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Fous des pandas

Au zoo de Toronto, deux nouvelles stars ont déjà conquis plus d’un million de visiteurs.

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Fous des pandas

Par un lundi matin frisquet de mars 2013, tandis que le premier ministre Stephen Harper livrait un discours triomphant à l’aéroport Pearson, de nouveaux venus à fourrure étaient promenés dans des cages le long du tarmac, et accueillis par une fanfare d’enfants et des caméras.

Au même moment, Karyn Tunwell, accrochée à son téléphone du jardin zoologique, attendait des nouvelles des ours les plus célèbres ayant jamais foulé le territoire canadien.

Grande et mince, Karyn, 50 ans, est une gardienne d’expérience. Elle s’affaire sur les 290 hectares du zoo pour surveiller les singes ou nourrir les papillons, une ceinture bien bouclée à son uniforme kaki. Quand on l’a informée que le zoo devait accueillir un couple de pandas, elle a tout de suite proposé ses services. Pour elle, c’était une occasion en or de travailler avec une espèce unique – et singulière – puis de mettre fin à 30 ans de carrière en beauté.

On lui a donc confié la garde des ours, à elle et à deux de ses collègues, pour les cinq premières années de leur séjour au Canada. Les animaux seront ensuite envoyés à Calgary pour cinq ans, avant qu’on les rende à la Chine. Karyn connaîtra ensuite une vie plus paisible de gardienne bénévole dans une volière à perroquets. « C’est une bonne façon de tirer ma révérence, dit-elle. Lorsqu’ils s’en iront, je partirai. »

Ce matin de mars, ses collègues lui ont texté, minute par minute, l’itinéraire suivi par les pandas que des policiers escortaient sur l’autoroute comme des diplomates étrangers. Karyn a longuement étudié les photos des ours. Elle s’est entraînée au zoo de Memphis, Tennessee, l’un des cinq jardins zoologiques en Amérique du Nord où l’on prend soin de pandas et où l’on essaie d’en apprendre davantage sur leur humeur changeante et leurs légendaires caprices alimentaires. Elle était donc prête.

Maintenant qu’ils sont là, elle est rongée d’inquiétude. Vont-ils s’adapter au rude climat canadien ? Sortiront-ils de leur conteneur de voyage ? Que faire s’ils dédaignent le bambou qu’on leur a choisi ? L’idée que ses protégés refusent obstinément de s’alimenter causant ainsi un incident diplomatique lui était insupportable. Pour quelqu’un qui prenait soin l’an dernier de zèbres, de yaks et de bisons sans histoire, la garde de bébés royaux du règne animal mettait ses nerfs à rude épreuve.

Des travailleurs déchargent les cages des camions de la FedEx, avant de les ouvrir. Da Mao, un mâle de quatre ans – 100 kilos de fourrure luisante et un fessier tout rond -, sort sans hésiter de la boîte en plexiglas et promène son regard doux sur son nouvel habitat. Après son vol au-dessus du Pacifique, il est aussi frais et vigilant qu’au sortir d’une petite sieste. Er Shun, une femelle de six ans, se montre plus réticente. Elle demeure dans son abri de voyage et refuse d’en sortir. Finalement, l’air inquiet, elle fait quelques pas dans l’enclos. En la voyant saisir une tige de bambou puis la mâcher, Karyn pousse un soupir de soulagement.

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Avec son allure de peluche docile aux grands yeux cernés de noir, le panda est devenu l’emblème absolu du règne animal. Les organismes voués à la conservation de la nature en ont fait leur symbole. Il est la vedette de nombreux dessins animés, orne d’innombrables menus de restaurant, illustre des cartes de vœux et des pyjamas pour enfants. Aucun autre animal ne peut lui ravir ce statut de star.

Au zoo torontois, l’arrivée de Da Mao et d’Er Shun met fin à une année harassante pendant laquelle on a aménagé de nouveaux enclos, entraîné du personnel, cherché un fournisseur fiable de tiges de bambou, et surmonté tous les obstacles administratifs qui se dressent quand on veut transporter deux bêtes menacées de disparition à l’autre bout du globe.

Au cours des premières semaines, Karyn était anxieuse comme une mère avec son nouveau-né. Elle surveillait Da Mao et Er Shun sur les écrans vidéo de son bureau, grâce à 18 caméras installées pour épier leurs moindres mouvements. Dans la nature, les pandas vivent plutôt en solitaires et se fréquentent seulement durant la très brève période d’accouplement de la femelle. C’est pourquoi on les garde séparés dans deux habitats identiques adjacents, en partie couverts et à l’air libre.

