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Millionnaires ordinaires

Dans ce village espagnol, tout le monde détenait un billet gagnant de la plus grande loterie du monde.

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Millionnaires ordinaires

Le village rural de Sodeto est perché sur un bout de terre poussiéreuse surplombant la région autonome d’Aragón, au nord de l’Espagne. C’est à peine un point sur une carte. Environ 240 personnes sont réparties sur quelque 75 familles. Des maisons de pierres identiques et des granges s’alignent humblement, et des véhicules utilitaires maculés de boue sont garés sur l’herbe de la place du village. On ne distingue aucun signe extérieur de richesse ; après tout, l’Espagne est prise dans la tourmente d’une crise économique dévastatrice.

Pourtant, en jetant un œil à travers n’importe quelle fenêtre de cuisine, vous découvrirez un spectacle étrange : d’énormes téléviseurs à écran plat et des cuisines en marbre poli si neuves qu’on les dirait sorties d’un appartement-témoin.

Au bar Cañamoto, le seul débit de boissons du village, vous trouverez généralement une douzaine d’habitants occupés à boire de petites botellitas de bière Estrella après une dure journée de travail aux champs. Mais contrairement à ceux des autres villages, ces fermiers et routiers payent leur bière à un euro (1,50 $) avec des billets de 50 euros, et l’humeur est toujours enjouée, comme s’ils n’avaient pas un seul souci.

« Les gens sont plus heureux maintenant », explique Pedro, un routier de longue distance âgé de 35 ans. Le 22 décembre 2011 à 9 h 57, la population entière de Sodeto a gagné à la plus grande loterie du monde.

La Lotería de Navidad, ou « El Gordo » (« Le Gros »), comme elle est surnommée, distribue une cagnotte de près d’un milliard d’euros chaque année. En 2011, chaque habitant de Sodeto détenait une partie de ce numéro gagnant.

Lorsque El Gordo fut annoncé sur les écrans de télévision dans les cuisines le long des petites ruelles du village, les habitants de Sodeto se sont précipités hors de chez eux pour rejoindre la place du village en s’embrassant et en poussant des exclamations de stupeur joyeuse.

« J’avais quatre billets, combien en avais-tu ?
- J’en avais sept !
- J’en avais 12 ! »

Les larmes et le champagne coulèrent à flots en prenant conscience que tout le monde à Sodeto avait gagné une part de la plus grande cagnotte de loterie de l’histoire. Tous, sauf un. Nous y reviendrons.

El Gordo est une tradition espagnole depuis plus de 200 ans. Les règles et procédures du tirage sont si longues qu’elles nécessitent une équipe d’écoliers se relayant aux quatre heures pour annoncer tous les numéros gagnants. Les Espagnols prennent une matinée de congé pour regarder les chiffres défiler. Si la plupart des billets gagnants ne valent que quelques milliers d’euros, en 2011 un nombre à cinq chiffres – 58 268 – a remporté la somme astronomique de plus 720 millions d’euros (plus d’un milliard de dollars).

Parce qu’acheter un numéro entier coûte trop cher, des organisations locales achètent des lots de ces billets et les divisent en participaciones d’une valeur de six euros. En 2011, chaque participación gagnante vendue à Sodeto valait environ 100 000 euros et l’Association des femmes au foyer de Sodeto avait vendu 1 200 participaciones pour une valeur totale d’environ 120 millions d’euros.

Bien que certains billets aient été vendus dans les villages voisins, on estime généralement que la majorité des gains se sont retrouvés à Sodeto. Qui exactement a gagné combien est un secret que l’Association ne souhaite pas partager. Il suffit de savoir que chaque famille de Sodeto possédait au moins une participación gagnante, et que certaines en avaient acheté assez pour devenir millionnaires.

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En un instant, Sodeto est devenu le sujet d’une expérience sociologique tout à fait involontaire, car que se passe-t-il lorsqu’un petit village rural criblé de dettes devient soudain incroyablement riche ?

