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Si c’était à refaire…

Derrière l’icône exubérante, le vrai visage de Normand Brathwaite

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«Je souffre du syndrome du gros fin: j’ai l’air de beaucoup m’amuser, d’avoir une vie parfaite. C’est faux!» Avec sa bouille réjouissante et ses steppettes légendaires, Normand Brathwaite semble inoxydable. Pourtant, il y a quelques années, des Larmes de métal – titre prémonitoire de son unique succès à vie comme chanteur – ont percé sa carapace. Dépression. Aujourd’hui, à 50 ans, le clown n’est plus triste. Et on est bien content: depuis près de 30 ans qu’il éclabousse la scène de ses multiples talents, l’animateur-comédien-musicien fait partie de la famille.

Normand Brathwaite aurait pu devenir chimiste. Il a finalement étudié en théâtre, joué un peu (Peau de banane, Chez Denise…) et propulsé pour de bon sa carrière en prenant la barre de Beau et chaud en 1988, à Radio-Québec. Depuis, il a tout animé (Gémeaux, Jutra, Fête nationale du Québec…). Belle et Bum et Le match des étoiles ont achevé de le consacrer comme l’un des meilleurs entertainers du Québec.

Premier Noir à percer à la télévision, ce fils d’un travailleur de la construction d’origine jamaïcaine a déjà raconté s’être fait traiter de «maudit Italien» à l’école du quartier Rosemont, où il a grandi, tellement les gens de couleur étaient rares. «Le gars voyait que je n’étais pas comme lui, mais il était incapable de mettre un nom sur ma race.» Normand Brathwaite n’a aucun problème avec sa négritude, mais de toutes les distinctions qu’il a reçues, c’est peut-être le prix Jacques-Couture 2007 pour le rapprochement interculturel qui lui a fait le plus chaud au cœur.

Rencontre avec l’une de nos plus exubérantes icônes… qui jure être «très, très timide».

Danielle Stanton:
On vous imagine jet-set. Pourtant, vous aimez fréquenter les mêmes restos, aller aux mêmes endroits en vacances et vous coucher tôt. Seriez-vous un peu… plate?

Normand Brathwaite: Je suis Vierge et «j’hagui» le changement. Si je sortais avec une tripeuse comme la chanteuse Anik Jean, elle se suiciderait d’ennui au bout de deux heures. Sans compter que je n’ai aucune conversation. Les gens me trouvent parfois bête parce que je ne leur parle pas. Mais je ne sais pas quoi leur dire! Je suis très, très timide dans la vie. Mon plaisir ultime? Ranger. Je suis le seul gars au monde qui fait le ménage de la sacoche de sa blonde. Si je juge qu’un de ses rouges à lèvres est fini, je le jette. Si elle a des petits papiers épars avec des notes, je réécris tout sur une belle feuille propre. Quand j’ai du temps, je sors un tiroir de commode, je verse le contenu sur la table et je trie. C’est comme méditer; ça me fait du bien.

D.S.: Vous vous assoyez toujours à côté des mêmes personnes avant les enregistrements de Belle et Bum…

N.B.: Oui. Pour ne pas être déconcentré par des conversations auxquelles je ne m’attends pas. Je m’assois toujours en face de la percussionniste Mélissa [Lavergne] et à côté de la saxophoniste Marie-Josée [Frigon]. Je préfère la compagnie des femmes. Elles sont plus intéressantes. Elles ne parlent pas juste de chars et savent dire autre chose que: «Elle, elle a un beau derrière».

D.S.: Vous avez aussi des amis masculins dans le showbiz?

N.B.: Marc [Labrèche]. On a d’ailleurs un projet ensemble: refaire Les couche- tard (émission très populaire dans les années 1960). Il faut juste attendre qu’il soit moins pris. Moi, avec la fin du Match des étoiles et de Grosse vie, j’ai plus de temps.

D.S.: La suppression du Match vous a heurté, non?

N.B.: Pire, ça m’a choqué. Le match était un phénomène social. On aurait pu être commandités par le ministère de la Santé tellement ça donnait aux gens le goût de bouger! Aménager le show, d’accord, mais le couper? Très mauvaise décision.

D.S.: Si vous deviez réorienter votre carrière, vous seriez animateur, comédien ou musicien?

N.B.: Musicien. Mais jouer davantage me plairait aussi. J’ai été formé pour ça et je suis bon: j’ai remporté plusieurs trophées quand j’étais dans la LNI [Ligue nationale d’improvisation]! Je n’ai pas fait une croix là-dessus. Par contre, il me faudrait une subvention en plus du cachet pour conserver le même train de vie. [Rires.]

