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À la rescousse du faon en détresse

Trois amis trouvent un faon blessé sur un lac gelé. Avec l’aide de villageois dévoués, ils s’appliquent à soigner l’adorable animal.

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À la rescousse du faon en détresse

Un faon en détresse avait été aperçu, coincé sur le lac en partie gelé de Bays, non loin de Port Cunnington, en Ontario.

C’était une femelle. On avait signalé sa présence au ministère des Ressources naturelles, mais ce dernier, n’ayant pas pour mission de porter secours aux cervidés imprudents, ne pouvait rien faire.

Chris Winger et ses amis Gary et Lea Allinson ne l’entendaient pas ainsi. Si les fonctionnaires ne voulaient pas sauver la pauvre bête, ils allaient s’en charger.

Ceux qui ont grandi près des lacs de Muskoka savent qu’on ne s’aventure pas sur leurs eaux gelées en décembre sans prendre toutes les précautions. Les secouristes en herbe se munirent d’une barque en aluminium qu’ils firent glisser en douceur vers l’animal, en gardant un pied dans l’embarcation et en la poussant lentement avec l’autre pied sur la surface gelée. Le trajet leur sembla interminable.

En approchant de la bête, ils cons­tatèrent que ses pattes avant, posées sur la glace, maintenaient sa tête à l’air libre, mais que les membres postérieurs et le bas du corps baignaient dans l’eau glacée. D’après leurs calculs, ils estimèrent que le faon devait être dans cette fâcheuse position depuis au moins 48 heures. Son pelage était pris dans la glace et ses efforts pour se libérer avaient anormalement écarté ses pattes de devant. Les hommes se dirent qu’il était à l’agonie, sinon déjà mort.

Puis ils virent ses grands yeux bruns humides qui les observaient. Sans attendre, Gary se pencha pour bien saisir sa nuque et tira un bon coup. Ses amis, qui tenaient fermement la barque, prièrent le ciel en entendant la glace se fendre et craquer autour d’eux. Arrachée à sa gangue, la pauvre bête poussa un unique cri déchirant.

Chasseurs émérites, Chris et ses compagnons jugèrent que l’animal avait un an et demi et pesait environ 25 kilos. Ils l’enveloppèrent dans leurs manteaux et, comme on était aux derniers jours de l’année, le baptisèrent Noël. Cela fait, ils regagnèrent laborieusement le rivage, avant de placer le faon bien emmailloté sur la motoneige de Gary pour repartir vers son atelier.

Blottis près d’un poêle à bois, les secouristes amateurs évaluèrent l’état de l’animal. Ce n’était guère encourageant. Ses pattes avant étaient gelées comme des glaçons, dures et fragiles à la fois. En outre, il ne pouvait tenir debout car, en crevant la surface gelée du lac, l’une de ses pattes avait glissé trop loin sur le côté, lui causant des blessures. Puis, quand Chris l’avait tiré, la glace avait écorché son poitrail et l’épiderme était à vif. Enfin, on ne pouvait dire si Noël tremblait de froid ou de terreur.

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Lea téléphona au vétérinaire, mais ce dernier n’avait pas envie de s’occuper d’un cas désespéré un samedi soir, cinq jours avant Noël. Selon lui, le cervidé allait mourir en raison de son séjour prolongé dans l’eau glacée et du choc. Il recommanda donc de l’abandonner à son sort. Les trois amis se dévisagèrent d’un air sombre. Non, ils n’avaient pas accompli cela pour tout laisser tomber. Mais que faire ?

Ils se dirent que les cerfs avaient des pattes semblables à celles des chevaux. Nancy Tapley, dresseuse de chevaux et copropriétaire du centre de villégiature Bondi Village, tout près de là, saurait donc peut-être si la patte du faon était cassée ou non. De plus, elle possédait une écurie où Noël serait sans doute plus à l’aise. Lea l’appela. Nancy sauta dans sa voiture et se rendit à Port Cunnington pour évaluer la situation.

Immobile, allongée sur le sol, la biche aux yeux plaintifs regardait ses sauveteurs l’ausculter avec délicatesse et discuter de sont sort. En plus des blessures visibles, il fallait d’abord soulager son traumatisme.

Cherchant de l’aide, Nancy songea à l’un de ses amis de Terra Cotta, Alan Young, qui avait travaillé plusieurs années comme vétérinaire au sein de l’équipe canadienne d’équitation. Il connaissait bien la structure grêle et fragile des pattes de chevaux de course et de saut d’obstacles. Mais Alan avait peu de conseils à donner.

« Massez-lui les oreilles pour la calmer. Donnez-lui du lait chaud, au biberon, avec du sucre et une larme de brandy. Ce sera peut être salutaire, mais je ne jure de rien. »
Entouré de ses bienfaiteurs qui, faute de mieux, caressaient de minces espoirs, le faon téta le lait puis, enveloppé dans des couvertures, s’endormit, la tête posée sur les cuisses de Gary.

Le lendemain matin, avec précaution, les trois hommes placèrent Noël sur la banquette arrière d’une voiture et la conduisirent à Bondi Village dans l’écurie de Nancy, où les chevaux l’accueillirent avec surprise, tendant le cou, pointant leurs oreilles et reniflant avec vigueur.

