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La renaissance de Lac-Mégantic

Un déraillement, une énorme explosion, 47 morts. Un an plus tard, la ville québécoise de 6 000 habitants est encore ébranlée et tente de se reconstruire.

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Lac-Mégantic

Quand on arrive en voiture, la première chose qu’on remarque c’est la forêt : des pins, des épicéas et des bouleaux. Des semi-­remorques chargés de rondins ponctuent le dernier tiers du trajet de trois heures en direction du sud-est depuis Montréal, il est donc impossible d’échapper aux arbres. Les montagnes qui se dressent ensuite appartiennent à la chaîne des Appalaches. Elles rejoignent le Maine et comptent parmi les meilleurs sites d’observation des étoiles sur le continent.

 

Finalement, le célèbre lac Mégantic étend ses 26 km2 d’eau, attirant les baigneurs, les embarcations et les pêcheurs pendant les courts mois d’été. En continuant vers le sud, par la rue Laval, la voie principale de cette ville bucolique de 6 000 âmes, on passe devant les motels Le Quiet et Le Château, le cégep, l’hôpital, le Canadian Tire et le Tim Hortons. Le cimetière Sainte-Agnès, une parcelle de terrain en pente, surplombe le lac. Environ une minute plus loin, on commence à les voir apparaître – les traces de ce qui s’est passé.
Lac-Mégantic est venu au monde dans une grande boule de feu à 1 h 14 du matin le 6 juillet 2013. La ville existait depuis 129 ans, mais hors du Québec (et même à l’intérieur), peu de gens étaient capables de la situer sur une carte. À l’aube, elle était devenue célèbre dans le monde entier comme le lieu où 47 personnes avaient trouvé la mort, tuées par un train fou transportant 72 wagons de pétrole brut qui explosèrent lors de l’impact – une détonation d’une puissance équivalente à 1/16e de celle d’Hiroshima.

Le premier signe de la catastrophe est la saleté. Au centre-ville, elle est partout. Ce n’est pas simplement dû au dégel. Quand il ne s’agit pas de poussière balayée par le vent, ce sont des mottes de terre qui envahissent le paysage, des fourmilières géantes se heurtant aux cratères béants.

Les dernières marches de Sainte-Agnès, l’église catholique romaine de style néogothique, offrent le meilleur point de vue pour ­découvrir l’endroit où la trentaine de bâtiments – près de la moitié du centre-ville – s’étendait autrefois sur trois pâtés de maisons. C’est aujourd’hui une zone dévastée dont l’accès est interdit par une clôture grillagée et gardé par du personnel de sécurité. À un jet de pierre se trouve le pont au-dessus de la rivière – la Chaudière,­ qui divise la ville entre le vaste quartier Sainte-Agnès, au nord, et le plus petit Notre-Dame-de-Fatima, au sud. Les habitants de ces zones sont des commerçants et des artisans, des enseignants et des notaires, des chasseurs et des agriculteurs – le genre de personnes qui peuplent les petites villes. Ils n’étaient pas préparés, émotionnellement et ­logistiquement, à une catastrophe de cette ampleur. Aujourd’hui, ils n’ont pas d’autre choix que de faire face aux conséquences.

Un accident ferroviaire digne d’une catastrophe nucléaire en ­Amérique du Nord était prévisible. On ignorait juste quand il se produirait : les agences de sécurité des transports au Canada et aux États-Unis signalaient depuis plus de 20 ans les faiblesses des citernes de pétrole DOT-111, impliquées dans le drame de Lac-Mégantic. Le gouvernement fédéral a récemment annoncé de nouvelles mesures de sécurité nécessitant de moderniser ou d’abandonner ­progressivement les vieux wagons-­citernes, mais pour cette communauté, il est trop tard.

Toute crise exige d’être prise en charge par un meneur, et à Lac-Mégantic, il s’agit de Colette Roy-Laroche. La mairesse par intérim ressemble peut-être à une gentille grand-mère (ce qu’elle est), mais la septuagénaire est aussi solide que le granit qui a fait la réputation de la région. Enseignante et directrice ­générale de la commission scolaire à la retraite, elle a été élue pour diriger la ville en 2002 ; après trois mandats, elle a annoncé qu’elle quitterait ses fonctions en novembre 2013. Tout cela a changé. Mme Roy-Laroche est aujourd’hui l’une des figures politiques les plus connues au Québec, ce qui n’est pas peu dire quand on sait le monopole qu’exercent les responsables politiques de la province et les dirigeants municipaux sur la une des journaux.