On y a conçu des structures pour grimper et des rochers artificiels, avec à l’arrière-plan une fresque de paysages montagneux, telles les encres illustrant le fleuve Yangtsé dans les restaurants chinois. Dans son bureau, Karyn observe Er Shun qui mâchouille une tige de bambou l’air songeur, puis elle dirige vite son regard pour voir Da Mao ronflant au bord d’une piscine, mais dont le museau est si proche de l’eau qu’elle craint la noyade.

Nourrir des pandas n’est pas une mince affaire. Durant leur longue évolution, ces carnivores se sont mis à manger d’incroyables quantités de bambou fibreux. Une nourriture que leur organisme arrive à peine à digérer. C’est la raison pour laquelle ils passent le plus clair de leur temps, lorsqu’ils ne dorment pas, à en consommer afin d’absorber des nutriments en quantité suffisante. Mais on ne peut savoir de quelle sorte de bambou ils seront friands.

« Ils reniflent cinq tiges avant d’en choisir une, explique Karyn. Puis, une heure après, ils recommencent leur manège et jettent leur dévolu sur une tige qu’ils avaient d’abord rejetée. Je ne sais absolument pas ce qu’ils veulent. »

 

Photos: Kourosh Keshiri

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Panda
Chaque jour, Karyn et ses collègues déposent environ 22 kilos de bambou dans chaque enclos. Et quand elle revient le lendemain dès 6 h 30 : « On dirait qu’une bombe a explosé », raconte-t-elle. Les gardiens doivent faire le tri des débris, séparer les feuilles des déchets et peser les excréments – huit kilos par jour – pour s’assurer que les bêtes s’alimentent suffisamment.

Pendant les premières semaines, le personnel a commencé le long travail qui consiste à gagner la confiance des animaux, à les nourrir, à nettoyer leur habitat, et faire en sorte qu’ils se sentent en sécurité. « Ils doivent établir une relation avec nous, ajoute Karyn. Ils doivent comprendre qu’on leur veut du bien. »

Depuis le mois de mars, Karyn a réussi à comprendre le couple – pour peu que ce soit possible. « Da Mao est une rock star », dit-elle. L’ours rondouillard reste assis bien droit, l’air satisfait et semble indifférent aux enfants qui se massent contre son enclos grillagé. Il choisit une tige parmi son amas de bambou et se sert de son sixième doigt au poignet pour la porter à sa bouche, ce qui lui confère une attitude touchante, presque humaine. Ensuite, il la mastique de ses longues incisives, tout en déchirant les feuilles. « Il est très décontracté et un peu flagorneur », ajoute Karyn.

Er Shun est demeurée légèrement distante. Elle est parfois difficile et mine un peu la patience des gardiens. À l’occasion, elle semble exaspérée et traverse des périodes qui les inquiètent. Au début de l’été, Karyn lui trouvait un comportement bizarre. Elle se réveillait le matin, mâchait un peu de bambou, puis retournait vite dormir pendant des heures. Un stagiaire – dont le travail se bornait à surveiller la conduite des pandas sur vidéo – a visionné les bandes enregistrées la nuit. Il y a consacré des heures avant de formuler une hypothèse qui expliquait la somnolence d’Er Shun et son manque d’appétit. Elle se réveillait à 2 h et s’empiffrait de bambou. Dépaysée, souffrant peut-être encore du décalage horaire, elle était devenue une adepte des gueuletons de nuit.

Malgré le temps que Karyn passe avec eux, Da Mao et Er Shun demeurent difficiles à étudier. Les autres bêtes du zoo laissent deviner leur humeur. Tantôt elles courent, bondissent dans leur enclos et, quand ça ne va pas, elles boudent dans un coin, ou se dandinent nerveusement. Les pandas, avec leur large masque bienveillant, semblent impénétrables. Ils mangent, dorment, se promènent un peu d’un pas lourd, puis retournent se coucher avant de se nourrir encore.