Quatre jours avant Noël, le centre de villégiature grouillait de vacanciers. Tous s’intéressaient à la créature et voulaient l’aider à s’en sortir. Totalement insensibles, les pattes antérieures de la petite biche ne pouvaient plus la porter. Aussi devait-on garder un œil sur elle et la replacer en meilleure position toutes les 20 minutes. Il fallait la cajoler pour qu’elle mange. Nancy, suivant les conseils d’Alan, lui donnait deux fois par jour les antibiotiques qu’on lui avait ­recommandés, examinait ses pattes pour y déceler des signes de gangrène, appliquait des gouttes de vernis à ongles sur son pelage aux endroits ­où elle réagissait à de petites piqûres. On posa la première goutte près de l’articulation, où la patte est rattachée au corps. De toute évidence, de ce point jusqu’aux extrémités des membres ­antérieurs, Noël n’éprouvait strictement rien.

« Si vous n’observez aucune amélioration dans une semaine, décréta Alan au cours d’un de ses fréquents appels téléphoniques, elle ne s’en tirera pas. Si en revanche ses nerfs redeviennent sensibles, elle aura peut-être une petite chance. Mais ce serait un miracle. »

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Toute la famille Tapley, plusieurs clients du centre et des enfants du voisinage se succédèrent pour la nourrir et la masser. Paul, le père de Nancy, allait chaque matin couper des branches afin d’offrir à Noël une nourriture plus conforme à ses habitudes que les offrandes des épiciers du village, qui envoyaient de bonne grâce différentes denrées, y compris des avocats et des patates douces. Noël préférait les raisins, frais ou secs, et, curieusement, l’ananas. Mais, pour l’essentiel, on lui donna des mélanges à base d’avoine et de maïs.

Même Toby, le chien de la famille, fut mis à contribution pour servir de cobaye. En effet, Rosemary, la mère de Nancy, avait confectionné une écharpe à sangles, assez solide pour soutenir la biche debout. Afin d’ajuster le confort et l’équilibre de son curieux engin, elle l’essaya d’abord sur le chien, visiblement peu rassuré, tandis que Lea Allinson soulevait tout l’attirail au-dessus du sol.

À l’évidence, le caniche n’appréciait pas de se livrer à de telles acrobaties. Ensuite, malgré son dévouement, on le fit sortir de l’écurie, car même si son odeur sur l’écharpe n’incommodait pas Noël, sa présence l’inquiétait passablement.

Quand elle fut suspendue à son tour, on plongea ses sabots dans de l’eau tiède, en massant doucement les pattes et en l’obligeant à faire quelques exercices de physiothérapie suggérés par le vétérinaire. Simultanément, on vérifiait la sensibilité de ses pattes en les piquant délicatement.

Lors du réveillon chez la famille Tapley, le pétard-surprise de Nancy contenait, outre le traditionnel chapeau pointu, un message ainsi rédigé : « Parfois, les miracles se produisent, à condition d’y travailler fort. » Elle conserva précieusement ce conseil plein d’espoir.

Une semaine plus tard – soit deux jours après Noël – la biche réagit à la piqûre sur l’une de ses pattes, un centimètre sous la goutte de vernis. Ses nerfs reprenaient vie. Les pattes arrière se rétablirent beaucoup plus vite que les deux autres. Ainsi, Noël réussit à tenir debout sans l’écharpe, en se servant de ses membres antérieurs comme d’encombrantes béquilles.

Elle n’avançait toujours pas, mais parvenait à reculer, avant de retomber par terre. Il fallait donc passer la voir plus souvent pour s’assurer qu’elle ne se blessait pas en tentant de se redresser ou de marcher. À chaque nouvel examen, elle réagissait davantage aux piqûres et, après un mois, la goutte de vernis toucha le sabot.

Trois semaines après avoir délaissé l’écharpe de Toby, Noël sautillait et accompagnait Nancy dans ses tâches quotidiennes auprès des chevaux. La rééducation entrait dans une nouvelle phase. Brian, le frère de Nancy, construisit un enclos à ciel ouvert à côté de l’écurie. Plus la biche prenait de l’assurance sur ses pattes, plus elle faisait mine de vouloir s’échapper. Sans cesse, Brian devait donc relever la clôture, ce que le jeune animal semblait trouver bien amusant. L’une de ses pattes avant était maintenant plus courte que l’autre, mais Noël poursuivait sans relâche ses exercices.

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Tout le village l’avait adoptée. Heather Grewar, 12 ans, qui avait fréquenté le centre de villégiature cet hiver-là, remporta une médaille de bronze en racontant l’histoire du faon lors de la finale d’art oratoire de son école.

Et Melaney Earl, une élève des environs, en première année du primaire, se classa troisième après avoir présenté un devoir de sciences intitulé «Ce que Noël aimait manger».

Enfin, des reporters du Huntsville Forester et d’autres, travaillant pour des stations de télé locales, devinrent des intimes de la jeune biche. Même un fonctionnaire du ministère des Ressources naturelles, qui avait pourtant prévenu Nancy qu’il était interdit en Ontario de garder un cerf de Virginie en captivité, lui apportait des carottes lorsqu’il passait dans le coin.

Par une belle journée de mai, alors que les arbres bourgeonnaient, les habitants du village se rassemblèrent pour assister à la remise en liberté de Noël. Mais, lorsqu’on ouvrit son enclos et que tous reculèrent pour la laisser passer, elle prit son temps. Elle fit d’abord quelques pas timides, hésitants, puis regarda en arrière, l’air de dire : Je vous remercie tous.

Puis elle bondit dans les bois, mais sans trop s’éloigner. Tout l’été, les villageois et vacanciers revirent de temps à autre la petite biche qui claudiquait de manière touchante dans les environs.

L’automne passa, puis Noël revint à Bondi Village, accompagnée cette fois d’un petit faon à elle.

Prenant ses aises dans les jardins du centre, elle agitait sa queue blanche comme pour remercier les gens qui s’étaient démenés ensemble pour la garder en vie.