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Eau douce: et si nous en manquions?

Pollution, gaspillage, réchauffement climatique… même le Canada n’est pas à l’abri d’une pénurie d’eau douce.

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Chaque Canadien consomme environ 330 litres d’eau par jour!

En 1966, Roy et Diana Schatz, un couple de Toronto, font l’acquisition, au large du village de Pointe-au-Baril, d’une des quelque 30000 îles qui parsèment la baie Georgienne, à l’est du lac Huron. Située à trois heures de voiture au nord de Toronto, cette région sauvage abrite l’un des plus grands archipels d’eau douce de la planète. Avec le temps, l’île Nosmada – le nom inversé des premiers propriétaires, les Adamson – devient le port d’attache de la famille Schatz, qui compte aujourd’hui trois enfants et six petits-enfants. Mais, rapidement, Roy Schatz remarque que quelque chose ne tourne pas rond dans ce petit coin de paradis. Année après année, le niveau d’eau dans la baie Georgienne varie sans raison apparente. A la fin des années 1990, il baisse à un rythme effarant, comme partout dans les lacs Michigan et Huron. L’inquiétude gagne les autorités. Certains quais sont à sec, les zones marécageuses, essentielles à la survie de nombreux animaux, se désertifient… Mais personne, pas même la Commission mixte internationale qui gère les Grands Lacs pour le compte des gouvernements américain et canadien, ne parvient à expliquer vraiment le phénomène.

Roy Schatz, qui tient à préserver les lieux pour les générations futures, est décidé à élucider ce mystère. En 1995, ce professeur de français et d’allemand à la retraite avait créé, avec d’autres résidants de la région, la Georgian Bay Association Foundation (GBA Foundation). Objectif de l’organisme: récolter des fonds qui serviront à financer des recherches sur la baie Georgienne.

En 2003, Roy Schatz et sa fondation demandent à des experts d’enquêter sur la baisse du niveau de l’eau. Le rapport de Baird & Associates, une entreprise d’Ottawa spécialisée dans les travaux maritimes, attribue cette diminution à un écoulement d’eau trop important par la rivière Saint-Clair qui relie le lac Huron au lac Erié.

De son côté, la GBA Foundation évalue la «fuite» à 10 milliards de litres par jour, de quoi faire baisser le niveau de trois centimètres par an au bord de la petite île Nosmada! Pourquoi? Parce que, depuis un siècle, on a dragué le sable et aménagé la Saint-Clair pour faciliter le passage des navires, sans mesurer les conséquences de ces travaux sur l’ensemble des Grands Lacs.

«Je peux comprendre que les niveaux d’eau varient de manière naturelle, dit Roy Schatz qui, à 76 ans, reste très actif même s’il a quitté la direction de la fondation en 2005. Mais il est inacceptable que des interventions humaines en soient la cause.»

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Trompeuse abondance

Comme beaucoup de Canadiens, Roy Schatz s’inquiète des menaces qui pèsent sur l’eau. Pourtant, le Canada est l’un des pays les mieux dotés par Dame Nature. A eux seuls, les Grands Lacs, nés de la fonte des glaciers il y a environ 10 000 ans, renferment le cinquième de l’eau douce du monde! Avec 7 pour 100 des réserves d’eau douce de la planète, le pays a largement de quoi subvenir aux besoins de la population.

Mais cette apparence est trompeuse, prévient Frédéric Lasserre, professeur au département de géographie de l’Université Laval, à Québec. Ce spécialiste étudie la géopolitique de l’eau depuis près de 20 ans. «L’essentiel du volume des Grands Lacs a été laissé là par la fonte des glaciers. C’est une ressource fossile. Seulement 1 pour 100 de l’eau des Grands Lacs se renouvelle avec les précipitations. Si on en consomme plus, on entame les réserves », explique-t-il.

Par ailleurs, 60 pour 100 de l’eau s’écoule vers le nord du Canada, alors que 85 pour 100 de la population vit à moins de 300 kilomètres de la frontière américaine. De plus, le précieux liquide est réparti de manière inégale dans le temps. C’est en été, quand les risques de sécheresse sont les plus importants, qu’on en a le plus besoin. Localement et à certaines périodes de l’année, on n’est donc pas à l’abri des pénuries.

