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Fred Pellerin se raconte

Il se voyait professeur de littérature, il est devenu bien mieux: chantre de l’oralité, charmeur d’oreilles, décrasseux de souvenirs, inventeur de mots, philosophe humaniste, fabricant de légendes…

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Fils de comptable, Fred Pellerin, 37 ans, conte et compte de plus en plus dans la francophonie. Avec la sorcière la Stroop, Riopel le forgeron, Dièse, Toussaint Brodeur, Ésimésac Gélinas « 800 livres de muscles », Méo, le décoiffeur « ayant chignon sur rue », et d’autres personnages de la même trempette, il a (re)mis au monde son patelin, Saint-Élie-de-Caxton, village de la Mauricie de 2 013 habitants, « où les lutins et les fées s’écrasent sur les parebrises le soir ».

Après cinq spectacles – Dans mon village, il y a belle Lurette…, Il faut prendre le taureau par les contes !, Comme une odeur de muscles, L’arracheuse de temps et De peigne et de misère – et autant de thèmes : la mémoire, la folie, la ruralité, la mort et l’espoir ; après deux films (Babine et Ésimésac), un album de musique trad avec son frère Nicolas et deux disques solo (Silence et C’est un monde), sept livres – dont cinq livres-CD -, des milliers de représentations, Fred Pellerin continue de nous faire des accroires qui nous aèrent l’imaginaire. À l’occasion des fêtes, le conteur nous fait cadeau de sa parlure, de sa poésie, de ses souvenirs et de ses résolutions.

Vedette de vos spectacles, Saint-Élie-de-Caxton est devenu une destination touristique ; ne seriez-vous pas en quelque sorte le père Noël de la municipalité ? L’image du Père Noël a le plancher glissant. J’en jasais justement ce midi avec ma fille de huit ans, piquée de curiosité devant le barbu du magasin, et on se disait que celui qui donne ne peut pas être le même que celui qui vend. Et qu’il s’avère chose facile et risquée, à la longue, de confondre les deux figures en une seule, de les superposer, et de perdre la grandeur du personnage qu’on voulait généreux et qu’on a fait roi du pécune. Le Père Finance, la Mère Chandisation et la Fée des Étioles… Suis-je le père Noël de Saint-Élie ? J’espère que non !

Y a-t-il un père Noël « officiel » à Saint-Élie, et où officie-t-il ? Au marché général Gendron ? Au village, depuis quelques années, on a repris la tradition du dépouillement de l’arbre de Noël. Sur un jour de décembre, donc, les enfants sont convoqués pour une fête sur-le-bras : balade en carriole en compagnie du bonhomme rouge, remise de cadeaux à tous et animation colorée pour tenir tout ce beau monde ensemble le temps d’un après-midi. Le père Noël officiel ? Il apparaît ce jour-là et lors de la fameuse nuit. Le reste du temps, on sait bien qu’il a des lutins à gérer.

À quoi ressemble Saint-Élie durant les fêtes ?
Si on avait perdu quelques ampoules au fil des ans, il faut dire que depuis que les visites guidées invitent les touristes à une balade illuminée dans le Caxton, on a repris du voltage dans le cordon. Saint-Élie s’illumine, donc. Et si, en plus, la chance nous donne de la neige pour compenser le manque de lumière de ce moment de l’année, on atteint un niveau de pétillage qui peut facilement aller chercher dans la comparaison avec l’image du village au pied du sapin.

