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Sa mission: sauver les baleines les plus rares au monde

Moira Brown, biologiste obstinée, à la rescousse d’une des baleines les plus rares au monde.

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Sa mission: sauver les baleines les plus rares au monde


En septembre 1992, près de l’île de Grand Manan, au Nouveau-Brunswick, un plaisancier repéra le reflet luisant d’une peau noire et l’ombre grande comme un autobus d’une baleine franche de l’Atlantique Nord, apparemment souffrante, suivie d’un baleineau.

La mère, connue sous le nom de Delilah par les spécialistes locaux des baleines, remonta violemment à la surface avant de mourir. Son petit disparut dans la baie de Fundy.

Les mauvaises nouvelles vont vite dans les petites communautés et, le lendemain, Moira Brown était sur les lieux. Cette biologiste de la vie marine, née à Montréal, s’est prise de passion pour la baleine franche lors d’un stage au New England Aquarium, en 1985, et n’a cessé de l’étudier depuis.

Ces immenses créatures de 17 m de long, visibles chaque été dans la baie, restent un mystère pour les spécialistes, avec leur imprévisible itinéraire de migration et leur site de reproduction inconnu. Autrefois nombreuses, elles ont été décimées par des siècles de chasse. Dès les années 1970, les scientifiques craignaient l’extinction.

En 1992, il en restait à peine 300, pour moins d’une douzaine de naissances chaque année : tout décès était catastrophique. Mais ce que Moira Brown découvrit après avoir ramené le cadavre de Delilah sur la côte bouleversa tout : « Elleprésentait une ecchymose de six mètres. » Seule une collision avec un navire pouvait en être la cause.

La baie de Fundy se trouve sur une voie maritime très fréquentée. Comment inciter les baleines à éviter les pétroliers ? Après la mort de deux autres cétacés par collision, en 1995 et 1997, la biologiste proposa de dérouter plutôt les navires. Le plan, qui demandait la collaboration de multinationales, était audacieux. Mme Brown, qui se considère comme une scientifique et non comme une militante, ne se découragea pas pour autant. Elle démarcha les compagnies maritimes.

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Elle et ses collègues organisèrent des réunions avec le gouvernement canadien et courtisèrent les affréteurs et les capitaines de ports du Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Écosse. Avec succès. En 2002, 10 ans après la mort de Delilah, la proposition de Transport Canada de dévier les voies maritimes de la baie de Fundy de 3,2 milles marins au sud-ouest fut adoptée par l’Organisation maritime internationale. Une première dans l’intérêt des animaux marins.

La stratégie de la biologiste dans la baie de Fundy (repérer les baleines et les bateaux et identifier les contraintes) est devenue un modèle dans le monde entier, souligne ­Michael Moore, directeur de recher­che à l’Institut d’océanographie Woods Hole dans le Massachusetts. « Parmi les défenseurs des baleines que je connais, Moira est l’un des plus ­influents avoue-t-il. Au lieu de se plaindre d’un problème, elle crée des solutions. »

Depuis le déroutage, il n’y a eu aucun signe de collision sur les voies maritimes de la baie de Fundy. Mieux encore : les baleines y reviennent. En 2005, une femelle est apparue dans la baie : la fille de Delilah (on reconnaît chaque baleine aux callosités de sa peau), avec son baleineau. En 2012, on estimait qu’il y avait 509 baleines franches et environ 22 naissances annuelles. Moira Brown a encore du travail.

Elle s’attaque à une autre menace pour l’espèce : les accrochages avec le matériel de pêche. Environ 80 % des baleines franches recensées présentent des cicatrices causées par des orins de bouées et des filets, pouvant affecter leur aptitude à se nourrir et les exposer aux infections. À titre de conseillère scientifique pour le réseau Urgence mammifères marins, une équipe de sauvetage composée d’océanographes, la biologiste parcourt les ports de Nouvelle-Écosse, encourageant les pêcheurs à signaler toute baleine franche prise dans un filet.

C’est loin de la solution pragmatique à grande échelle qu’elle souhaiterait mais, à 59 ans, Moira Brown semble prête pour une nouvelle campagne : « Si je veux étudier des espèces menacées, je dois m’assurer de leur survie. »