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Rebondir, voyager et aimer… ou revivre après un deuil

Véritable source d’inspiration, la Québécoise Renée Rivest s’inspire de ses propres épreuves pour aider les autres.

 

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Rebondit, Voyage, Aime


Lorsqu’elle découvre le corps de sa conjointe qui s’est suicidée dans sa maison de Québec, le 27 février 2008, Renée Rivest a l’impression de perdre la tête. «Mon système nerveux a sauté, raconte-t-elle. J’ai hurlé, hurlé… Puis j’ai appelé la police. En 20 minutes, tout était fini. J’ai conservé assez de sang-froid pour annoncer la nouvelle à la belle-famille et organiser les funérailles. Une fois les formalités complétées, je me suis mise à réfléchir. J’ai compris que ma vie venait d’être fracassée. Je ne savais plus qui j’étais.»

Victime de violence durant l’enfance, la femme d’affaires qui a fondé une compagnie des plus originales n’en était pas à son premier traumatisme. Mais elle a toujours su rebondir. Elle profitera du suicide de Danielle pour remettre en question non seulement son éthique de travail, sa façon de manger ou de s’habiller, mais ses valeurs. «Je crois beaucoup à l’empathie et à l’altruisme. S’il y a la guerre dans le monde, c’est parce qu’il y a la guerre en nous», dit celle qui s’est initiée au bouddhisme au terme d’un tumultueux périple en Asie au cours duquel elle a risqué de se faire assassiner.

Née le 21 septembre 1961, à Rimouski, celle qu’on a surnommée Madame Tintin a d’abord voulu devenir zoothérapeute. En raison de son manque d’aptitudes pour les sciences, elle doit se contenter d’un diplôme en relations industrielles. Elle décroche d’ailleurs son premier emploi à 24 ans chez Quebecor comme conseillère en relations de travail. Les contacts avec le P.-D.G. Pierre Péladeau sont parfois houleux. Le style de l’homme, ses propos outranciers, la façon cavalière avec laquelle il s’adresse aux employés la dérange. «À un moment donné, j’ai pensé qu’il allait me congédier.» Mais le grand patron apprécie la fougue de la jeune femme à la tête à moitié rasée. «Je me suis construite à travers son regard, dit-elle. Il demeure l’un de mes tuteurs de résilience

Une dizaine d’années plus tard, la consultante en management est invitée à donner une formation à 240 personnes, majoritairement des hommes, à qui on demande de réfléchir aux notions d’équipe et de valeurs d’entreprise. Le cours est obligatoire. «Je me suis dit: les gars vont me passer par la fenêtre. Il faudrait pouvoir les animer autrement. Ce mot « animer » m’a renvoyée à la bande dessinée, puis à Tintin. L’idée m’est ensuite venue d’utiliser les principaux personnages de Hergé pour inciter les gens à bâtir des complémentarités dans la diversité de leur milieu de travail.»

Son concept encourage chaque participant à se voir et à envisager ses collègues selon les traits de caractère des héros de L’Île noire ou de Coke en stock. Les Tintin, par exemple, sont foncièrement idéalistes. Les Milou sont rationnels. Les Dupond et Dupont sont plus portés sur l’harmonie relationnelle. Intenses, les Haddock sont axés sur l’action, tandis que les Tournesol possèdent un côté créatif très marqué et peuvent avoir l’esprit scientifique. L’exercice se révèle si stimulant, que le succès est immédiat.

Après avoir obtenu l’accord de Moulinsart et de la Fondation Hergé, Renée Rivest accouche donc de ReGain (RG: Hergé), une firme-conseil spécialisée en mobilisation d’équipes. Elle formera près de 350 000 personnes au total !

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Pendant cinq ans, Renée dort trois heures par nuit. Elle avait une entreprise, mais aussi un jeune garçon, issu d’une union avec un homme qui s’était terminée. «Je voyageais pour mes contrats. De 22 h à 3 h du matin, je complétais ma facturation, je rédigeais mes rapports d’équipe. Tout ce que je gagnais, je le réinvestissais dans l’entreprise.»

En 2004, elle publie Êtes-vous Tintin, Milou, Haddock… qu’elle dédie à son fils, sa motivation à «devenir meilleure», écrit-elle sur la page de garde. Gagnant du Prix du livre d’affaires du public 2005, organisé par Coop HEC Montréal, le best-seller affiche sa photo en couverture. «J’avais l’ego enflé comme une montagne, rappelle-t-elle. On m’appelait Madame Tintin. Je faisais de l’argent comme de l’eau. Les entrevues à la télé, à la radio, je ne sais plus combien j’en ai passées.»