Mais il y a pire: on traite encore l’eau comme si cette ressource était inépuisable. En moyenne, chaque Canadien consomme 330 litres d’eau par jour pour son usage personnel, un peu moins qu’un Américain (365 litres par jour)… mais deux à quatre fois plus qu’un Européen! Une bonne partie de cette eau est consacrée aux usages extérieurs – remplissage de la piscine, arrosage du jardin…

«De nombreux pays font payer l’eau, ce qui incite les consommateurs à économiser, explique Frédéric Lasserre. Quand on reçoit une facture de 300$ par mois, on fait attention!» Au Québec, le prix de l’eau est presque toujours compris dans les taxes municipales et ne dépend pas de la consommation de chacun.

Enfin, une partie de l’eau est contaminée. Si les usines rejettent beaucoup moins d’effluents dans l’environnement, l’agriculture a pris le relais. «Les agriculteurs ont tendance à utiliser plus de pesticides et d’engrais que nécessaire, et à irriguer largement pour se prémunir contre les sécheresses», déplore Frédéric Lasserre.

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Un Québec contaminé

En 2005, selon Statistique Canada, la superficie des terres irriguées a augmenté de 7,7 pour 100 à l’échelle nationale.

Dans son rapport rendu public en février dernier, la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agro-alimentaire québécois souligne les problèmes croissants occasionnés par la pollution de l’eau dans les régions agricoles. «Au Québec, la majorité des cours d’eau et des nappes phréatiques situés en milieu agricole sont contaminés à des niveaux variables par des résidus de pesticides ou des dérivés des engrais», expliquait Alain Poirier, directeur national de la santé publique, lors des audiences de la Commission.

Conséquence: la qualité de l’eau se dégrade, comme en témoignent les épisodes de prolifération d’algues bleues qui ont atteint 194 lacs et rivières au Québec en 2007. Ces algues microscopiques – les cyanobactéries – pullulent dès que l’eau contient trop de nutriments, notamment du phosphore. Cet-te substance découle des activités agricoles, mais aussi, selon les régions, de l’exploitation forestière et des nombreux chalets que l’on construit en bordure des lacs et des cours d’eau.

«Même si cette prolifération ne fait pas courir de graves dangers à la population, ce n’est pas une raison pour ne rien faire», estime Yves Prairie, professeur à l’Université du Québec à Montréal et directeur du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL).

Il faut agir avant que la situation ne dégénère, dit-il, et débattre publiquement de la gestion de notre eau. Il cite l’exemple de la Montérégie et de l’Estrie, qui abritent de nombreuses mégaporcheries et où l’on déboise à tour de bras pour augmenter la surface d’épandage du lisier. «Est-ce vraiment nécessaire de pratiquer un élevage porcin aussi intensif ?» se demande-t-il. Selon lui, c’est un choix de société. Frédéric Lasserre abonde dans ce sens : tant que les consommateurs continueront de cautionner l’agriculture intensive partout dans le monde en recherchant les produits alimentaires les moins coûteux possible, ils n’encourageront pas les changements.

Pourtant, les mentalités évoluent. L’agriculture biologique, plus respectueuse de l’eau, se développe rapidement, même si les produits sont plus chers. Et de plus en plus de citoyens sont convaincus de la nécessité d’agir. L’été dernier, des centaines de Québécois ont ainsi participé au projet communautaire RIVE (Réseau d’inspection et de vérification de l’eau), mis sur pied par trois groupes écologiques: le Sierra Club, la Société pour vaincre la pollution et l’organisme Eau Secours. Objectif: avec l’aide des citoyens, mesurer la pollution de l’eau dans les lacs et les rivières afin de dresser un bilan de santé de nos cours d’eau.

«Nous avons repéré des zones polluées et réglé des problèmes», explique Daniel Green, l’environnementaliste à l’origine du projet. Des porcheries, un parc d’attractions, un hôtel et des stations d’épuration, et même tout un quartier de l’Île-des-Sœurs, ont été surpris en train de rejeter dans le Saint-Laurent et dans certaines rivières des eaux usées contenant des coliformes, ces bactéries très pathogènes que l’on retrouve dans les excréments humains ou animaux. «La pollution de l’eau est aussi un problème de santé publique», ajoute le spécialiste, qui dit agir «parce que les poissons, eux, n’ont pas le droit de vote».

