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Bête de scène

Jean Cardinal sait tirer le meilleur de ses acteurs à poils et à plumes.

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Dès que le corbeau aperçoit Nicole Kidman, il ne la quitte plus des yeux et se met à cogner frénétiquement sur sa branche avec son bec. «Parlez-lui encore, faites des mouvements avec vos mains, souffle Jean Cardinal à l’actrice. Il vous courtise, vous dit qu’il est fort.»

Observant la scène à côté de l’entraîneur animalier, le réalisateur n’en revient pas: dans le film qu’il est en train de tourner – La tache -, Nicole Kidman incarne une femme qui essaie de faire comprendre à un corbeau qu’ils étaient amants dans une autre vie…

Si la réussite de cette scène est attribuable pour une large part à l’aura de la star hollywoodienne, le flair animal de Jean Cardinal y est aussi pour beaucoup. Depuis plus de 30 ans, cet autodidacte malin comme un singe et futé comme un renard entraîne les animaux à jouer toutes sortes de rôles pour des clips publicitaires, des séries télévisées et des longs métrages. Alors, forcément, il a appris à bien connaître ses amies les bêtes. «Je peux tout entraîner, de la mouche à l’éléphant», assure-t-il.

Les colombes qu’on voit s’envoler à Star Académie, c’est lui. Les rats qui batifolent dans l’opéra 1984 monté par Robert Lepage, c’est lui. La mouffette de Macaroni tout garni et le cochon policier des gags de Juste pour rire, c’est encore et toujours lui…

Né et élevé à Mont-Saint-Hilaire, Jean Cardinal en a toujours pincé pour le règne animal. Il faut dire qu’il a été en contact tout jeune avec les espèces qui peuplent la nature: son père, qui était entre autres agronome et entomologiste, possédait une riche collection d’insectes et rapportait quantité de bestioles à la maison. «Jean partait à l’école avec des couleuvres ou des écureuils dans ses poches!» se rappelle sa sœur Suzanne.

Parce qu’il était dyslexique, Jean peinait à l’école. Mais, doté d’une mémoire phénoménale et d’une très grande curiosité, il s’est mis à tout apprendre sur les animaux. En les observant et en regardant des documentaires à la télé, l’élève rejeté a réussi à se tailler une place.

«Je me servais des animaux pour attirer l’attention et, pour me valoriser, j’invitais mes copains à venir voir mon crocodile et mes piranhas dans les aquariums du sous-sol de la maison!»

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Décrocheur au secondaire, Jean Cardinal tâtonne de petits boulots en maigres gagne-pain avant de devenir, dans la jeune vingtaine, gérant d’une animalerie de Laval. «Ç’a été ma planche de salut.» Quelques années plus tard, il inaugure sa propre animalerie, Aquazoo, tout en approvisionnant l’industrie cinématographique montréalaise en figurants de tout poil.

Puis, en 1999, il vend tout pour se consacrer à son entreprise d’acteurs animaliers, Cinezoo, et réalise son vieux rêve de posséder sa terre.

Aujourd’hui, Jean Cardinal vit sur un immense domaine de 40 hectares à Sainte-Anne-de-la-Rochelle, dans les Cantons-de-l’Est, en compagnie de dizaines de spécimens toujours prêts à monter sur scène. Mais, contrairement aux dresseurs de bêtes de cirque qui jouent sur la peur pour arriver à leurs fins, Jean Cardinal use de psychologie animalière 101 et insiste sur le respect qu’il voue à ses bêtes. «Je n’ai ni fouet ni fusil», dit-il.

Son approche est simple. Les animaux arrivent chez lui en bas âge, il les nourrit au biberon et les imprègne d’odeurs humaines. Puis il observe leurs comportements et commence à les entraîner en conditionnant leurs réflexes.

«Par exemple, quand un tigre est sur le point de sauter, je crie «Hop!»

Petit à petit, le félin associe le saut à l’ordre, et il ne reste plus qu’à le répéter pour que l’animal reproduise le même comportement.