On adule les pandas, mais nous ne savons à peu près rien de ce qui les agace. Les éléphants manifestent des émotions profondes. À la mort de leurs proches, ils éprouvent du chagrin pendant des années. Les chimpanzés respectent des codes sociaux élaborés. Mais les pandas ? Ils ne mangent pas ce qui est bon pour eux, ils s’évitent, et dédaignent le sexe. Des chercheurs les ont dernièrement comparés à l’ours à lunettes d’Amérique du Sud, mais ils ont découvert aussi que les pandas, contrairement à cet ours, ne reconnaissaient pas les indices visuels. À quoi songent-ils ? Ces études nous incitent à croire qu’ils ne pensent à presque rien.

Avec leurs taches noires autour des yeux, ils paraissent déconcertés, un peu tristes. Mais grâce à leurs oreilles rondes, semblables à celles d’un ours en peluche, et à leur attitude imperturbable, ils passent pour être de bon conseil, sensibles et d’une sagesse mélancolique. En vérité, ils demeurent une énigme. Ils sont faciles à aimer, sans jamais être compris.

Par un beau lundi d’août, quelques mois après l’atterissage des pandas, des familles et des colonies de vacances se sont regroupées pour les admirer. Les parents brandissaient leur iPhone, ou soulevaient leurs bambins qui poussaient des oh ! et des ah ! au moindre mouvement d’un panda. Près de la cage d’Er Shun, un jeune employé du zoo récitait son laïus. « C’était l’anniversaire d’Er Shun ce week-end, disait-il d’une voix traînante. Elle a aimé son gâteau à base de glace et de bambou. » Les enfants l’ignoraient, le regard rivé sur l’ours.

 

Photos: Kourosh Keshiri

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En raison de leur popularité et de leur rareté – il y en a moins de 2 000 dans la nature et à peine 300 en captivité -, la Chine ne les prête qu’après de longues vérifications. Elle en fait des récompenses aux gouvernements qui cultivent avec elle de bonnes relations diplomatiques. Elle nous a envoyé Da Mao et Er Shun après que Stephen Harper a signé plusieurs ententes commerciales, ventes d’uranium et de bois d’œuvre entre autres. Mais le cadeau n’est pas gratuit. La Chine loue ses pandas 10 ans un million de dollars par année. Si on ajoute à cela le recrutement du personnel, l’achat de tiges de bambou livrées deux fois par mois, et l’aménagement des enclos, la facture se révèle salée. Le zoo de Toronto estime que les pandas lui coûteront 19,5 millions de dollars.

Er Shun et Da Mao ont beau être très mignons, ils sont surtout redoutablement onéreux. C’est beaucoup de travail et d’argent pour deux prima donna dodues qui passent 98 % de leur temps à manger et à dormir. Mais, de tous les rôles qu’ils endossent – ambassadeurs, mascottes écologiques, incarnations de la gentillesse même -, celui qui l’emporte est de garantir le succès. Les responsables du zoo pensent qu’ils rembourseront leur pension en attirant des milliers de visiteurs qui ne se déplaceraient pas pour voir un simple rhinocéros ou une girafe.

Or, la prédiction se confirme. Les foules viennent en masse. Au début d’août, le millionième visiteur franchissait le portique d’entrée, en avance sur les pronostics (cela sans parler des 60 000 peluches vendues). Bref, les deux ours honorent leur part du contrat.

Karyn pénètre dans l’enclos d’Er Shun et se fond au décor chinois pour mener sa séance d’entraînement quotidienne. Depuis quelques décennies, on soumet les bêtes du zoo au même genre de dressage réservé naguère aux orques et aux dauphins. Ainsi, leurs maîtres peuvent vérifier leur état de santé sans recourir à la force ou aux anesthésiants. Comment s’y prend-on pour vérifier si la patte d’un éléphant est blessée ? Comment injecter un contraceptif à un orang-outang ? On doit les amener à reproduire certains « comportements » afin qu’ils montrent la patte ou nous présentent leur épaule.

Karyn porte un sifflet autour du cou et, à la taille, un sac plein de tranches de pomme et de biscuits riches en fibres dont on nourrit les herbivores dans les zoos. Elle se penche et regarde Er Shun dans les yeux. Le panda s’approche de la grille métallique qui les sépare puis, accroupi sur ses larges pattes de derrière, pose ses pattes avant sur la clôture. À son tour, Karyn appuie son poing contre la clôture. Er Shun tend la tête pour le toucher du museau. C’est une variante de l’entraînement que l’animal a reçu dans son pays avec un autre gardien. L’objectif de cet exercice « ciblé » est de passer de certains gestes simples à des mouvements plus complexes. Après avoir touché le poing de son museau, l’ours en viendra à tourner la tête. Et une fois sa tête inclinée, on examinera son oreille. Tel comportement mène à un autre et ainsi de suite jusqu’à ce que le gardien puisse sans mal guider la bête dans l’enclos, l’examiner, et la garder en santé.

