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La preuve parfaite

Quand l’enquête se corse ou piétine, les experts du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal entrent en scène.

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Dans le quartier Rosemont, à Montréal, les voisins n’en reviennent toujours pas. Ils ne connaissaient pas vraiment Gaétan Bissonnette, mais voyaient régulièrement le petit homme de 49 ans quitter son appartement en poussant devant lui le fauteuil roulant de son amie handicapée. Le matin du 8 août 2007, ce personnage discret et dévoué s’est pourtant fait embarquer sans ménagement par la police: après 23 ans de cavale, Gaétan Bissonnette était finalement arrêté pour le meurtre de la comédienne Denise Morelle. Agée de 57 ans, celle qui incarnait Dame Plume dans la célèbre série télévisée pour enfants La Ribouldingue avait été sauvagement battue, violée, puis étranglée alors qu’elle visitait un appartement à louer dans le centre-ville de Montréal.

Gaétan Bissonnette aurait pu se vanter d’avoir commis le crime parfait… si sa route n’avait pas croisé celle des experts du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale (LSJML). C’est un banal vol avec effraction, commis en 2005, qui a conduit à sa perte.

«On a recours aux tests ADN depuis le début des années 1990, et cet apport a considérablement modifié notre travail», explique Yves «Bob» Dufour, directeur du LSJML, dont l’équipe de 52 scientifiques et techniciens a réalisé l’an dernier quelque 3600 expertises d’ADN grâce à deux robots capables d’effectuer cinq fois plus de tests qu’un spécialiste chevronné.

Mais, aussi performants soient-ils, les robots n’auront jamais le savoir-faire d’un professionnel. En 2005, la police de Montréal pensait avoir pincé l’assassin de Denise Morelle et a demandé au LSJML de comparer l’ADN de son suspect avec le matériel biologique recueilli dans cette affaire 20 ans plus tôt. Le biologiste judiciaire Michel Hamel prépare donc les échantillons, en extrait l’ADN et confronte le profil génétique obtenu avec celui du suspect. Le résultat est négatif, mais le dossier est intégré à la Banque nationale de données génétiques.

Inaugurée en 2000, cette base de données pancanadienne contient deux types de fichier: celui de criminalistique renferme environ 50000 profils génétiques obtenus sur les lieux de crimes non résolus, et celui des condamnés regroupe quelque 165000 profils de personnes reconnues coupables. Une fois entrée dans le système, l’empreinte génétique recueillie dans l’affaire Morelle est automatiquement comparée aux profils répertoriés dans la banque de données. Bingo! Elle correspond à celle d’un individu déjà condamné : Gaétan Bissonnette.

Dans les mois qui suivent, les policiers accumulent toutes les preuves nécessaires pour boucler le dossier et appréhender le meurtrier. Gaétan Bissonnette a écopé d’une sentence à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 20 ans.

De réputation internationale, le LSJML a été fondé en 1914 par le Dr Wilfrid Derome, alors qu’il rentrait de Paris après y avoir étudié la médecine légale. C’était le premier centre du genre en Amérique du Nord. La maxime du Dr Derome – «N’avance rien que tu ne sois capable de prouver» – demeure le credo des 155 employés qui travaillent dans l’édifice de la rue Parthenais, à Montréal.

Financé par le gouvernement du Québec à hauteur de 13 millions de dollars, le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale n’en conserve pas moins son indépendance. Il analyse chaque année plus de 9000 dossiers d’enquête émanant de tous les corps de police de la province et emploie aussi bien des chercheurs connus, comme la romancière et anthropologue judiciaire Kathy Reichs, que de véritables émules de Sherlock Holmes.

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François Julien, biologiste judiciaire

«Les yeux voient bien ce que l’esprit connaît.» Telle est la devise de François Julien, un scientifique aguerri qui, en près de 35 ans de carrière au LSJML, s’est penché sur pas moins de 700 cas de mort suspecte. Son esprit autodidacte et ses nombreux échanges avec les experts de la GRC lui confèrent une grande crédibilité.

Une des affaires les plus étranges qu’il ait eu à résoudre concerne un individu abattu de quatre coups de feu à son domicile en janvier 1986. Arrivé sur les lieux du crime, le biologiste examine le corps étendu sur le sol, un fusil de calibre 12 à un coup gisant à ses côtés. Trente minutes d’examen lui suffisent pour élucider l’énigme.

«Ne cherchez pas l’assassin, dit-il aux policiers. Il s’est suicidé!»

