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Réconfort animal

À deux ans, Josh Brubaker ne se développait pas normalement. Le diagnostic : une légère paralysie cérébrale. Son physiothérapeute conseilla alors l’hippothérapie.

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Réconfort animal

Josh Brubaker* est monté sur Beonka, un poney Fjord norvégien à la robe isabelle. Des boucles s’échappent de son casque bleu marine.

Josh a sept ans et il tient bien la bride pendant que trois volontaires conduisent l’enfant et le poney dans le grand manège pour une première activité.

Donna Pellerin, 52 ans, une hippothérapeute en jean usé et bottes couvertes de taches de boue, lui donne des instructions.

 

« C’est quoi cette lettre, Josh ? demande-t-elle, le doigt pointé vers un mur à l’intérieur du manège.
- Un K, répond l’enfant.
- Et qu’est-ce qui commence par la lettre K ?
- Kangourou et kimono.
- Maintenant, demande à Beonka d’avancer et arrête-la devant la prochaine lettre.

« Avance, Beonka », ordonne-t-il à sa monture qui trotte jusqu’à la lettre D.

La mère et les grands-parents de Josh ont commencé à craindre le pire quand, tout bébé encore, il bougeait très peu dans son lit ou par terre. Puis il a rapidement cessé de suivre les étapes normales du développement, comme s’asseoir, ramper et se mettre debout.

Quand Josh a tardé à faire ses premiers pas – il a marché un peu avant son deuxième anniversaire – sa famille l’a conduit au Fraser Valley Child Development Centre, à Chilliwack en Colombie-Britannique, pour une IRM. Le diagnostic est tombé : l’enfant souffrait d’une légère paralysie cérébrale.

« C’était très dur à accepter », confie Geraldine Brubaker, la grand-mère de Josh (le garçon vit avec ses grands-­parents et sa mère, qui travaille de longues heures comme ambulancière).

Pippa Hodge, alors sa physiothérapeute, leur a suggéré d’envisager des séances d’hippothérapie. Le cheval exécute des déplacements précis pour repousser les limites physiques de son cavalier. En plus d’une thérapie traditionnelle, l’enfant pourrait fortifier les muscles de son tronc.

Et pour cause : le cheval se déplace beaucoup comme l’être humain. Sa démarche souple et cadencée permet à Josh d’utiliser des muscles qu’il a du mal à solliciter lors des séances de physiothérapie. L’interconnectivité est bien plus que physique. En 2013, une étude publiée dans Social Anthropology démontre que les chevaux s’habituent rapidement aux handicaps physiques.

Appelé le « co-being », ce phénomène s’explique par le fait qu’un cheval s’adapte au poids, à la forme et aux mouvements répétés de son cavalier. « Les chevaux sont des créatures merveilleuses », affirme Pippa Hodge qui a mené des ateliers d’hippothérapie partout au Canada pendant 30 ans. « Ils savent quand leur cavalier n’est pas vraiment en bonne santé. »

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La thérapie au contact des chevaux existe depuis la Grèce antique – les soldats blessés au combat trouvaient que l’équitation facilitait leur guérison. Elle a gagné en importance dans les années 1880 quand des médecins français, séduits par ses effets positifs sur l’équilibre et les mouvements articulaires, choisirent d’y recourir. Le grand public a fini par la découvrir en Grande-Bretagne dans les années 1950, où elle est devenue une ­méthode populaire de rééducation des malades atteints de polio et des amputés.

Depuis une dizaine d’années, elle suscite de nouveau l’intérêt des médecins. D’innombrables études ont révélé son efficacité pour renforcer les grands muscles du corps – ceux que nous sollicitons pour marcher, nous asseoir, donner un coup de pied et lancer -, notamment chez les personnes qui souffrent de la sclérose en plaques, de la trisomie 21 et de lésions de la moelle épinière.

Son action sur les trou­bles cognitifs semble tout aussi spectaculaire. En 2012, une étude publiée dans ­Research in Autism Spectrum Disorders se penche sur les effets de 10 leçons hebdomadaires d’équitation thérapeutique sur des enfants  autistes. Elles auraient fortement atténué les symptômes de léthargie, d’hyperactivité et d’irritabilité.

Forte de ses 14 années d’expérience au centre, Erin McRay, directrice de programme et monitrice à la Richmond Therapeutic Equestrian Society de Richmond, en Colombie-Britannique, note qu’il est désormais plus facile de convaincre les clients de la valeur thérapeutique de l’équitation.

« Dans les formulaires d’inscription, on demande comment ils ont découvert le programme. Pendant des années, la réponse a presque toujours été la même : les amis. Depuis quelque temps, c’est le médecin qui les envoie. » La demande ne cesse de croître. Aujourd’hui, plus de 80 centres au pays ont obtenu de ­l’Association canadienne d’équitation thérapeutique l’autorisation d’offrir ce type de traitement.