D.S.: Vous vous apprêtez à animer à nouveau un gala Juste pour rire en juillet après quelques années d’absence. Pourquoi ce retour?

N.B.: J’ai animé quatre fois le festival Grand Rire de Québec. D’abord, on a écrit que j’étais un prince, puis un roi, et finalement un dieu. En vieillissant, j’ai appris à arrêter avant que ça se gâte! J’avais aussi promis à Gilbert Rozon de revenir au gala. Je l’ai croisé l’an dernier et il m’a dit: «Fais comme tu veux, mais si tu ne respectes pas ta parole, t’es un h… de menteur et tu devras vivre avec ça.» Avais-je le choix?

D.S.: La perspective de vous retrouver sur une scène vous a longtemps rendu malade. C’est encore le cas?

N.B.: Absolument.

D.S.: De quoi avez-vous peur? Après tous vos succès, vous savez que vous êtes bon, non?

N.B.: Non. Je sais que j’ai du métier, c’est tout. Le lendemain d’un gala, j’appelle toujours l’animatrice France Beaudoin pour avoir ses impressions. Une fois, j’ai laissé un message et elle n’a pas pu rappeler rapidement. Quand elle l’a fait, je l’ai «engueulée» en lui disant: «Tu m’as fait vivre l’enfer! Comment veux-tu que je sache si j’ai été bon si tu ne me le dis pas?» Chaque fois, tout est à recommencer. Et c’est terrible!

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D.S.: Il y a là un lien avec la dépression que vous avez faite en 2006?

N.B.: Oui. Je manque de confiance en moi. Même si, toute ma vie, on m’a dit «t’es bon, t’es bon», un seul mauvais papier a longtemps suffi pour me démolir. Est-ce génétique, chimique, psychologique? Je ne sais pas. J’ai aussi vécu beaucoup de choses violentes dans ma vie. Ma fille a eu une adolescence très difficile. Il y a eu aussi cet épisode pénible avec Daniel Pinard [qui, en l’an 2000, l’a accusé de véhiculer des préjugés homophobes]. Plus globalement, certains croient bizarrement qu’on peut me «varger» dessus sans problème parce qu’ils sont persuadés que je peux encaisser. Combien de fois quelqu’un m’a attaqué en entrevue pour me dire ensuite «Je savais que tu étais capable d’en prendre»?

D.S.: La dépression, vous étiez le dernier sur terre à qui on pensait que ça pouvait arriver.

N.B.: Je sais. Lors de mon hommage au gala des prix Gémeaux en 2006, me voir au bord des larmes remercier publiquement ma pharmacienne et ma thérapeute a dérouté bien du monde. Pour cette raison, je suis le porte-parole idéal. La dépression, c’est comme la grippe: ni l’argent, ni l’amour, ni la gloire ne vous mettent à l’abri. J’en suis la preuve.

D.S.: En 2005, les médias ont beaucoup parlé du différend qui vous a opposé à votre coanimateur à CKOI, Jean-René Dufort. Cet événement a-t-il été un déclencheur?

N.B.: Sans aucun doute. Comme j’étais déjà épuisé psychologiquement, cette histoire m’a miné. Et j’ai eu tort de laisser pourrir les choses pour éviter la chicane. Un jour, j’ai entendu un prédicateur américain dire «Virez de votre vie les esprits «toxiques». C’est essentiel de retenir qu’à l’origine d’une dépression il y a presque toujours un parent, un collègue, un patron, quelqu’un qui a fait un travail de sape. Si on sent cela, il faut s’éloigner.

D.S.: Comment avez-vous compris que vous étiez en dépression?

N.B.: Quand on a une maison d’un million, une femme pétard et la reconnaissance du public, mais qu’on pleure tout le temps dès qu’on est seul, il y a un problème. A un moment donné, ma femme m’a dit: «Normand, ça ne va plus. Il faut consulter.»

D.S.: Vous avez obéi?

N.B.: Oui. Sauf que je trouvais ça complètement niaiseux. Dans l’auto, je me disais: «La thérapeute a besoin d’être cute, sinon je ne reste pas.» Mais lui parler m’a tout de suite fait du bien.

D.S.: Une dépression est moins évidente à déceler chez un homme.