Passé l’euphorie cependant, Renée Rivest se retrouve peu à peu déchirée entre son rôle de femme d’affaires, ses tâches de mère, ses responsabilités de gestionnaire, de conjointe et d’innovatrice. «J’étais dangereuse au volant, j’étais exécrable avec mes employés. Une main sur le cellulaire l’autre sur le levier de vitesse, je quittais Montréal en pleine tempête de neige pour être en mesure de prendre le petit-déjeuner avec mon fils. La cage dorée que j’avais construite s’était refermée sur moi.»

Février 2008. Confrontée à la tragédie, la battante sent fondre ses dernières certitudes. «Comment conseiller la performance à des cadres quand ma compagne vient de se suicider, elle qui n’y croyait plus? J’étais incapable de faire mon travail. Je m’y sentais en contradiction avec moi-même.»

Son plan? S’initier à des modes de pensées différents. Se mesurer à l’inconnu. Se frotter à d’autres valeurs. Effectuer, si possible, du bénévolat dans un orphelinat en Inde. D’abord, elle séjournera à Bali, en Indonésie. «En me léguant son fonds de pension, Danielle m’a fait le cadeau de me rendre autonome financièrement. Toutes les causes humanitaires que j’encourage, je le fais avec son argent, une façon d’honorer sa mémoire.»

Il y a des gens que les épreuves aident à grandir. Renée Rivest est de ceux-là. À 18 ans, pourtant, convaincue «de n’être personne», elle avait décidé d’en finir. Dans un appel à l’aide, elle en parle à Trudy Rose, son mentor de résilience, une Torontoise chez qui elle avait séjourné deux ans plus tôt pour apprendre l’anglais. «Le mentor de résilience est celui qui perçoit le meilleur en toi, explique-t-elle. Trudy a réagi à mes intentions avec un brin d’ironie: « Toi, te suicider? Tu as trop de potentiel pour ça! » À partir de là, j’ai choisi d’accepter ma vie pour ce qu’elle est. J’ai commencé à trouver d’autres repères. Ce choix a fait toute la différence.»

Des années plus tard donc, à Bali, première étape de son périple initiatique, elle s’éveille au son de la prière des moines et du barrissement des éléphants dans le zoo voisin. Puis, à Calcutta, dans la partie orientale de l’Inde, torpillée par un trop plein d’images et de bruits, elle ressent pour la première fois le vertige du vrai dépaysement, celui qui déstabilise complètement. À Bhubaneswar, dans l’État de l’Orissa voisin, elle se familiarise avec la condition des lépreux. Mais la véritable aventure débute pour elle quelques jours plus tard, à huit kilomètres de Puri, où elle s’installe dans un orphelinat planté dans la jungle.

Fondé par une Française, Mary Ellen Gerber, le village accueille quelque 80 enfants, chacun parrainé par un donateur étranger. Le but de l’organisation est de leur fournir logement, nourriture et éducation afin qu’ils puissent pratiquer un métier plus tard. Outre Renée, l’orphelinat héberge quatre autres bénévoles étrangères cet automne-là.

«Tout de suite, le contact a été chaleureux avec les enfants, dit Renée. Sauf que, au bout de 48 heures, j’ai senti un malaise. Je possède un sixième sens pour ce genre de choses. J’ai donc posé des questions. On ne voulait rien me répondre. Cependant j’ai vite compris qu’il s’agissait d’abus sexuels.»

À cause de sévices qu’elle a elle-même subis durant l’enfance, Renée Rivest a du mal à s’ajuster à la situation. «J’ai crié dans mon oreiller. J’ai téléphoné à ma sœur pour échanger avec elle. Au bout de quelques heures, je suis parvenue à me ressaisir. Je me suis efforcée de sourire en me répétant que les enfants avaient beaucoup plus besoin de ma sérénité que de mon indignation. J’ai clairement établi la distinction entre mon histoire et la leur.»

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C’est à l’âge de 30 ans que Mme Rivest a retrouvé le souvenir de ce qu’elle a subi entre deux et cinq ans. «Lorsque mon conjoint voulait se rapprocher de moi au milieu de la nuit, j’avais juste envie de me réfugier dans la garde-robe. À 30 ans, ce n’est pas normal. Alors je suis allée trouver mon thérapeute. Tout m’est revenu: les images, les souvenirs. J’étais petite, mon père venait me chercher et je me disais: même Dieu m’a abandonnée? Après avoir retrouvé la mémoire de ces événements, j’en ai eu pour cinq ans à pleurer et à vomir… Le silence n’aide pas dans ces cas-là. À Puri, je tenais à ce qu’on brise le silence.»