A ces derniers, sceptiques, il explique que l’homme a d’abord placé l’arme sous son menton, puis pressé la détente: les trous laissés par les plombs, la grosseur des gouttes de sang et leur disposition prouvent que le tir a été effectué à bout portant, du bas vers le haut. Les traces de sang au sol indiquent en outre que, bien que gravement blessée, la victime a réussi à marcher jusqu’au congélateur, sur lequel elle avait laissé une boîte de cartouches; elle a rechargé son arme et, en la retournant, a tiré encore une fois vers le haut de son corps, comme le montrent d’autres éclaboussures au plafond. Les traînées de sang et le troisième angle de tir ne laissent aucun doute non plus: couché sur le côté, l’homme a ramassé une autre cartouche et s’est tiré dans la hanche. Agonisant, il s’est accoté au mur, a introduit une cartouche dans le canon du fusil et, allongeant la portée de sa main avec une autre cartouche, s’est tiré dans l’abdomen – coup qui lui a été fatal.

«Il devait se marier dans quelques jours, mais a découvert que sa conjointe le trompait depuis des mois avec son meilleur ami», conclut le détective biologiste.

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Anny Sauvageau, pathologiste judiciaire

La première fois qu’Anny Sauvageau, étudiante en médecine, a assisté à la dissection d’un cadavre, à l’Université de Montréal, elle a dû sortir parce qu’elle ne se sentait pas bien. Mais un stage de deux mois en pathologie judiciaire, qu’elle a adoré, et une passion pour les histoires policières ont convaincu cette admiratrice d’Agatha Christie qu’elle avait malgré tout la vocation.

C’est ainsi que, chaque matin de la semaine, Anny Sauvageau, une des trois pathologistes du laboratoire, revêt sa blouse blanche et file vers le sous-sol du laboratoire. Son jeune âge, la mi-trentaine, et son air de mannequin détonnent dans cet univers gris, froid et funeste.

«Environ 15 pour 100 des 690 autopsies qui nous sont demandées chaque année par le bureau du coroner concernent des homicides, explique la jeune femme. Le plus dur, ce sont les cas de jeunes femmes agressées sexuellement. Je me dis que cela aurait pu arriver à ma sœur ou à une amie.»

C’est avec cette pensée lugubre qu’elle procède, en janvier 2004, à l’autopsie de Leila Arbaoui, une mère de famille de 30 ans, égorgée par son ex-conjoint. Mohammad Youssef Alaoui prétend qu’il a trébuché accidentellement alors qu’il tenait un couteau dans les mains. Son récit est truffé de contradictions, qu’il justifie en prétendant qu’il avait ingurgité un produit toxique pour se suicider.

L’autopsie pratiquée par Anny Sauvageau révèle une tout autre histoire: d’après l’angle de la blessure, Leila Arbaoui était assise ou à genoux lorsqu’on lui a coupé la gorge; une main devait forcément tenir sa longue chevelure relevée puisqu’elle n’a pas été tranchée par le coup de couteau; surtout, l’entaille principale part de dessous la clavicule gauche de la victime pour décrire une rotation de 360 degrés autour de sa nuque.

La pathologiste démontre en outre que les nombreuses marques laissées par le couteau dentelé prouvent que le meurtrier a dû s’y reprendre à plusieurs reprises pour sectionner le solide cartilage de la trachée. Bref, tout dans l’examen infirme la théorie de l’«accident».

Lors du procès, qui se tient à Québec, les membres du jury apprennent que l’homme était très violent envers sa femme. Et les derniers doutes quant à sa culpabilité s’envolent quand Anny Sauvageau se présente à la barre. Mohammad Youssef Alaoui est d’abord condamné pour meurtre, avant que la Cour n’accueille son appel, n’annule la condamnation et n’ordonne la tenue d’un nouveau procès pour meurtre au premier degré.

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Gilbert Gravel, spécialiste en sciences physiques

Le 9 juin 1998, une déflagration souffle l’Accueil Bonneau. Trois femmes dévouées à la cause des sans-abri perdent la vie. Une vingtaine d’autres personnes sont blessées. Gilbert Gravel, spécialiste en sciences physiques, est mandaté par les enquêteurs pour trouver les causes de l’explosion.

Ce jour-là, un employé d’une entreprise sous-traitante de Gaz Métropolitain a percé un trou dans un mur de l’Accueil Bonneau pour améliorer les installations existantes. Lors des travaux de forage dans un mur de pierre extérieur, il a endommagé un tuyau d’alimentation en gaz, provoquant une violente explosion.