Noël pour vous, c’est…
J’ai le Noël à deux faces… D’un bord, j’ai celui de la guirlande, celui qui est un temps à se remettre les amitiés à l’heure, à user les rallonges de la table, à verser dans la famille élargie… On a beau se jouer dans le rassemblement à l’année longue, il reste que l’occasion des fêtes vient justifier tous les soirs et donner une raison valable aux fréquences augmentées de la visite. Et de l’autre ? Il y a un fond de tristesse ou de mélancolie, parfois des brins de nostalgie, des mémoires de nos disparus, des pensées pour ceux chez qui la fête n’est pas allée…

Votre plus doux souvenir de Noël ?
Il y a les souvenirs fous, les flous, les mous, les d’houx… mais les doux, les plus, ce sont encore ceux de ces minutes de yeux collés où les parents nous levaient, sur un début de réveillon, pour une sortie dans la nuit qui allait débouler sur un repas, et des cadeaux, et du temps à apprivoiser les jouets neufs, tout ça en dehors du temps, perdu à mi-chemin entre les rêves et le réveil.

Que placez-vous à la cime du sapin ?
Le sapin de notre salon, c’est d’abord une expédition dans le bois. Le même endroit chaque fois, dans un coin de terre où les arbres sont chétifs. On en prend deux qu’on attache ensemble, côte à côte, pour se multiplier les branches et avoir l’air garni. Les siamois décorés, on les assit les pieds dans l’eau. Et pour les coiffer, les trois enfants fournissent un bricolage d’aluminium en forme d’étoile. Deux têtes, donc, avec trois couronnes brillantes. Comme dans l’équation du un plus un qui donne trois : on se coiffe en synergie.

Si ce n’est une crèche, que posez-vous au pied de l’arbre ?
Au pied de l’arbre, on installe la crèche offerte en cadeau par feu mon père. Un souvenir. Une petite cabane fabriquée avec des éclats de cèdre avec une ampoule jaune au plafond, passée par le trou d’un nœud séché. Si la niche est toujours la même, ce sont les locataires qui changent d’une année à l’autre. Je me rappelle d’il y a quelques Noël, on avait hébergé une famille de bouteilles vides habillées de feutrine : un Joseph en Labatt 50, une Marie-de-la-Corona et un Jésus en bouchon de liège. Autant de têtes auréolées de capsules scintillantes ! Et puis quoi ? Pour superviser le tout, un petit ange noir que m’a offert, il y a quelques années, Loui Mauffette [attaché de presse du Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal – ndlr].

Quels seraient le titre et les premières lignes du conte de Noël que vous écririez sur le moment ?
Le titre : Par la craque de la postière. La première phrase ? Je ne sais pas encore, mais l’histoire tournerait autour d’une menace de fermeture du bureau de poste sous prétexte que les gens du village n’utiliseraient plus assez les services du timbre. Aussi, pour contrer la baisse de l’achalandage de la boîte à malle, la solution proposée serait de se mettre à s’écrire des lettres d’amour. Ainsi, avec cette raison valable de se licher les timbres, on redonnerait du roulant à la fente des envois. À la fin de l’histoire, on sauverait le monde entier parce que le contenu des enveloppes dépasserait le mandat postal fixé au départ.

Qu’est-ce qui vous agace dans la période des fêtes, à part peut-être l’obligation d’embrasser des matantes à moustaches ?
J’ai la chance de n’avoir aucune matante à moustaches. J’en ai bien deux avec des dentiers, une avec l’épaule qui se disloque, j’ai un oncle chauve sur le dessus et un cousin qui laisse toujours les phares allumés sur son char, mais aucun poil dérangeant chez les mentons féminins. Ce qui m’agace, donc ? Je dois avouer que j’ai un peu de misère avec le magasinage. Avec cette idée qu’il faille avoir des cadeaux pour tout le monde, quitte à acheter des gogosses dont l’autre a plus ou moins besoin. C’est là que je coince le plus.

Faire un cadeau n’est-il pas exercer une forme de domination sur l’autre en l’obligeant à en rendre un équivalent ?
Si offrir un cadeau c’est se poser en dominant sur un autre… ? Ouf ! Il ne faudrait pas que la réflexion alourdisse trop la bonne volonté. À mon sens, la générosité, la solidarité, le partage demeurent encore les outils parfaits pour changer le monde. Quand se posent ces moments de malaise, il suffirait peut-être juste de tenter de trouver une manière de donner sans que ça paraisse.