N.B.: C’est vrai. Je me rappelle avoir soupé avec un musicien un soir, et tout allait bien. Il s’est suicidé le lendemain. Une femme, ça réagit. Un gars, ça ne laisse rien filtrer et, tout à coup, bang! On ne voit rien venir. Moi, j’ai eu la chance de vivre ma dépression entouré de femmes, à la maison et au travail. Elles étaient à l’écoute. Dans un milieu d’hommes, je ne sais pas ce qui serait arrivé.

D.S.: Beaucoup d’hommes voient la dépression comme un signe de faiblesse.

N.B.: Il ne faut pas. Je ne l’ai pas perçue ainsi. On est malade, et il faut se soigner comme pour un mal de dos, c’est tout. J’ai reçu des tonnes de lettres d’hommes qui m’ont dit vivre la même chose que moi. Mais la dépression reste un tabou à briser. D’ailleurs, plusieurs personnes m’avaient conseillé de taire mon état sous peine de ne plus jamais trouver de job. Si quelqu’un ne veut pas de moi à cause de ça, il ne mérite tout simplement pas que je travaille avec lui.

D.S.: Cette expérience vous a changé?

N.B.: Je suis encore fragile, mais plus heureux. Je suis passé à un autre niveau; j’ai pris de la maturité et je me montre plus sensible. J’ai envie de donner un coup de pouce aux autres. Yvon Deschamps et Denise Filiatrault m’ont donné ma chance; à moi de faire comme eux. J’ai toujours eu le réflexe de mettre en valeur les gens; désormais, j’agis consciemment. Je veux faire tourner la roue, avoir un impact. C’est pour cette raison que j’ai été touché de recevoir en 2007, à l’Assemblée nationale, le prix Jacques-Couture: on m’apportait la confirmation que j’avais contribué à améliorer la société.

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D.S.: En parlant de votre rôle dans l’existence: vous êtes père de deux enfants. Votre fille de 23 ans, Elizabeth, a eu une adolescence rock’n’roll?

N.B.: Compte tenu de son tempérament, je ne m’attendais pas à ce qu’elle vive cette période enfermée dans sa chambre, à pleurer en serrant ses toutous. Elle a mené la même vie que moi à l’époque: les tournées, les bars… Sauf que, maintenant, la game est plus heavy, et quand on a une fille, c’est plus inquiétant. Elle arrivait chez nous avec des armoires à glace de 6 pieds 10 pouces. Je disais au gars: «Si tu conduis en état d’ébriété avec elle dans le char, je t’arrache la tête.» Je négociais avec elle: je te permets ça, mais tu rentres à telle heure, etc. Les ados, ça teste constamment vos limites.

D.S.: Elizabeth est chanteuse. Vous auriez préféré qu’elle choisisse un métier plus sûr?

N.B.: A trois ans, Elizabeth chantait du Ella Fitzgerald, elle était déjà incroyable. Sa mère, Johanne Blouin, est chanteuse, ses parents à elle chantent aussi. Elizabeth est programmée génétiquement pour chanter.

D.S.: Elle faisait partie de l’équipe du Match des étoiles et on l’entend à Belle et Bum.

N.B.: Oui, et je dors la conscience tranquille. Les producteurs de Belle et Bum m’ont presque dit «C’est elle ou toi» tellement ils la voulaient! En fait, deux chanteuses à Montréal étaient assez polyvalentes pour faire ce travail particulier: Elizabeth et Johanne Blouin. J’ai choisi Elizabeth. [Rires.] Au Match des étoiles, on la voulait aussi. Elle sait chanter, bouger, danser. Dans sa catégorie, ma fille est la meilleure en ville.

D.S.: Et votre fils?

N.B.: Je n’ai aucune idée de ce qu’il choisira. Moi-même, à l’époque, je me suis inscrit en théâtre parce que je ne savais pas quoi faire d’autre! L’orienteur m’avait suggéré la chimie, puisque j’étais très doué dans cette matière, mais, franchement, ça ne me disait rien! A 12 ans, Edouard est encore jeune. Je trouve d’ailleurs qu’on pousse les enfants à choisir trop vite maintenant.

D.S.: Si l’éducation de vos enfants était à refaire, que changeriez-vous?

N.B.: Avec le recul, je ferais exactement la même chose. J’ai fait ce que j’ai pu. Je suis un père comme les autres.

D.S.: Et pour terminer, un saut dans le futur. Quelle image voudriez-vous laisser? quelle épitaphe pour votre tombe?

N.B.: Il était propre, et à l’heure.