Pendant trois semaines, Gilbert Gravel se livre à un véritable travail de bénédictin. Il récupère toutes les pierres du mur soufflé par l’explosion, ainsi que le tuyau de gaz perforé, puis, au laboratoire, reconstitue pièce par pièce l’imposant ouvrage.

Il découvre alors que le tuyau avait initialement été installé de biais et que sa position ne correspondait pas à l’emplacement donné par le plan remis au sous-traitant. Dans son rapport, le coroner blâme Gaz Métropolitain et exhorte l’entreprise à renforcer ses mesures de sécurité.

Parfois, les enquêtes auxquelles participe Gilbert Gravel sont dignes de romans policiers. Voici quelques mois, on lui a confié le dossier d’une femme retrouvée pendue dans sa garde-robe. Les photographies de l’identité judiciaire la montraient genoux pliés, pendue à une tringle métallique. La famille jugeait impossible que la barre qui retenait la victime ait pu résister à ses 83 kilos. «L’autopsie et l’enquête n’avaient rien révélé d’anormal, se souvient-il. Mais ses proches étaient convaincus que son mari l’avait étranglée pour ensuite simuler un suicide.»

Depuis 24 ans qu’il travaille dans ce milieu, Gilbert Gravel en a vu d’autres. Il achète des supports identiques à ceux installés dans la garde-robe de la défunte, y installe un bout de la tringle récupérée sur les lieux, la suspend dans un coin du laboratoire, puis, à l’aide d’haltères, ajoute progressivement du poids jusqu’à ce qu’il constate que le tout résiste à une charge de plus de 100 kilos. Il remet son rapport aux enquêteurs: oui, la thèse du suicide est parfaitement plausible.

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Anne-Marie Faucher, biochimiste toxicologue

Les agressions sexuelles et les morts violentes occupent une grande part des activités de l’équipe de toxicologie, qui reçoit environ 2700 dossiers chaque année.

«La victime a-t-elle été droguée? Etait-elle intoxiquée? Je n’arrête pas de me poser ces questions», dit Anne-Marie Faucher, diplômée en biochimie. Douter et prouver est un réflexe chez elle. Et c’est ce qu’elle fait lorsqu’on lui confie le dossier étrange d’une adolescente à la mémoire défaillante.

Après la séparation de ses parents, la jeune fille se rend une fin de semaine sur deux chez son père, mais, curieusement, ne se souvient jamais de ses visites. Une plainte est déposée par sa mère, et les enquêteurs découvrent que chaque fois qu’il reçoit sa fille, le père sert de la pizza. Une pour elle, l’autre pour lui. Les policiers en saisissent quelques pointes dans la poubelle.

«J’ai commencé par regarder et par sentir les aliments, raconte Anne-Marie Faucher. Il n’y avait rien d’anormal.»

A l’aide d’un coton-tige imbibé d’éthanol, elle effectue des prélèvements sur les deux pizzas et les introduit dans un chromatographe en phase gazeuse, couplé à un spectromètre de masse, appareil spécialement conçu pour détecter des traces de drogue.

Les résultats sont éloquents: la pizza de l’adolescente renferme des traces de benzodiazépine. Confronté à cette preuve accablante, le père finit par avouer que le recours à cette drogue lui permettait d’abuser de sa fille.

Douter, cela veut dire aussi combattre des rumeurs, comme celle voulant que des femmes se fassent violer à la sortie des bars après avoir consommé à leur insu du GHB – la drogue du viol.

«C’est faux, s’insurge Anne-Marie Faucher. Les seuls cas documentés nous apprennent que, lorsque le GHB est en cause, il a été consommé avec le consentement des victimes, qui ne se sont pas méfiées des dangers. Les agresseurs sont la plupart du temps connus des victimes, et ils utilisent principalement des somnifères ou de l’alcool pour commettre leur crime.»

Le directeur du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale est fier de son équipe.

«On ne tient pas de statistiques sur notre taux de réussite et on n’a pas nécessairement le temps de suivre le développement de chacun de nos dossiers en cour, dit Yves «Bob» Dufour, mais il reste que nos experts jouent un rôle crucial dans l’administration de la justice.»

Pour sa part, Denis Morel, le neveu de la comédienne montréalaise violée et assassinée en 1984, ne tarit pas d’éloges sur le travail de ces détectives scientifiques. «Sans leur flair, leur ténacité et leurs compétences, dit-il, Gaétan Bissonnette n’aurait jamais été retrouvé ni condamné.»