Une grande partie du succès de Mme Roy-Laroche réside dans sa proximité avec les électeurs. Lors de sa première conférence de presse, le jour du désastre, elle a pris la parole en tant que citoyenne de Lac-­Mégantic. Pâle et dévastée, elle n’avait aucune idée du nombre de victimes (au soir du 6 juillet, 1 000 des 6 000 habitants de la ville manquaient toujours à l’appel) ou si des membres de sa famille en faisaient partie. « C’était un moment très éprouvant, dit Mme Roy-Laroche. Il fallait d’abord que j’explique aux gens ce qui allait être fait, puis les rassurer. Mais j’étais un peu comme tout le monde, je me disais « c’est épouvantable, qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? » »

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Downtown core

Début mars 2014, elle se trouvait à Washington pour exiger des normes de sécurité plus strictes (Montreal, Maine and Atlantic Railway, l’entreprise responsable du déraillement, est américaine). Elle est maintenant de retour chez elle et tente de trouver le juste milieu entre tourner la page trop vite et pas assez rapidement.Un programme d’engagement citoyen appelé Réinventer la ville a été mis en place pour impliquer les Méganticois dans la création du nouveau centre-ville étendu. Lors de la session inaugurale d’information au public, le 26 mars, la foule de 350 personnes était divisée de manière traditionnelle : certains acclamaient les initiatives (14 projets, dont la relocalisation programmée du supermarché, de la pharmacie et de la SAQ dans le secteur Fatima), d’autres critiquaient le manque de transparence dans le processus de décision. Les habitants de Fatima ne possédant pas de voiture étaient désespérés : depuis juillet 2013, ils étaient isolés de Sainte-Agnès, où se trouvent presque tous les commerces. Encore pris dans les glaces d’un hiver qui semblait ne jamais vouloir finir, beaucoup de personnes étaient à bout de nerfs.

Remonter le moral des troupes et convaincre les citoyens de ne pas perdre patience est parfois digne d’un travail de Sisyphe. Mais la ­patience n’est pas une vertu que tout le monde peut se permettre. En avril 2014, une centaine de personnes ayant perdu leur travail à cause de l’explosion sont sur le point d’encaisser leurs derniers chèques d’assurance emploi. Si le gouvernement canadien ne leur accorde pas un sursis, il devront comptabiliser au moins 700 heures de travail pour être de nouveau admissibles – un objectif difficile à atteindre puisqu’une grande partie des commerces locaux sont toujours fermés.

Le deuxième signe de la catastrophe de Lac-Mégantic est le bruit. Le claquement métallique assourdissant d’un mât de battage, affairé à construire la base d’un pont pour relier Sainte-Agnès et Fatima, s’entend sur les deux berges de la rivière Chaudière. Le nouveau pont doit être inauguré en octobre, « si tout va bien » – phrase fréquente dans la région.  Cette cacophonie indique autre chose : un rétablissement. Lac-Mégantic­ s’apprête à entrer dans sa deuxième année après le drame. Les efforts de nettoyage de plusieurs millions de dollars sont impressionnants et continuent encore : six millions de litres de pétrole se sont déversés hors des citernes fracturées, des centaines de milliers de litres se sont répandus dans les égouts de la ville, la rivière et le lac ; et la décontamination du sol se concentre sur une zone de 31 ha dans le centre-ville.

Si l’impact environnemental n’a pas fini d’être évalué – et il est encore très loin d’être pris en charge -, panser les blessures psychologiques de la ville est aussi une tâche essentielle.Le choc du 6 juillet se ressent toujours. Jérôme Boulanger, le responsable des services médicaux d’urgence, reçoit régulièrement des appels de citoyens en détresse émotionnelle. Vicky Orichefsky, la directrice des programmes et services au Centre de santé et de services sociaux de la région, s’occupe des besoins en santé mentale d’une communauté dont les mécanismes d’adaptation ont été durement éprouvés.

Dans les semaines suivant le désastre, des assistants psychosociaux venus en renfort ont déambulé dans les rues en blouses blanches. Faciles à reconnaître et à aborder, on les surnommait les « anges blancs ». Les anges ont quitté, mais des renforts les ont remplacés. La Croix-Rouge et le Centre de santé et de services sociaux se sont alliés à d’autres « partenaires » – dans le cas présent, des coiffeurs, des barmans, des serveurs et des chauffeurs de taxi – qui entrent régulièrement en contact avec les citoyens pour aider ceux qui ont besoin de soutien. « Beaucoup de gens sont passés à l’action pendant des mois. Mais l’épuisement a gagné du terrain et il est devenu plus difficile de gérer le quotidien, explique Mme Orichefsky. Il y a plusieurs aspects au deuil et différentes raisons de le vivre. La division en deux de la ville a eu un impact majeur sur les citoyens. Ce n’est pas tout le monde qui a perdu un proche, mais personne n’a échappé à la tragédie. »

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Railway Car

Pendant neuf mois, Yannick Gagné­ a oscillé entre découragement et confiance. Ce n’est pas inscrit sur son visage : avec son 1,93 m, c’est un monolithe au torse puissant. Mais sa voix monte et descend, son ton enfle lorsqu’il évoque les soucis d’argent, ou du bar – le sien -, autrefois le cœur animé de cette communauté. Le 6 juillet, 30 personnes sont décédées dans le Musi-Café, l’endroit le plus populaire de la ville, et 17 autres ont succombé dans les appartements et les maisons attenantes.