Que peut-on donner à Fred Pellerin sans que ça paraisse ?
Une table garnie. Les amis autour. Et quelques heures.

Acceptez-vous facilement les cadeaux (les compliments, les prix, etc.) ?
J’ai de la misère à recevoir. Je me l’apprends.

Que comptez-vous offrir à vos enfants, à votre conjointe ?
Un voyage. Tous le même. Et peut-être une chanson.

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Si vous deviez offrir un cadeau collectif aux Québécois ?
Je nous offrirais un projet, une idée, un allant, une rencontre, un point d’accord, une jonction. Ça viendrait dans des allures de presque rien, mais on découvrirait dans la boîte une place où s’appuyer qui se voudrait un départ et, peut-être, une marche rassemblée. Un présent qui trouverait son équilibre entre l’unanimité et l’humanité. Rien de trop emballé, mais du bien emballant.

N’est-ce pas un mensonge des parents de faire croire aux enfants que le père Noël existe ?
Le mensonge et le faire croire : il y a là une grande réflexion par laquelle les conteurs passent tous un jour ou l’autre. Pour répondre à la question, qui demeure entière à mes yeux de père mais que je nourris de doutes glanés ici et là, je puiserais dans un essai de Bertrand Bergeron qui dit que le conteur n’est pas un vrai menteur, parce qu’il décrit quelque chose qui n’existe pas. Comme on ne pourra jamais vérifier la couleur du château de la princesse qui a marié Ti-Jean, parce que ce château n’existe pas, on ne peut accuser le conteur de donner une information fausse s’il s’avance sur une teinte. De la même façon, tant que le père Noël n’existe pas, on pourra se permettre de se le faire croire !

Certains croient que l’image du père Noël peut favoriser l’obésité chez les enfants. Qu’en pensez-vous ?
Sans blague ? Je ne savais pas… Dans ce cas, comme la fée des étoiles maigre peut favoriser l’anoxerie, on sera certain d’atteindre l’équilibre pondéral pour le début de janvier ! Cela dit, il faudrait aussi s’inquiéter de la mauvaise influence vestimentaire de ces personnages.

Les défenseurs radicaux de la laïcité s’irritent de voir des sapins illuminés dans les rues et des pères Noël sur les trottoirs. Que leur répondez-vous ?
D’accord pour le laïque, mais si je devais m’en faire le tenant, plutôt que de jouer l’irritage et le radical, je tenterais, en serpent rusé, une réappropriation douce de la fête, un retour à la célébration des solstices, de ces moments où on jouait de la lumière pour marquer les temps et les saisons. Ainsi, chacun dans son jardin de convictions, sans arracher à l’un ou embarquer par-dessus l’autre, on arriverait peut-être à trouver un moment à fêter ensemble. Si les raisons de s’accorder peuvent s’accumuler au lieu de s’éliminer, on donne de l’argument aux occasions de se rassembler.

Quelle est votre chanson de Noël préférée ?
Ma chanson de Noël préférée, dans celles que l’on connaît tous, c’est peut-être la « Marie-Noël » de Claude ­Gauthier et Robert Charlebois. Je frise encore joyeusement de l’oreille quand ils arrivent à faire rimer « bouche » avec « rouge ». Sinon, il dort dans l’armoire chez nous un album magique qui passe les vacances blanches dans le lecteur et qui nous sort de tous ces classiques qu’on entend trop : Nadal, du groupe Strada. Des bons diables de Québec qui donnent dans la fanfare, dans les musiques différentes et, sur cet album, dans des airs et chansons de Noël traditionnels méditerranéens.

Y a-t-il dans votre petite famille des rituels de Noël ?
Il y a le sapin, on le disait, et l’expédition qui vient avec. Il y a les promenades à la noirceur après le souper, avec les enfants, pour aller se faire briller les yeux dans les décorations des maisons des alentours. Il y a les bricolages pour décorer nos murs. Il y a le calendrier de l’Avent de mémère qu’on dégarnit au fil des jours. Des films à regarder en pyjama, des chocolats chauds mais pas trop chauds, des glissades dans le fond de la cour, un château de neige. Il y a la cuisine, les bouteilles et les amis. Il y a une soirée de jeux de société et des feux dans le foyer tous les soirs.