Les rôles que l’on confie aux bêtes doivent toutefois coller à leur personnalité. «Je ne peux pas demander à un tigre de marcher sur un billot qui tourne, mais je peux lui faire traverser un ruisseau sur un tronc d’arbre: ça, c’est dans sa nature.»

Et rien ne le satisfait autant que de voir ses starlettes animales s’acquitter de leurs tâches avec brio. Comme lorsque Victor, l’un de ses chiens, a sauté en bas d’un immeuble pour atterrir dans les bras du président de Fido!

«Ce qui m’impressionne le plus chez lui, c’est son rapport avec les animaux, observe Sylvie Cockenpot, sa conjointe. Il les considère comme des humains, il les salue quand il les voit, il les respecte totalement.»

Pas étonnant qu’il n’ait jamais eu peur de périr sous les crocs de ses acteurs… «J’ai 57 ans et je n’ai ni cicatrice ni fracture, dit-il. Je connais mes limites et celles des animaux, et je ne vais jamais au-delà.»

Tout le contraire de l’Australien Steve Irwin, ce traqueur de crocos qui provoquait les bêtes devant la caméra… avant de mourir la poitrine transpercée par la queue venimeuse d’une raie pastenague.

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En fait, Jean Cardinal ne craint tellement rien qu’il réussit toujours à mettre son entourage en confiance, même lorsqu’il prend part à une scène avec Dagma, sa tigresse qui fait plus de 130 kilos. «Dans ces cas-là, je suis souvent le cascadeur, et Olivier, mon fils, retient Dagma avant de la lâcher sur son père! Faut le faire, non?»

Le plus drôle, c’est qu’il doit parfois dresser bien plus que des animaux. Ainsi, pour le tournage de Robinson Crusoé à Cuba, le chien qui devait interagir avec l’acteur Pierre Richard refusait absolument de coopérer. On a donc fait appel à Jean Cardinal, qui a entraîné un autre chien au Québec. «Mais quand Pierre Richard est entré en scène, j’ai compris qu’il me faudrait l’entraîner à son tour, raconte-t-il. Le problème, ce n’était pas le chien, c’était lui!» Et sa légendaire distraction…

Perspicace et observateur, Jean Cardinal partage plusieurs traits avec les animaux dont il s’occupe. «Il est authentique, il ne cache rien, et tu ne peux pas tricher avec lui», note sa conjointe.

Et il ne peut s’imaginer vivre sans eux. «Un soir, raconte sa sœur Suzanne, il m’a téléphoné pour partager avec moi un moment de grâce: «Je suis sur mon balcon avec mon singe, mon tigre et mes chiens, devant le coucher de soleil, et je suis tellement heureux!»

En plus d’œuvrer sur les plateaux de tournage, Jean Cardinal encourage les contacts avec les animaux et accueille à bras ouverts quiconque veut passer du temps avec ses pensionnaires – tigres et loups inclus -, que ce soit pour des rencontres ludiques ou pour des séjours prolongés afin d’aider des jeunes en difficulté.

C’est dans cet esprit et en se souvenant de ses débuts difficiles dans la vie qu’il a récemment lancé l’Arche des enfants, un projet visant à remettre sur les rails des jeunes aux prises avec toutes sortes de problèmes. Et quelle meilleure façon de le faire qu’en les sensibilisant à l’environnement, en particulier à la faune et à la flore? «Je pourrai ainsi transmettre aux autres ce que j’ai reçu de mes parents», résume-t-il.

Nul doute que Jean Cardinal mènera à bien ce nouveau projet.

«Il est tenace, persévérant et fonceur, assure son fils. C’est un grand rêveur qui va au bout de ses rêves.»

Surtout lorsque ses amies les bêtes font partie du décor, comme chez son idole, saint François d’Assise. «Lui, il se servait des animaux pour prêcher, dit-il. Moi, je m’en servirai pour aider les jeunes. Car de tout temps les animaux ont attiré l’humain.»

Info: Ciné Zoo