Yannick se sent déchiré par sa malchance et l’occasion que cela lui apporte. Il venait de terminer des rénovations très coûteuses au Musi-Café, 24 heures avant que le bar explose, et n’avait pas encore modifié sa police d’assurance en conséquence. Il est endetté et doit nourrir une famille de six personnes – sa femme, sa belle-mère et ses trois ­enfants – avec les 300 $ par semaine reçus de la Croix-Rouge. Il ne peut pas se permettre d’échouer. « Parfois, j’ai pensé tout abandonner, mais je suis coincé là, affirme l’homme de 35 ans. Plusieurs d’entre nous vivent le stress de tout recommencer et celui d’avoir perdu des êtres chers. On se salue, ça se voit dans nos yeux, c’est difficile. Si seulement on n’avait pas à se préoccuper d’argent en plus. »

Des sifflements perçants résonnent de nouveau dans le ciel de Lac-Mégantic.

Le 18 décembre, le premier train est venu récupérer une cargaison de panneaux d’aggloméré chez le fabricant de meubles ­Tafisa, un employeur important dans la région.

Les rails réparés passent juste devant le nouveau Musi-Café : à quelques mètres du bâtiment se tient un wagon rouge couvert de graffitis à la bombe blanche.

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Memorial Wall

Le troisième signe de la catastrophe à Lac-Mégantic est le ruban.

Bleu et vert avec un petit cœur rouge sur le côté gauche et la phrase « Soutenez Lac-Mégantic » à droite, on le trouve sous forme d’autocollant sur les vitrines des commerces ou à l’arrière des voitures.

Pour certains, c’est un rappel concret de ce qui s’est produit, pour d’autres, c’est un symbole de ­solidarité et d’espoir.

 

Christian Lafontaine n’a pas besoin d’un ruban pour se rappeler.

Son frère a disparu depuis juillet 2013. Le dernier souvenir que cet homme de 47 ans possède de son frère cadet est la vision de Gaétan au Musi-Café, se précipitant à la recherche de la mère de ses deux petites filles, Joanie Turnel. Lorsque le train a déraillé, Christian Lafontaine et sa femme, Mélanie Guérard, sont sortis en courant par la porte d’entrée, en passant devant leur famille et leurs amis. « Les gens étaient comme des momies, tétanisés par la peur, explique Christian Lafontaine. Après coup je me suis demandé : « Pourquoi tu n’as pas crié pour les évacuer ». Tout est arrivé si vite. » Juste après l’explosion, l’entreprise d’excavation de la famille – Lafontaine & fils inc. – a mis à contribution ses machines et son personnel pour aider à maîtriser l’écoulement de pétrole, puis à ratisser les décombres du centre-ville à la recherche des morts. Les corps de Gaétan et Joanie ont été découverts côte à côte.

Le chemin a été chaotique pour la famille Lafontaine. Tandis que sa sœur Josée, qui fêtait son anniversaire le soir de l’explosion, s’est presque remise de ses blessures, son frère Pascal – qui a perdu sa femme Karine – est en arrêt maladie.

Leurs parents, mariés depuis des décennies, se sont séparés. Mais Christian regarde vers l’avenir. Un tatouage – le centre-ville embrasé, surplombé par l’église Sainte-Agnès – couvre maintenant son bras droit et représente sa seule concession au passé. « Il faut laisser tomber le terme « victime ». C’est le temps d’être visionnaires, d’investir dans notre communauté pour la faire revivre. »

La signification de la renaissance varie selon les individus, mais une chose est certaine : les Méganticois et les trains sont liés pour toujours. C’est une relation fondée par l’industrie et cimentée par la tragédie, et l’économie de la ville dépend beaucoup du transport ferroviaire.

 
Cela n’empêche pas les discussions – nombreuses – pour proposer de développer le tourisme, en comptant sur le soudain intérêt du monde extérieur pour ce qui reste, malgré tout, un dégradé bucolique d’arbres, de montagnes et de lacs. Une ville, qu’elle soit belle ou non, est définie par ses habitants.

Certains Méganticois ont été engloutis par la tragédie, mais beaucoup travaillent avec acharnement à un lent rétablissement. Le 3 avril, un passage piéton pour traverser la rivière a été inauguré, reliant enfin les deux parties de la ville. Le 15 avril, une cérémonie innovante a été célébrée pour l’ouverture d’une coopérative d’habitation à Fatima, portant les noms de Gaétan et Joanie.

Et au mois de mai, Christian Lafontaine et sa femme ont accueilli un tout nouveau citoyen de Lac-Mégantic – une petite fille appelée Élodie.