La presse est arrivée rapidement, mais ce sont les banquiers et les représentants de commerce qui ont envahi le village dans les minutes suivant la nouvelle, pour inonder les habitants d’offres de voitures de sport, de diamants, et de vacances dans des destinations exotiques. Les poubelles municipales, qui nécessitaient rarement d’être vidées, débordaient maintenant de prospectus et de publicités, et le monde entier avait les yeux braqués sur le hameau, attendant de voir ce qu’il adviendrait.

« Oh, ça s’est arrangé », admet Herminia Gayán. Sa famille détenait quatre participaciones, qui a donc gagné 400 000 euros.

Cette grand-mère de 78 ans est assise à la longue table de cuisine, en blouse à fleurs et pantoufles, et remue de l’aïoli pour le dîner qu’elle servira bientôt aux trois générations de sa famille. Un poulet grésille dans le four et du bois crépite dans le grand âtre qui domine le salon de chaque demeure de Sodeto.

Herminia fait partie de ses premiers habitants, car Sodeto est un village jeune. Il fut établi en 1950, tout comme plus de 200 autres communautés créées par l’ancien dictateur Francisco Franco à travers la campagne espagnole, dans le but de repeupler les déserts agricoles. Herminia et son mari aujourd’hui décédé reçurent une maison, une grange, un lopin de terre et quelques bêtes. Durant les quatre premières années, il n’y avait que sept familles, qui travaillaient la terre et subsistaient.

Finalement, environ 65 autres familles ont rejoint les premières et se sont installées au village. « Nous avions 14 vaches derrière la maison », raconte fièrement Herminia, en désignant la grande cour, maintenant pavée, qui s’étend derrière chaque habitation. Leur fils José, un fermier de 54 ans aux yeux bleus, qui est aussi officiellement responsable d’abattre les cochons du village, intervient lorsqu’on mentionne la loterie.

« Avant, vous n’aviez rien, et maintenant vous avez tout », affirme-t-il en allumant une cigarette. Mère et fils revivent avec bonheur les premiers instants suivant l’annonce de cette victoire, mais retrouvent ensuite leur sérieux. « Les heures passant, on s’est calmé », explique José en recrachant sa fumée vers la belle flambée dans l’âtre. « Les gens n’ont pas perdu la tête, il n’ont pas dépensé sans compter. »

Crédit photo: Joan Tomas

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En effet, dans les mois qui ont suivi, il n’y a pas eu le moindre changement, dit-il. Mais en avril, les rues se sont remplies de camions d’entreprises de construction pour rénover pratiquement chaque demeure du village.

C’est vrai, les maisons sont toutes en excellent état maintenant. Mais au-delà de cela, il est difficile de remarquer un changement significatif dans la bourgade assoupie. Ce qui est peut-être le plus remarquable, c’est que personne n’a cessé de travailler – les fermiers, tout comme les routiers et les femmes au foyer.

« Je suis heureuse de voir la terre cultivée et les récoltes pousser », déclare Herminia en mélangeant de l’huile et des œufs crus dans un grand saladier en verre. « C’est comme voir ses enfants grandir. »

Alors que nous parlons, la famille et les amis vont et viennent. Peut-être est-ce parce que la communauté de Sodeto a été créée de toutes pièces, mais il existe un sens familial de la camaraderie et de la solidarité plus puissant ici que dans les autres villages espagnols. Toutefois, après la loterie, c’était souvent un journaliste qui entrait plutôt qu’un ami, avec toujours la même question à la bouche : « Pourquoi n’êtes-vous pas partis avec cet argent ? » Herminia trouve cette question déconcertante. « Pour aller où ? » demande-t-elle en haussant les épaules. « C’est avec tous ces gens que j’ai gagné. » Enfin, presque tous.

La grange aménagée de Costis Mitsotakis est perchée sur une colline à deux minutes en voiture du centre de Sodeto, une distance qui, pense-t-il, lui a probablement coûté un billet gagnant pour El Gordo. Le réalisateur de documentaires d’origine grecque s’est installé ici il y a huit ans pour vivre une relation qui n’a pas fonctionné. Il affirme que l’Association des femmes au foyer n’a jamais frappé chez lui lors de ses rondes parce qu’il habite trop loin des routes principales. « J’ai mis deux jours à apprendre que j’étais le seul à avoir laissé passer ma chance », raconte-t-il en riant.

