peu voyante. Elle est très bon public, mais elle aurait préféré que je mène une carrière plus stable. Que je devienne archiviste dans un hôpital, par exemple! Le genre de propositions qui me poussaient exactement dans la direction opposée: ses craintes légitimes ont galvanisé ma débrouillardise.

Dieu merci, contrairement à bien des femmes de sa génération, elle n’est pas tombée dans le «trip Nouvel âge». L’amour de la lumière vitale, l’expression obligée des émotions, ça l’«énarve»! A 78 ans, elle demeure quelqu’un de profondément sceptique. J’ai la même lucidité. Je ne me conte pas d’histoires.

J’admire aussi sa retenue, sa discrétion. Je trouve qu’on vit dans un monde tellement impudique. Le phénomène Facebook, où chacun confie ses états d’âme à la planète, m’horrifie.

Je voudrais transmettre à mes enfants le meilleur de ce qu’elle m’a donné: une présence de qualité. Pour une fille qui a connu l’époque du magazine La vie en rose et du Théâtre expérimental des femmes, c’est là une ambition déchirante. Mais, même la plus féministe des féministes finit un jour par avouer qu’elle a eu la chance d’avoir une mère à la maison. J’en conviens, ce rôle demande de l’abnégation. Qui sait si maman ne se serait pas épanouie autrement si elle avait travaillé à l’extérieur?

Chose certaine, mes petits de trois et cinq ans détestent me voir à la télé et ont horreur que des gens m’abordent dans la rue. Je me dis parfois, en souriant: Merci, maman, de ne pas avoir eu de vie publique!

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Bruny Surin

Sprinteur médaillé olympique, il est aujourd’hui entrepreneur et conférencier

Maman, je lui dois tout. J’ai son bon caractère – il faut vraiment que ce soit énorme pour que je me fâche! Je possède aussi son petit côté diplomate; je suis prêt à toutes les concessions pour éviter la chicane, même quand je suis certain d’avoir raison!

Grâce à elle et à mon père, j’ai pu mener une carrière sportive. En 1974, mes parents ont quitté Haïti pour donner un avenir meilleur à leurs enfants. J’avais sept ans. Que serais-je devenu s’ils étaient restés là-bas? Sûrement pas le Bruny Surin médaillé olympique. Je ne sais même pas si je serais encore vivant!

Ma mère a exercé son métier de couturière pour arrondir les fins de mois et aider à nous faire vivre, mes trois sœurs et moi. Elle a cessé de travailler il y a environ cinq ans, à 55 ans, à cause de son diabète. Je me fais du souci quand, parfois, elle éprouve de la difficulté à marcher. «Ça va aller, ça va aller, me dit-elle. Je suis encore vivante. Ne t’inquiète pas.»

Elle est très forte, ne s’apitoie jamais sur son sort. J’ai suivi son exemple. Après une défaite, certains journalistes semblaient parfois me reprocher de ne pas montrer mes émotions. «Toi, on dirait que rien ne te dérange», me lançaient-ils, comme s’ils avaient préféré me voir pleurer. Je suis simplement comme ma mère; je regarde droit devant.

Elle aurait préféré que je choisisse une autre voie que le sport. Pour la sécurité financière, et la sécurité tout court. L’idée que je me blesse la terrorisait tellement qu’elle n’a jamais pu regarder une de mes compétitions en direct. Quand j’ai pris ma retraite, elle a remercié le ciel que je m’en sois sorti vivant!

La plus précieuse valeur qu’elle m’a inculquée? Me satisfaire de ce que j’ai, sans envier les autres. J’ai appliqué ce principe dans la vie et dans le sport. Aujourd’hui, le sport est un «business» où tous les raccourcis sont permis pour arriver au sommet. Je n’ai jamais pensé à tricher pour gagner. Maman m’a légué l’intégrité. C’est un héritage immense, que je me fais un devoir de transmettre: mes deux filles savent que si elles donnent le meilleur d’elles-mêmes, je serai toujours très fier d’elles, peu importe le résultat.

Pour le reste, ma mère est comme toutes les mères; elle trouve que son garçon ne lui rend pas visite assez souvent!

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Pauline Marois

59 ans, chef du Parti québécois

J’ai l’audace de maman. Malgré l’insécurité qui l’habitait, ma mère avançait: devant les obstacles de l’existence, elle se mettait en mode solution et ne s’avouait jamais vaincue. Je porte aussi en moi cette insécurité latente, mais je réussis toujours à la surmonter.

Maman consultait beaucoup les gens autour d’elle. Sur tout. Mais sa décision était généralement prise d’avance! Elle voulait simplement se faire confirmer qu’elle avait raison. A 83 ans, elle est toujours ainsi!

Ma mère est une femme forte. Elle a eu cinq enfants, et je suis l’aînée. Elle était très responsable et faisait régner la discipline. Nous n’étions pas riches. Mon père lui donnait sa paie, et elle tenait serrés les cordons de la bourse familiale.