De quoi sera composé votre réveillon ?
Il y aura plusieurs veillées durant le temps des fêtes. Selon les soirs, il y aura du jasage, des chansons, des cadeaux, des glissades nocturnes, des tablées, des ça-fait-longtemps-qu’on-s’est-pas-vu, des visites, des souvenirs. Et quand ce sera notre tour de recevoir, on ira sans doute piger dans des viandes qui cuisent toute la journée jusqu’à sentir jusque dans les manteaux, du jambon noir qui goûte la boucane, le duo ketchup et relish qui témoignera de notre jardin, de la dinde généreuse à confondre avec l’autruche, des patates pilées pour faire la neige, les bouteilles vertes gorgées de rouge, quelques bulles, du chocolat noir sur des amandes effilées, des biscuits sablés qu’on préfère décorer plutôt que manger, des beignes tournés dans le sucre et un petit vin de pomme pour l’exclamation !

En quoi consiste la Féerie de Noël (à Saint-Élie, du 7 décembre 2013 au 2 janvier 2014), activité qui emprunte à votre imaginaire ?
Il y a quelques années, quand j’ai conçu les visites audioguidées du village, le succès de l’activité a été instantané. Chaque été, plusieurs dizaines de milliers de visiteurs sont venus flâner de l’oreille dans les histoires du Caxton. Aussi, comme nous avions maintenant à notre disposition des wagons équipés pour les promenades et parce qu’il se trouvait de plus en plus de touristes osant les chemins enneigés jusqu’à nous dans les vacances de Noël, j’ai construit une version hivernale de l’activité. La Féerie de Noël en est à sa sixième édition. Le contenu est complètement différent de ce qui est proposé en été. Aussi, les balades se font en soirée et sont offertes avec un souper et une soirée musicale et animée.

Que peut-on espérer du Noël conté par Fred Pellerin (avec l’Orchestre symphonique de Montréal, du 16 au 19 décembre) ?
Ma rencontre avec Nagano en 2011 a été un moment magique. De mon bord, comme de celui de l’OSM, on a trouvé un grand plaisir à attacher ensemble deux formes d’expression qui paraissaient pourtant si éloignées au départ : la grande musique symphonique et l’artisanat du placotage. Cette année, on relance l’idée avec des pièces musicales et un conte nouveaux. On reprendra la formule qu’on s’est inventée, à tisser nos deux mondes pour se pousser l’un l’autre, en tentant de l’amener un peu plus loin encore. Déjà, à la première réunion en mars dernier, grâce à l’expérience de la première fois, on est partis avec plusieurs marches en avance… Ça augure bien pour qu’on monte un peu plus haut cette année.

Quelles sont vos résolutions pour 2014 ?
J’ai la chance de pouvoir nourrir mes horaires avec un grand nombre de projets alléchants : des tournées de spectacles, des scénarios de film, des disques de chansons, des livres de contes, et encore… Que du beau ! Depuis quelques années, mes agendas moulinent toutes ces expériences à bonne cadence, mes calendriers s’emballent d’heureusité, et le temps passe. Parfois, avec ce sable temporel qui glisse entre les doigts, il vient une pointe du sentiment d’urgence, un frisson de peur de manquer quelque chose ou la hantise de l’horloge. Pour 2014, ma résolution tiendra à la frontière des zones des heures et du plaisir. À apprendre à savourer tout, et mieux, et à m’en garder des tranches digestives pour l’arrière-goût. Et le palais.

À (vous) offrir : le livre-CD De peigne et de misère (Sarrazine Éditions).
Pour toutes les dates de spectacles de Fred : fredpellerin.com