C’est depuis son troisième anniversaire que Josh fréquente la Valley Therapeutic Equestrian Association (VTEA) de Langley, en Colombie-­Britannique. Pippa Hodge lui a conçu un programme de traitement spécialement adapté, consistant en séances hebdomadaires de 30 minutes. Elle lui a également choisi des chevaux dont la structure corporelle et la démarche convenaient à sa condition.

« Josh a été installé dans différentes positions sur le cheval – nous l’avons assis sur un tapis de monte tourné vers l’arrière, puis de côté, et l’avons placé sur les genoux, explique-t-elle. Sans monture, il est impossible de reproduire les mouvements des bras et des jambes qu’il a travaillés. »

Les progrès étaient notables dès la fin de la quatrième semaine sur les 10 prévues au programme ; Josh a découvert qu’il pouvait s’asseoir en cercle à la maternelle sans l’aide d’une assise dorsale.

En plus d’avoir acquis un meilleur équilibre, Josh se montre assez bon cavalier. Il se tient sans peine grâce aux étriers et arrive à diriger son cheval, ce qui lui a permis d’améliorer sa concentration. Mais surtout, ces séances de traitement se font dans un cadre plus agréable, hors du cabinet médical. « Josh n’a jamais pensé que ce qu’il faisait ici était une thérapie », se réjouit sa grand-mère.

Les gentils géants de la VTEA ont aussi aidé Josh à s’exprimer. « Il savait à peine articuler une phrase d’un ou deux mots », se rappelle ­Geraldine Brubaker. En effet, la ­paralysie ­cérébrale avait affaibli les muscles ­entourant sa bouche. « Il était contrarié quand il n’arrivait pas à ­exprimer un besoin. Il nous traînait là où il voulait qu’on aille. »

Au cours des séances d’équitation, les thérapeutes encourageaient Josh à s’exprimer quand il était en selle – le renforcement de la puissance du tronc entraîne une meilleure maîtrise de la respiration. Pippa Hodge et son équipe le stimulaient en posant des questions comme : « La balle est-elle grosse ou petite ? ou De quelle couleur est la balle ? »

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Deux ans plus tard, Josh a commencé à réagir. Plus il s’exprimait, plus il gagnait en assurance. En entrant à la maternelle, sa communication verbale est passée à des phrases de cinq à sept mots – un progrès jugé impressionnant par son orthophoniste. « J’adore quand il essaie de répéter les dialogues qu’il a retenus des épisodes de Scooby Doo », raconte sa grand-mère.

La réussite de Josh n’est pas unique. Seana Waldon, bénévole et membre du personnel depuis 26 ans de la Community Association for Riding for the Disabled de Toronto, a vu plusieurs clients faire leurs premiers pas – à l’âge de huit ans dans un cas -, dire leurs premiers mots ou acquérir suffisamment de force pour abandonner les appareils orthopédiques.

Pippa Hodge évoque le cas d’un jeune adolescent souffrant de douleurs chroniques causées par un déséquilibre musculaire, qui rêvait de traverser la scène sans son fauteuil roulant, lors de la remise des diplômes de fin d’études. « Après plusieurs années de séances, c’est exactement ce qui s’est produit »,
témoigne-t-elle.

Une semaine plus tard, Josh entre dans l’écurie vêtu d’un élégant gilet bleu et chaussé de bottes noires. Il met son casque, ajuste la ceinture de sécurité autour de sa taille et attend sur la plateforme de chargement le cheval qui lui a été attribué. Quand le hongre quarter horse alezan appelé Nickers s’avance, Josh monte en selle – sans aide du volontaire – et commence sa leçon.

Plus il passe de temps avec ses partenaires équins, plus sa personnalité sympathique et joyeuse s’affirme. En 2013, il a eu sa première conversation avec une fillette de son âge, sur sa ­façon de monter ce jour-là. « Un vrai charmeur », confie Geraldine Brubaker.

« En 20 ans, les demandes des parents ont considérablement changé en termes de thérapie pour leurs enfants », affirme Mme Hodge, notant au passage que les familles sont prêtes à essayer ces thérapies alternatives non seulement pour leurs bienfaits cognitifs et physiques, mais parce qu’elles ont un effet positif sur le plan social et émotif.

Elle invite les sceptiques à observer les cavaliers en action pour apprécier ce que les chevaux apportent à ces enfants aux besoins spécifiques. « Des parents voient leur enfant souffrir d’un lourd handicap, mais quel bonheur pour eux de constater qu’il s’épanouit sur un cheval ! »

Trente minutes plus tard, Josh revient au petit galop sur son destrier. L’enfant descend, frappe dans la main des volontaires et prend une pomme dans le seau pour l’offrir à Nickers. Pour la famille de Josh, ces séances sont ce qu’il peut faire et non l’illustration de ce qu’il ne peut pas faire.

« Il ne sera jamais un joueur de baseball ou de soccer, mais il pourra toujours faire de l’équitation », conclut sa grand-mère.