Or les changements climatiques risquent d’aggraver ces problèmes. «L’élévation de la température va favoriser la prolifération des bactéries, craint Daniel Green. Et l’eau, plus chaude, pourrait héberger des pathogènes plus virulents, comme ceux des pays chauds.» Il précise que le transfert des contaminants dépend de la température. «Il est prouvé, par exemple, que le mercure se transmet plus facilement aux poissons quand la température de l’eau augmente.»

De fait, l’eau préoccupe beaucoup les spécialistes des changements climatiques. «On s’attend à toutes sortes de modifications du milieu aquatique, explique Yves Prairie. Ainsi, la période pendant laquelle les eaux chaudes à la surface des lacs et les eaux froides en profondeur ne se mélangent pas risque d’être allongée. Si elle dure trop longtemps, les organismes qui passent l’hiver dans la couche froide risquent de manquer d’oxygène et de mourir.»

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Horizon sécheresse

Au Canada, les climatologues prévoient une augmentation des précipitations dans les prochaines décennies, mais aussi une élévation de la température qui va accroître l’évaporation de l’eau. Selon les prévisions les plus pessimistes d’Environnement Canada, le niveau d’eau dans les Grands Lacs pourrait baisser d’un mètre d’ici 2055. De quoi assécher une bonne partie des marécages chers à Roy Schatz! Le débit du fleuve Saint-Laurent pourrait diminuer de 20 pour 100. Dans tout le sud du Québec, les périodes de basses eaux pourraient être de plus en plus fréquentes durant l’été, alors que les crues printanières risquent de prendre de l’ampleur selon les prévisions des chercheurs du consortium Ouranos, qui analysent la situation pour le compte du gouvernement du Québec. Au printemps, les crues de la rivière des Outaouais menaceraient, par exemple, de provoquer des inondations dans l’archipel de Montréal, alors que, durant l’été, les villes qui s’alimentent dans la rivière des Mille-Îles pourraient avoir du mal à obtenir de l’eau de qualité, la baisse du niveau risquant de concentrer la pollution déjà présente.

C’est dans les Prairies, où le climat est déjà sec, que l’on redoute les pires conséquences au Canada. «Certaines rivières sont asséchées, et plusieurs glaciers ont commencé à fondre », note Frédéric Lasserre. En 2006, selon Statistique Canada, l’Alberta concentrait à elle seule 63,5 pour 100 des terres irriguées de tout le pays, essentiellement pour la culture du foin et les pâturages.

«Il va falloir changer nos méthodes en limitant l’irrigation ou en recourant à des systèmes plus efficaces», avertit le chercheur. Ce ne sera pas facile, puisqu’on sait qu’en 2001 près des trois quarts des agriculteurs canadiens utilisaient des canons à eau ou des aspergeurs, qui gaspillent énormément d’eau. De nombreux experts s’inquiètent aussi du boom des sables bitumineux dans le nord de cette province, sachant qu’il faut de deux à quatre barils d’eau pour extraire un seul baril de pétrole.

Mais industriels et agriculteurs ne sont pas les seuls fautifs. D’un océan à l’autre, la négligence à tous les niveaux entraîne des conséquences dramatiques. A Montréal, par exemple, de 30 à 40 pour 100 de l’eau qui circule dans le réseau d’aqueducs municipal se perd à cause de fuites dans les canalisations. En 2008, la Ville devra ainsi dépenser 220 millions de dollars pour la seule réparation de son réseau d’adduction d’eau.

Sur le plan individuel, nous avons tous également des progrès à faire pour limiter le gaspillage. De simples gestes suffisent. Un robinet qui fuit à raison d’une goutte par seconde dilapide près de 10000 litres d’eau par an. Il suffit souvent d’une simple petite rondelle pour le réparer. Une grande partie de l’eau utilisée pour les jardins s’évapore parce qu’on arrose en plein soleil ou à l’aide de systèmes d’arrosage automatiques. Un tuyau goutte à goutte ou un réservoir à eau de pluie disposé sous la gouttière sont beaucoup plus efficaces. Et sait-on que laver sa voiture avec un seau, une éponge et un tuyau d’arrosage muni d’une buse à gâchette permet d’économiser… 300 litres d’eau ?