Jeune, elle avait enseigné, mais, une fois mariée, elle n’a pas hésité à faire des ménages pour gagner des sous. Elle a aussi été représentante pour les produits de beauté Régine de France. Des démonstrations façon «Tupperware» avec les voisines, on en a eu pas mal à la maison! Mais si j’ai pu faire de bonnes études, je le dois beaucoup à sa vaillance.

Mes quelques robes de bal, c’est elle qui les a cousues. Quand j’arrivais avec le modèle choisi, elle levait chaque fois les yeux au ciel. «Ah! ma p’tite bonjour! disait-elle. Tu prends toujours les patrons Vogue, les plus difficiles!»

Souvent, elle appelait sa propre mère pour avoir des conseils. Et moi, j’ai appris en la regardant faire. Nouvelle mariée, j’ai confectionné moi-même mes rideaux et mes couvre-lits!

Elle est très organisée, ma mère. Elle déteste le désordre. Ça m’agaçait! A tel point que, par réaction, tout a traîné chez moi durant mes premières années de mariage. Sauf que la génétique a repris le dessus au fil des ans. Mes armoires sont toujours parfaitement rangées et, dans ma lingerie, les piles de serviettes sont bien droites. Exactement comme elle me l’a montré.

Je ne me souviens pas de l’avoir vue déprimée. Mais elle s’est toujours beaucoup inquiétée de ceux qu’elle aimait; là-dessus aussi, je lui ressemble. Parfois, quand ça brasse trop dans l’arène politique, elle me dit: «Ah! Pauline! On te mène la vie dure, hein? Si ça ne va pas, lâche tout ça!» Elle n’en est pas moins fière lorsque quelqu’un lui demande: «Vous êtes la mère de Pauline Marois, n’est-ce pas?»

Et moi, je suis fière d’être sa fille. Par son courage et sa grande résilience, elle m’a tracé le chemin.

Ce que j’aime d’elle? Son amour indéfectible pour ses enfants. Elle est notre refuge. On sait qu’elle nous défendra toujours, même si on fait la pire des bêtises! Mais au-delà de tout ça, je retiens d’elle une vérité fondamentale: le fait de venir d’un milieu modeste n’empêche nullement d’être digne et fier. Cette vérité me sert chaque jour de ma vie.

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Gilles Renaud

63 ans, comédien

J’ai eu une mère très protectrice et j’en ai profité; pas abusé, profité! Maman régnait affectueusement sur sa maison et ses deux enfants – exactement comme la mère type des œuvres de Michel Tremblay. Et tout comme elle, ma mère était amoureuse de son fils unique. J’étais un enfant très sensible et je me confiais beaucoup à elle. En fait, sans elle, je ne serais probablement jamais devenu comédien.

Au début des années 1960, ma famille ne comptait aucun artiste. Vouloir devenir pompier, policier ou patron d’une entreprise, d’accord, mais comédien… quelle idée épouvantable! Seule ma mère disait: «Vas-y. Réalise ton rêve. Je sais que tu seras assez intelligent pour te réorienter si ça ne marche pas.»

Elle avait une confiance sans limites en mes capacités. Du coup, elle me donnait confiance en moi. Sans son appui, je n’aurais pas osé faire le pas – et je regretterais aujourd’hui de ne pas l’avoir fait. Mon père? Il a bien tenté de s’opposer, mais maman veillait… avec autorité. «Ne te mêle pas de ça, toi.» Les enfants, c’était son domaine – un territoire sans partage.

Pour ma sœur et moi, ma mère a toujours été disponible 24 heures sur 24. J’ai trois filles et, quand je traversais des périodes de travail intense, elle les gardait chez elle pour que j’aie l’esprit en paix. Elle était là, toujours, avec son amour inconditionnel. C’était fantastique.

Son écoute était incomparable… et tellement respectueuse. Je me rappelle une peine d’amour, dans la vingtaine. Un jour, maman m’a demandé: «Et puis, que devient une telle?» J’ai répondu: «On ne prononce plus ce nom.» Le sujet était clos. Pour toujours. J’essaie de faire pareil avec mes filles: être à l’écoute de leurs confidences, mais aussi de leurs silences…

Ses enseignements me suivent et me poursuivent! Dans le temps, pas question de faire mes devoirs le dimanche soir, à la dernière minute, comme mes amis. Moi, c’était le vendredi soir, au plus tard le samedi matin. Je l’entends encore: «Débarrasse-t’en, Gilles. Comme ça, tu auras la tête libre pour profiter de ta fin de semaine.» Aujourd’hui, j’apprends toujours mes textes avant de me payer du bon temps!

Sans son amour, ma vie aurait été plus dure à vivre. J’avais 32 ans quand elle est morte, un an après mon père. Je dis toujours que maman est morte d’une peine d’amour. Mais, même après toutes ces années, elle reste présente en moi. Je me demande souvent comment elle réagirait dans telle situation, ce qu’elle me conseillerait dans telle circonstance…

Je lui dois bien plus que d’être devenu comédien. J’ai eu une belle enfance, une bonne vie. Je suis un homme heureux, et c’est beaucoup grâce à elle.