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Parler pour survivre : une survivante contre l’intimidation

À peine âgée de 15 ans, Toni Nicholas est une survivante. À plus d’une reprise, elle a échappé à la mort. Aujourd’hui, elle mène un combat sans relâche dans le but d’aider les jeunes adolescents à briser le cycle de l’intimidation.

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Parler pour survivre : une survivante contre l'intimidation

Ashlynn. Aaron. Tyler. Amanda. Rehtaeh…

Toni Nicholas connaît presque tous les noms par cœur. Cette liste de jeunes qui se sont suicidés pour échapper à des tourments physiques ou psychologiques insupportables est longue pourtant: 250 décès survenus pour l’essentiel depuis deux ans. Elle se souvient de certaines victimes à cause de leur âge, tel Aaron Dugmore, qu’on aurait harcelé à mort à neuf ans parce qu’il était le seul blanc de son école britannique.
D’autres, comme l’adolescente de Colombie-Britannique Amanda Todd, ont fait les manchettes après leur mort. Quelques-unes, notamment Rehtaeh-Parsons, étaient des amies. Toni Nicholas veut arrêter l’hécatombe.

Quand la jeune fille de 15 ans – traits doux, yeux bleus surlignés de noir – rentre de l’école Prince-Andrew de Dartmouth (Nouvelle-Écosse) où elle fait sa 4e secondaire, elle se blottit sur le canapé, son iPhone à la main. Presque aussitôt, les textos défilent. «Salut, tu ne me connais pas, commence l’un. Une amie m’a dit que tu aidais beaucoup de gens. Mes pensées me font peur.» Toni suggère à sa correspondante de faire quelque chose, n’importe quoi, pour se distraire: lire, aller se promener, prendre un bain.

À la fille de 11 ans qui ne peut s’empêcher de se mutiler, elle propose un programme de récompenses. Une sortie au cinéma si elle résiste un mois, un manucure après deux. Qu’elle commence par tenir bon jusqu’à demain. Elle est parfois debout jusqu’aux -petites heures du matin, absorbée par cinq conversations à la fois. «Je ne suis pas formée aux interventions d’urgence, dit-elle, mais je sais ce que c’est de se sentir seule.»

Elle a connu les affres de l’intimidation très jeune. Persécutée à cause de son intelligence – elle a eu un pied cassé dans un incident particulièrement violent -, elle a essayé de se pendre à neuf ans avec sa corde à sauter. Des douzaines d’autres tentatives ont suivi. À 12 ans, elle a avalé 80 comprimés de Tylenol puis s’est couchée. Par bonheur, sa mère a voulu savoir ce qu’elle devenait. « Mon frère aîné était en larmes, se rappelle-t-elle. Je ne l’avais jamais vu pleurer. » Elle a compris alors qu’elle devait changer. Une thérapie l’a aidée à remonter la pente.

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En 2012

Après une allocution lors d’une veillée à la mémoire d’Amanda Todd et d’autres victimes d’intimidation, des adolescents lui ont dit que son discours les avait réconfortés. Cela lui a donné l’idée de réunir des jeunes en difficulté pour leur permettre de raconter leurs peines. L’école secondaire n’est jamais un lit de roses, mais pour un ado canadien sur trois, c’est un calvaire. « N’importe quel prétexte est bon, votre origine ethnique, vos cheveux, vos lunettes, vos vêtements, le fait que vous n’ayez pas de iPhone ou pas de portable du tout, indique Toni Nicholas. Le but, c’est de vous démolir ; si vous êtes triste, ils sont contents. »

Forte de l’appui de sa mère Sherry, elle a demandé à la bibliothèque publique Woodlawn de Darmouth d’accueillir une fois par mois un groupe de soutien aux victimes d’intimidation. Elle a été entendue. Generation Change attire aujourd’hui jusqu’à 50 jeunes de 8 à 19 ans. Beaucoup de participants à ses émouvantes séances sont brisés – brutalisés par leurs camarades, ils vivent dans la terreur. Certains, repliés sur eux-mêmes, s’automutilent. D’autres sont rentrés dans leur coquille, littéralement. Un garçon de 16 ans se cache le visage dans sa chemise, trop terrifié pour parler. Toni sait d’expérience que ce genre de mépris de soi peut être fatal pour un jeune solitaire. Aussi n’a-t-elle pas les mêmes réticences que la plupart des parents face aux sujets douloureux. Elle ne se trouble pas, elle ne se dérobe pas quand quelqu’un exprime des pensées suicidaires. Elle offre un refuge aux jeunes en détresse.

Ses parents se demandent souvent si leur fille – une étudiante brillante – n’en fait pas trop, mais, poursuit la mère, « je vois bien l’influence qu’elle exerce sur les jeunes devenus accros aux réunions ». Des parents viennent régulièrement lui dire que leur enfant a moins de crises de panique ou d’épisodes d’automutilation. Emma Dobson, une camarade de classe âgée de 16 ans, affirme que Generation Change a transformé sa vie. « À 12 ans, j’étais malade d’anxiété. Les autres se moquaient de mes absences, de mon retard scolaire. Les rencontres m’ont fait voir que je n’étais pas la seule à subir ces épreuves. »

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Tout compte fait

Il n’empêche: le poids de tous ces noms accable Toni. Une mort la hante tout particulièrement. Il y a trois ans, pendant qu’elle se remettait de sa tentative de suicide, elle a connu Rehtaeh Parsons dans la file d’attente d’une soirée dansante à la salle communale de la municipalité voisine de Cole Harbour. Le courant était passé instantanément, comme ça n’arrive qu’aux adolescentes, et elles s’étaient fait des confidences. Elles ne s’étaient jamais revues, mais avaient gardé contact, se réconfortant mutuellement au moindre signe de tristesse sur Facebook.

« J’ai été dévastée par la nouvelle », dit-elle à propos du suicide de son amie en avril 2013. Celle-ci ne lui avait jamais parlé du viol ni de l’intimidation qu’elle subissait. Generation Change n’en était qu’à ses débuts. « Elle m’avait dit qu’elle déprimait, mais pas pourquoi », raconte Toni.

Generation Change a organisé une commémoration et présenté un diaporama préparé par la mère de Rehtaeh. Toni y a décrit ce que Rehtaeh avait été pour elle et a expliqué pourquoi personne ne devait se sentir coupable pour sa mort. Ensuite, chacun s’est exprimé. Presque tout le monde a quitté les lieux en larmes. En rentrant, Toni Nicholas a fait comme d’habitude : elle a allumé son iPhone blanc et mauve pour aider d’autres adolescents à faire face un jour de plus. « Je ne dirai jamais à personne que la vie est un charme, affirme-t-elle. Mais c’est bon de guérir. »