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La musique en cadeau

A la vie confortable qui leur était promise, ils ont préféré le chemin tourmenté de la solidarité.
Pour encourager Jeunes musiciens du monde ou parrainer un enfant de l’école Kalkeri, rendez-vous sur le site des JMM ou faites le 418 525-5400.

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Une vidéo captée en Inde défile sur l’écran d’ordinateur; deux jeunes y frappent sur des tablas (instrument à percussion) avec une virtuosité stupéfiante. Assis à mes côtés, Blaise et Mathieu Fortier sont émus. «Quand on regarde «nos» enfants jouer, on pleure souvent», s’excuse Mathieu.

On leur pardonne! Grâce à Jeunes musiciens du monde (JMM), l’organisme qu’ils ont cofondé en 2001, les deux frères de 37 et 34 ans accomplissent un miracle: transformer le destin de centaines de jeunes de milieux populaires.

Dans les écoles qu’ils ont mises sur pied en Inde (la seconde patrie de Mathieu) et au Québec, quelque 300 enfants et adolescents s’adonnent au chant, au sitar, à la guitare, au violon… Gratuitement. Le tout sur des airs de musique traditionnelle. «Les musiques du monde sont un patrimoine humain aussi menacé que l’eau et les arbres, explique Blaise. En les perpétuant, on fait de l’«écologie musicale.»

Les deux frères auraient pu se contenter de prendre la relève du restaurant de leur père, le très sélect Saint-Amour de Québec, celui-là même où Paul McCartney s’est attablé en juillet dernier. Ils ont décidé d’emprunter un chemin moins fréquenté: celui de la solidarité.

Ce choix de vie a d’abord laissé leur père perplexe. Jusqu’à ce qu’en 2003 Jacques Fortier tombe sur un portrait de Sir Edmund Hillary, le premier à avoir conquis l’Everest en 1953. «Il y disait que sa seule réalisation digne de mention était d’avoir aidé à construire des écoles au Népal. Comme mes fils en Inde! J’ai fondu en larmes.»

Au départ de l’aventure, il y a Mathieu, grand baroudeur devant l’éternel, qui, après des études en anthropologie, débarque en Inde au début des années 1990. Coup de foudre. «Ce pays bouscule nos valeurs individualistes. J’ai vécu un choc; ce fut un véritable voyage initiatique.» Il étudie l’hindi et le bengali, s’initie à la musique classique indienne, au hatha yoga… et rencontre la Française Agathe Meurisse. «Sa grandeur d’âme m’a séduite, dit celle qui partage la vie de Mathieu depuis 15 ans et avec qui il a maintenant quatre filles. Il va toujours au bout de ses convictions.»

Pendant des années, Mathieu et Agathe naviguent entre l’Inde et le Québec, où le jeune homme se refait une santé financière en travaillant dans le resto de son père. Mais, en 2000, la rencontre du couple – que Blaise est venu rejoindre – avec Ustad Hameed Khan, un sitariste réputé, va tout changer. Les Québécois et l’Indien fraternisent. Et une belle idée jaillit: enseigner la musique traditionnelle aux enfants des quartiers populaires de Dharwad, la ville où ils habitent. La première pierre de JMM est posée.

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Quelques mois et quelques allers-retours plus tard, les premiers cours du soir sont organisés. «Quand j’ai vu Mathieu et deux autres profs enseigner à des enfants hyper-attentifs, des nuées de moustiques au-dessus de leur tête, j’ai figé… d’émotion», se souvient Blaise, qui fait dès lors une croix sur son poste de sommelier au Saint-Amour.

Les gaillards au grand cœur prennent une décision qui va bouleverser leur vie: aider leurs nouveaux protégés par la musique, oui, mais en leur donnant aussi accès à une éducation de qualité. Le projet musical se mue en engagement social.

Ils reviennent au Québec pour recueillir de l’argent, armés de leur naïveté. «Nous partions de loin, raconte Mathieu. Notre oncle avocat nous a dit: «Minute, les gars! Il faut d’abord enregistrer votre organisme. Sinon, qui saura que vous ne mettez pas l’argent dans vos poches?» Un premier spectacle-bénéfice avec des artistes de Québec leur permettra de récolter 15000$.