Un mois auparavant, une bénévole québécoise d’origine française, Nathalie Dieul, avait commencé à recueillir, avec l’aide d’une employée indienne, les témoignages des enfants agressés à Puri. «La direction insistait pour que les résultats de notre enquête ne soient pas divulgués», dit-elle. Devant l’insistance de ses collègues, elle accepte finalement de lever le voile sur les agissements d’un prédateur sexuel qui aurait molesté des dizaines, voire des centaines de garçons durant les 10 dernières années. Il s’agit (elles l’apprendront plus tard) de Paul Henry Dean, un volontaire australien également connu sous le nom de Brother Paul qui agissait sous le couvert de ses entreprises de charité. «Les garçons l’appelaient Tata (grand-papa), rappelle Nathalie Dieul, et dès que je mentionnais ce nom plusieurs d’entre eux se mettaient à trembler.»

«On n’a jamais croisé l’agresseur, explique Renée. À l’époque, il s’activait à 14 heures de train de Puri, dans un autre orphelinat.» Malgré les pressions, une plainte est déposée et le 12 novembre 2008, grâce au rapport fourni par Nathalie Dieul, Paul Dean, alias Brother Paul, est arrêté par la police indienne. Aussitôt la nouvelle fait la une des médias locaux. Dans la population, la grogne s’installe. «Le climat était explosif, se souvient Renée. Nous sommes blanches et chrétiennes, comme l’agresseur. Les gens veulent des coupables.»

Le 14 novembre, elle reçoit un coup de téléphone d’un ami indien l’avertissant que des malfrats ont l’intention de les assassiner, elle et ses collègues. Personnalité locale très en vue, Shabir possède un commerce. Il conseille aux bénévoles étrangères de lever le camp immédiatement. Elles sont cinq à s’empresser de plier bagage. Avec deux de ses collègues, Renée s’installe dans un hôtel à Puri. Pour la fête de Noël, elles retourneront visiter les enfants à l’orphelinat, mais éviteront d’y rester. La Fondation MEG finira par être démantelée et, à terme, les enfants seront dispersés.

En attendant, tout le monde espère un procès. Nathalie a même été convoquée par un juge pour faire une déposition. Déception. Mars 2009, la nouvelle éclate comme une bombe: Paul Dean a été libéré sous caution. Corruption? Renée et Nathalie le croient volontiers. Diffusé au cours du mois de mai suivant, dans le cadre de l’émission d’affaires publiques Four Corners du réseau ABC, un reportage de la télévision australienne en vient à la même conclusion. Correspondante pour ABC, la journaliste Sally Sara dresse un portrait impitoyable de l’homme aux identités multiples.

The Many Faces of Brother Paul rappelle que l’individu est un fugitif, voyageant avec de faux passeports et recherché dans son pays pour fraude depuis fin 1976. Accusé d’agressions sexuelles sur des enfants une première fois en 2001, il a toujours bénéficié de la protection de son entourage et des autorités indiennes. Bien qu’il aurait pu être extradé vers son pays, Paul Dean vivait toujours en Inde en 2010. Depuis cinq ans, son procès est sans cesse reporté.

Dans la foulée de ce polar à l’indienne, l’aventure de Renée Rivest s’est transportée au Népal où, tête rasée, vêtue de l’habit de moine et sandales aux pieds, elle se met sérieusement à l’étude du bouddhisme. À Bodnath, elle accompagne des mendiants dans la rue. «J’étais curieuse de voir comment on arrive à être vivant dans le complet dénuement. Je me suis assise avec eux, et j’ai pris conscience à quel point on était interconnectés, les humains. J’agissais selon les enseignements bouddhistes et ce fut une révélation pour moi. La vacuité de la vie, le lâcher-prise, la force de la compassion, tous ces principes m’ont beaucoup touchée.»

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De retour à Québec dans sa jolie maison du quartier Lebourneuf, la Québécoise de cinq pieds six pouces pèse à peine 105 livres, soit 30 livres de moins qu’au moment de son départ sept mois plus tôt. Elle est devenue quasi végétarienne et pratique régulièrement la méditation.

