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Infos sur ordonnance

L’animateur antivedette aime poser les questions qui dérangent. Et les Québécois en redemandent.

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Son premier film, Les voleurs d’enfance, produit en 2005, a battu des records d’assistance pour un documentaire québécois. Son deuxième, Québec sur ordonnance, sorti en octobre dernier, n’a pas connu le même sort. Echarpé par la critique, ce documentaire consacré à l’abus d’ordonnances médicales et au lobby pharmaceutique a fait un flop. Mais Paul Arcand, qui sait garder la tête froide dans le succès comme dans l’échec, n’a rien perdu de son mordant. Même si, aujourd’hui, ce bourreau de travail, père de deux fils de 17 et 21 ans, a décidé de prendre du recul.


Isabelle Grégoire:
On vous qualifie souvent de «Michael Moore du Québec». Comment le prenez-vous?

Paul Arcand:
Ni comme une insulte ni comme un compliment. Je suis toutefois moins présent dans mes films que lui dans les siens. Et puis, il tourne parfois les coins un peu ronds, mais certains vont me reprocher la même chose…

I.G.: Québec sur ordonnance a été écorché par la critique. Ça fait mal?
P.A.: Autant le succès ne me fait pas perdre le nord, autant je ne sombre pas dans une profonde dépression en cas d’échec. Je passe ma vie à critiquer les gens, alors que des gens me critiquent… Je me fais tous les jours crier des bêtises par courriel, parfois même dans la rue. L’important, c’est d’assumer ses choix.
Denys Arcand m’a dit un jour: «Ton job, c’est de me montrer ce que tu as vu depuis un an et que tu penses que je dois savoir.» C’est ce que je fais. Je ne prétends pas être objectif: même si les faits sont là, cela reste mon point de vue.

I.G.: Avec ce film-choc, vous vouliez susciter le débat. Etes-vous déçu qu’il n’y ait pas plus de réactions de la part des politiciens et des compagnies pharmaceutiques?
P.A.: J’aurais bien sûr aimé susciter plus de réactions. Il est évident que les politiciens sont un peu mal à l’aise. En 2001, le Parti québécois a fait adopter une loi qui permet à une société privée comme IMS d’acquérir de précieux renseignements pharmaceutiques (voir encadré). Quant aux lobbies, ils ont deux attitudes: soit répondre agressivement quand ils considèrent que c’est faux, soit laisser passer la vague s’ils savent que c’est vrai.

I.G.: Cette indifférence vous donne un sentiment d’impuissance?
P.A.: J’espère que des choses vont changer. Actuellement, les médecins qui ne veulent pas apparaître sur la liste de l’IMS doivent en faire la demande. Mais, selon le Dr Yves Lamontagne, président du Collège des médecins, ce processus pourrait être inversé: les médecins qui voudraient y figurer devraient en faire la demande. J’ai hâte de voir dans un an combien de médecins seront encore sur cette liste!

I.G.: Le débat avait été beaucoup plus vif autour des Voleurs d’enfance. Ce film a-t-il permis d’améliorer la situation des enfants de la DPJ?
P.A.: Les attitudes ont changé. Et la loi a été modifiée, notamment pour les déplacements d’enfants à répétition. Mais, à 18 ans, les jeunes de la DPJ sont encore largués en pleine rue. De plus, le ratio enfants/travailleur social est supérieur à 17 pour 1, ce qui n’a aucun bon sens.

I.G.: Avez-vous pensé à faire de la politique pour changer les choses?
P.A.:
La politique m’intéresse, mais pas pour en faire. J’ai toujours voulu être journaliste: si on me demandait ce que j’aurais voulu faire d’autre, je serais incapable de répondre!

I.G.: Avez-vous le sentiment qu’au Québec on évite le débat?
P.A.:
Effectivement. La Dre Patricia Garel [pédopsychiatre à l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal, interviewée dans Québec sur ordonnance, NDLR] m’a parlé de parents qui demandent une prescription pour leurs enfants (Ritalin, antidépresseurs…) alors que c’est contre-indiqué sur le plan médical. C’est plus facile d’administrer un médicament que de se poser des questions sur sa façon d’élever ses enfants. Des fois, j’ai l’impression que, dans le fond, on ne veut pas le savoir.

 

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I.G.: N’est-ce pas paradoxal que les Québécois soient en même temps si friands de tribunes téléphoniques?
P.A.: Les Québécois ont des opinions, ils aiment réagir, mais ne veulent pas de chicanes. On a été traumatisés par le débat référendaire, qui a déchiré des familles parce que trop chargé émotivement. Pendant longtemps, le seul débat qui agitait le Québec était celui de la souveraineté. Du coup, les autres ont été évacués. C’est en train de changer, en grande partie avec l’arrivée de l’ADQ: pour la première fois, on a un parti qui s’assume à droite. Ce qui amène les deux autres à préciser leurs positions.

I.G.: Les tribunes téléphoniques apportent-elles quelque chose à l’information?
P.A.: Ça dépend de ce qu’on en fait. J’essaie toujours de cibler un thème. Ce n’est jamais juste une séance de défoulement. Sur le port du voile, je ne voulais parler qu’à des musulmanes, et les appels étaient filtrés en ce sens. Je pense que cette approche apporte un éclairage aux auditeurs.