Kalkeri Sangeet Vidyalaya, un pensionnat constitué d’une série de huttes et installé à l’écart en forêt (pour éviter les sources de distraction), ouvre ses portes en 2002. La population est méfiante. Que veulent ces étrangers? Prostituer leurs enfants? Se livrer au trafic d’organes? Mais les frères Fortier n’arrivent pas en empereurs: ils parlent la langue, mangent, s’habillent et vivent à l’indienne. Peu à peu la magie opère. Cette année, 140 élèves âgés de 6 à 18 ans (40 pour 100 de filles) sont inscrits. «Il a fallu en refuser, dit Mathieu. On a reçu 400 demandes!»

Anglais, yoga, mathématiques, informatique… En tout, les jeunes reçoivent plus de neuf heures de cours quotidiens donnés par des professeurs rémunérés et de jeunes bénévoles de partout dans le monde. Bien sûr, la musique occupe la place d’honneur. «Certains se lèvent à 4 heures pour répéter, rapporte Blaise. Ces enfants sont incroyablement motivés.»

Il faut les voir se transformer, s’enthousiasme Mathieu. «Peu à peu, ils se perçoivent comme des artistes. Et, partant, ils deviennent quelqu’un à leurs yeux. Et aux yeux des autres.»

Des élèves de la première heure poursuivent actuellement leur formation dans un collège de musique. «Maîtriser un instrument est exigeant, ajoute Mathieu. S’ils réussissent, ils comprennent qu’ils peuvent tout accomplir.»

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En parallèle, une école a ouvert à Québec en 2003. Et une seconde à Montréal, dans Hochelaga-Maisonneuve, en 2005. Dans chacune, le soir après la classe, quelque 70 enfants (environ 25 pour 100 d’immigrants) s’initient à la guitare, au violon, au piano ou à la flûte, sur des rythmes traditionnels allant de La Bolduc à La Bottine Souriante! «Les Espagnols n’ont pas honte d’enseigner le flamenco à leurs enfants, dit Mathieu. Pourquoi serait-il quétaine d’enseigner des rigodons?»

JMM a aussi fait école dans la communauté algonquine de Kitcisakik, en Abitibi. En septembre dernier, on inaugurait la Nôdagôtcigewînik miskwâdecicecik (Les jeunes musiciens de la petite tortue). «Dans cette culture, la tortue porte le monde sur son dos», explique François Gerardin, 34 ans, responsable de JMM à Kitcisakik. Trente-cinq jeunes profitent d’une heure de musique par jour, intégrée au programme de premier cycle du primaire.

Si la musique peut changer l’existence en Inde, elle le peut aussi au Québec. En décembre dernier, un groupe de JMM de Montréal a chanté sur scène avec Mes Aïeux le mégasuccès du groupe traditionnel, Dégénérations. «Ils n’étaient pas peu fiers!» dit Blaise en riant.

Mes Aïeux, Ariane Moffatt, Loco Locass, Pierre Lapointe, Yann Perreau… la liste des artistes qui ont participé bénévolement aux spectacles-bénéfice de JMM depuis les débuts n’en finit plus. La renommée de l’organisme traverse même l’océan: en février dernier, Sanseverino et une dizaine d’autres artistes ont donné à Montreuil (région parisienne) le premier concert-bénéfice hors Québec de JMM.

Ces spectacles garantissent grosso modo 30 pour 100 des 420000$ nécessaires à la gestion des quatre écoles. JMM reçoit aussi l’appui de fondations, des dons de particuliers et le soutien discrétionnaire de quelques élus. «Comme nous ne pouvons compter sur aucune source de financement récurrente, nous ne savons jamais si nous arriverons à boucler notre budget», indique Mathieu, qui regrette qu’il n’existe au Québec aucun programme de financement pour la musique traditionnelle.

Qu’importent les obstacles. Les frères Fortier espèrent ouvrir des écoles au Mali, au Brésil, bref partout où il y a des musiques à préserver et surtout des jeunes à aider. «Ces gars m’impressionnent, conclut François Gerardin. Personne, à mes yeux, n’est aussi déterminé qu’eux à donner au suivant.»