Incapable de supporter sa garde-robe de femme d’affaires, elle se débarrasse de ses petits tailleurs, ajoute de la couleur à ses tenues et porte le foulard au cou. Renée Rivest possède un petit côté Dupond(t) et une bonne dose de Tournesol. «Selon mes prises de conscience et mon environnement, mon allure et mon habillement changent», admet celle qui était punk à la mi-vingtaine.Désormais sa philosophie se résume à quelques préceptes. Parmi ceux-ci: Nous sommes les créateurs de notre vie; C’est à nous d’écrire notre histoire; La compassion vaut davantage que l’indignation; Juger les autres ne mène à rien; L’amour est plus fort que les blessures.

Le plus beau moment de son existence? La naissance de son fils. «Je portais tellement de blessures à l’intérieur de moi. Pour Simon Pier, j’ai voulu faire la paix avec mon histoire. J’avais le pouvoir de transmettre quelque chose de neuf.»

L’argent n’est plus une motivation. «Au lieu de travailler 80 heures par semaine, je  consacre à peine 50 jours par année à mes contrats payants. J’ai réduit mon équipe à cinq personnes, comparativement à 30 auparavant. Je m’adonne à l’ornithologie, au montage vidéo, au vitrail. Je pense avoir trouvé une clé pour le bonheur.»

Il y a trois ans, elle a offert son aide à la fondation Pyramide de Lumière, créée par le révérend Alex L. Orbito, un guérisseur. «J’ai été touchée par l’implication d’Alex dans sa communauté, dit Renée, par sa générosité.» Elle a donc accepté de coordonner l’ouverture d’un centre de ressourcement dans la jungle, aux Philippines. Au programme: cinq allers-retours Montréal-Manille, trois voyages à Barcelone, deux à Amsterdam, un à Munich. Entièrement à ses frais. Le but? «Apprendre comment vivre avec les autres, avec respect, et en harmonie avec l’environnement.» Mais la tâche s’est avérée plus ardue que prévu. «Il y avait énormément de frictions entre les bénévoles de cultures tellement différentes. On ne m’a pas acceptée d’emblée. Mais je me suis débrouillée. Et aujourd’hui j’ai des amis dans plus de 22 pays!» Elle envisage maintenant une mission pédagogique au Japon auprès d’une université où l’on enseigne la création de valeurs.

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Et Tintin là-dedans? «Je crois plus que jamais aux valeurs véhiculées par Hergé, jure la prêtresse du renouveau. Pour moi, Tintin symbolise la tolérance, la paix. Ce ne sont pas des paroles en l’air.»

Elle a cependant réorienté la philosophie de l’entreprise qu’elle a fondée en 1993. Sa méthode ne s’adresse plus exclusivement aux milieux professionnels, mais également et surtout aux éducateurs, aux gestionnaires et aux familles. Évidemment, c’est son côté Tintin: pour «contaminer le plus de gens possible» et parce que la prise de conscience peut changer la façon dont on élève nos enfants, Renée Rivest a développé un atelier intitulé «Faiseurs d’adultes» qui s’adresse aux parents avec des adolescents. Elle songe aussi à s’impliquer auprès de la jeunesse des pays en développement. «On m’a offert de m’adresser à 50 000 petites filles. On m’a également invitée à diffuser ma méthode dans les orphelinats de 40 pays. Je ne me sens pas encore prête. Il se peut cependant que ma prochaine aventure humanitaire se situe dans des projets comme ceux-là.»

«Renée possède énormément de charisme, observe le maître d’enseignement Vincent Fauque de l’École Nationale d’Administration publique (ENAP). C’est une éveilleuse de conscience. En quelques heures, elle démontre à quel point les gens sont complémentaires. Sa performance, c’est créatif, brillant, novateur et plein de fraîcheur tant au niveau de la forme que du fond. En plus, dans les universités, elle donne sa formation gratuitement. Trois heures sans exiger un sou. On ne voit pas ça souvent.»

À l’ENAP, durant une prestation bénévole l’automne dernier, elle mentionne son ex-conjointe dans une discussion. Il y a dans la classe des gens de tous les milieux et de toutes les origines: des policiers québécois, un homme arrivé du Sénégal la veille, une femme portant foulard. «Mon but, c’est que les gens puissent s’ouvrir à la différence. Vous imaginez l’impact? Plus de tolérance, moins de conflits, plus d’humour, plus de plaisir… Je sais que j’ai la crédibilité pour initier ce genre de choses.»

À 10 ans, missionnaire en devenir, elle avait promis «d’aider le plus de personnes possible à être heureuses». Elle se voit maintenant à New York en train de livrer son message à l’Organisation des Nations unies. «Oui je rêve de donner un atelier aux représentants des 193 États membres de l’ONU. J’aimerais faire lever les grands Tintin de l’Assemblée générale à l’unisson!»