I.G.: Quand le «Doc Mailloux» traite les gens du Saguenay de «tarés» et que vous l’invitez à s’expliquer, cela apporte-t-il un éclairage? Ou est-ce que ça cautionne ses propos?
P.A.:  Je ne pense pas cautionner ses propos. Le danger, c’est plutôt de cacher les gens et d’en faire des victimes aux yeux de certains. Il y a des limites bien sûr: je n’inviterais pas un membre du Ku Klux Klan pour qu’il justifie au micro ses crimes haineux. Mais, en général, les auditeurs sont assez intelligents pour se forger une opinion.

I.G.: Y a-t-il des gens qui refusent de venir à votre émission parce qu’ils vous redoutent? Ou est-ce qu’on se bat pour y participer?
P.A.: Certains acceptent de parler parce que c’est moi, d’autres refusent pour la même raison. On n’a pas le pouvoir de forcer les gens à venir. Je ne vais pas, par exemple, pourchasser quelqu’un qui a vécu un drame et qui n’a pas envie de le raconter, mais je pense que ceux qui gèrent les fonds publics, les politiciens, les décideurs, eux, sont redevables devant l’opinion publique.

I.G.: Il y en a qui refusent de vous répondre?
P.A.:
Le premier ministre du Québec!

I.G.: Il n’est jamais venu?
P.A.:
Pas depuis longtemps.

I.G.: Il a peur?
P.A.:
Il n’a pas toujours apprécié ma façon de mener une entrevue. Je me souviens d’une question: «Est-ce que Philippe Couillard ferait un bon premier ministre?» Il n’a pas aimé!

I.G.: Vous faites surtout du direct. Avez-vous parfois l’impression que ça dérape?
P.A.:
On ne peut pas tricher avec le direct et on ne peut pas vous accuser d’avoir mal cité quelqu’un. M’est-il arrivé de déraper? Evidemment. On n’est pas des machines. Personnellement, je ne suis jamais satisfait, je vais trouver que j’ai oublié une question, que j’aurais dû poser celle-là ensuite, ne pas la poser comme ça, ni la répéter.

I.G.: Parce que vous n’avez pas obtenu la réponse que vous vouliez?
P.A.:
Je ne veux pas qu’on me dise ce que j’ai envie d’entendre, mais juste qu’on réponde à ma question. Je ne fouille pas dans la vie privée des gens, à moins qu’eux-mêmes ne l’exposent. Je me souviens d’une chanteuse qui m’avait demandé une entrevue par l’entremise de son agent et qui avait fait la une de je ne sais plus quel magazine avec son divorce, sa rupture. L’agent m’avait dit: «Ça, vous n’en parlez pas, c’est son jardin secret.» C’était plutôt un jardin communautaire!

I.G.: La radio a-t-elle un avenir, compte tenu de l’explosion des nouveaux médias?
P.A.:
On a souvent annoncé sa mort! Une chose est sûre: elle doit s’adapter. Je ne serais pas étonné qu’il y ait moins de musique sur les ondes et de plus en plus de discussions. Parce qu’on n’a pas besoin de la radio pour avoir accès à la musique et que ce sont toujours les mêmes chansons qui passent sur toutes les stations. Je peux toutefois vous dire que les gens qui m’écoutent à la radio, qui m’accrochent dans la rue, n’ont pas la même réaction que ceux qui ne me connaissent que par la télé. Il y a un côté intime, chaleureux avec la radio, parce qu’on accompagne les auditeurs dans leur routine, alors que la télé crée une distance.

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I.G.: Pourquoi êtes-vous aussi populaire?
P.A.:
Peut-être parce que je ne donne pas beaucoup d’entrevues! Je fuis les magazines à potins; ça ne m’intéresse pas. Je suis aussi conscient qu’en faisant de la télé, de la radio, des films, on est plus connu que la moyenne des ours – la rançon de la gloire, si vous voulez. Mais je ne me considère pas comme une vedette; je hais ce mot-là. Je suis un journaliste.

I.G.: Et un éveilleur de consciences?
P.A.:
Non, non, non! Je suis quelqu’un qui fait son boulot, qui a la chance d’avoir une productrice [Denise Robert, NDLR] qui y croit et me donne les moyens de faire des choses. Mais cela demeure un travail de journaliste – à la radio, à la télé comme au cinéma.

I.G.:  Qu’aimez-vous faire en dehors de la radio?
P.A.:
Du cinéma! [Rires.] Comme loisirs? Voyager d’abord, ce que je n’ai pas eu le temps de faire ces derniers temps. J’ai juste pris quatre jours cet été pour aller à Washington avec mes fils. J’adore lire aussi, et pas seulement pour le travail. J’ai aussi recommencé à m’entraîner dans un gym.

I.G.: Avez-vous d’autres projets de documentaires?
P.A.:
Non, je veux prendre du recul, m’arrêter. Ce sont des projets qui vous absorbent tellement qu’on ne pense plus au reste. Qui vous vident aussi. Ce n’est pas juste une question de travail, mais aussi de choix de vie. Je fais de la radio tous les jours et j’adore ça. Mais, à un moment donné, il faut avoir du temps pour autre chose que le travail.