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Pourtant, d’une certaine manière, même Costis est gagnant. Le matin du 22 décembre, il fut l’un des premiers sur la place du village à assister aux célébrations, et il tenait une caméra. Ces prises incroyables composent la bande-annonce de Cuando Tocó (« Quand on est touché »), le documentaire long métrage sur Sodeto et El Gordo sur lequel il a travaillé depuis le jour où le village a gagné.

Bien qu’il ait commencé dans l’intention de documenter comment la loterie allait changer le village, le film s’est rapidement centré sur les raisons pour lesquelles il n’a pas changé. En effet, pour beaucoup, il peut sembler exaspérant que ces fermiers, se voyant soudain accorder la liberté de faire tout ce qu’ils voulaient, n’aient presque rien changé à leur vie. « Tout le monde a gardé les pieds sur terre après la loterie », explique Rosa Pons Serena. À 54 ans, elle est mairesse de Sodeto depuis 14 ans et connaît la courte histoire du village mieux que bien d’autres.

« Nous avons gagné une tranquillité d’esprit, et c’est énorme par les temps qui courent », déclare-t-elle. Nous déambulons dans le petit centre d’interprétation de la commune, et elle s’arrête devant un diorama des collines et des champs qui entourent Sodeto.

« Nous sommes en train de nous moderniser. À la place du vieux système d’irrigation – Rosa désigne les canaux miniatures qui serpentent à la surface d’une grande partie du diorama – on utilise des techniques plus modernes. » Elle pointe du doigt une autre zone de la maquette, où les champs sont parsemés d’arroseurs automatiques également répartis. Presque tout le monde au village a lourdement investi dans ces nouveaux systèmes. Beaucoup devaient des centaines de milliers d’euros aux banques avant de gagner. Elle explique qu’avec une économie basée sur l’agriculture et l’élevage, tout repose sur la terre, qui peut parfois être cruelle.

« Quand ils ont participé à la loterie, la plupart ne pouvaient pas semer à cause de la sécheresse, précise-t-elle. Il y avait des restrictions d’eau. » Les discussions au bar étaient tendues. La question qui revenait toujours était : « Comment vais-je payer ? » Si ce n’étaient pas les emprunts pour les systèmes d’irrigation et la sécheresse, la conversation tournait autour de la crise économique qui a laissé plus d’un Espagnol sur quatre au chômage, ou le fait que, l’un après l’autre, les jeunes quittaient Sodeto pour aller trouver du travail à Huesca, la ville la plus proche.

« Et puis, en une seconde, tous les emprunts ont été remboursés », s’enthousiasme Rosa. Personne ne s’est contenté de prendre son argent et de filer. En fait, trois jeunes du village y sont même revenus pour acheter des terrains et construire des maisons. Dans une région presque désertée d’un pays en difficulté économique, ceux qui ont eu la chance d’obtenir la liberté de faire ce qu’ils voulaient ont simplement choisi de rester sur place.

Pour Rosa, ce choix n’est pas un mystère. « Ici, les portes sont toujours ouvertes, c’est une tradition, explique la mairesse. On va à la boulangerie en pantoufles. Ce matin mon voisin m’a appelée pour venir prendre un café, et j’y suis allée en peignoir. Ce sont ces petites choses qui nous donnent cette qualité de vie. »

Et bien sûr, les heureux résidents ont été forcés de réfléchir à une autre question : pourquoi la cagnotte a-t-elle atterri ici, à Sodeto ?

La réponse est généralement un sourire et un haussement d’épaules. Il y a une réticence à accorder trop d’importance à la bonne ou mauvaise fortune, une attitude de fermier née d’une vie entière liée aux incontrôlables caprices de la nature.

Rosa est l’une des rares à bien vouloir donner un sens à cette aubaine : « C’est une récompense pour ceux qui sont restés. » Pour elle, Herminia et leurs bien-aimés voisins, c’est simple : ils ne voudraient être nulle part ailleurs. Ce n’est pas que les habitants de Sodeto n’avaient pas de rêves, c’est simplement qu’ils étaient déjà en train de les vivre.

Crédit photo: Joan Tomas