Mais le but suprême de cet entraînement demeure la naissance d’un bébé panda. Au printemps, Er Shun sera en rut de un à trois jours (c’est l’unique fois par année), une bien courte marge de manœuvre. Sans rien brusquer, les gardiens rapprocheront les ours dans l’espoir qu’ils s’accouplent. Comme Da Mao est encore jeune, on envisage au besoin l’insémination artificielle sur sa partenaire. Jadis, on éprouvait des difficultés à accoupler les pandas en captivité, mais les zoos obtiennent de meilleurs résultats depuis quelques années. À Atlanta, des jumeaux sont nés en juillet et, en août, un autre ourson est venu au monde au zoo national de Washington. On caresse beaucoup d’espoir à Toronto.

« J’ai déjà prévenu tout le monde : si Er Shun met bas, je prends un congé sabbatique », plaisante Katie Gray, la directrice des relations publiques du zoo. Car un adorable ourson attirerait des foules sans qu’on lance la moindre campagne publicitaire. De plus, chaque nouveau panda permet à l’espèce de survivre. S’il y avait un ourson, on l’enverrait sans doute en Chine pour enrichir les expériences menées là-bas sur les pandas en captivité, avec pour objectif d’en relâcher plus tard dans la nature. Mais il faut d’abord que les gardiens gagnent la confiance d’Er Shun pour qu’elle apprenne certains comportements qui faciliteraient une gestation.

Une fois dans l’enclos, Karyn pose la main au sol et Er Shun lui obéit en venant vers elle. La gardienne lui donne un biscuit, précédé d’un petit coup de sifflet que la bête associe à une récompense.

Quand on les regarde se livrer à ce manège maladroit et silencieux, on ne sait plus qui dirige l’autre. Leur relation est assez étrange. En principe, la gardienne mène le bal, mais on a souvent l’impression que Karyn est soumise à la volonté de ces bêtes massives et insondables ayant parfois des besoins qu’il faut combler aussitôt.

Pour Karyn, prendre soin des pandas demeure exigeant. Déjà, elle a dépensé ses allocations en massothérapie pour soulager ses muscles endoloris à force de trimbaler des boisseaux de bambou. Dans son bureau, elle ne peut s’empêcher, même pendant la conversation, de tendre le cou vers les écrans, puis soudainement interrompre sa pause pour porter d’autres tiges, à la vue d’un panda qui s’agite. En août, durant un congé de quatre jours, elle pensait constamment à eux, envoyant des courriels inquiets à ses collègues afin qu’ils lui donnent des nouvelles. En somme, ces animaux occupent toute sa vie.

 

Photos: Kourosh Keshiri

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Karyn Tunwell
Mais aux pandas aussi la situation doit paraître bizarre. Peu d’animaux menacés de disparition sont transbordés à l’autre bout du globe. Rares sont les humains qui cherchent si ardemment à gagner leur confiance. Bien entendu, ils ne sont conscients de rien. Ils ignorent qu’ils coûtent cher et qu’on leur attribue un grand pouvoir politique. Ils ne savent pas non plus que le monde entier les observe sur YouTube. Er Shun ne se doute pas qu’elle est l’une des rares femelles fertiles – à peine quelques centaines le sont -, et qu’on attend d’elle qu’elle s’accouple afin que son espèce échappe au sort des dodos.

On prévoit qu’au cours des 100 prochaines années près de la moitié des espèces animales disparaîtront. On aurait donc intérêt à investir ces dizaines de millions de dollars dans d’autres programmes de conservation. Mais la seule idée de perdre une espèce aussi attachante que le grand panda est inconcevable. Ce serait la preuve catastrophique de notre échec comme intendants de la planète. Les ours ont toujours été un symbole de nos inquiétudes écologiques. Mais avec la montée d’une « pandamanie », c’est devenu quelque chose d’étrange. Les pandas personnifient notre rapport irrationnel, émotif, illogiquement sentimental avec le règne animal. Au fond, ce qu’ils nous révèlent de plus instructif est peut-être notre propre attitude à leur égard.

Toujours à l’œuvre dans l’enclos, Karyn poursuit son dressage, sans se soucier du flash des appareils des visiteurs qui se postent derrière la vitre pour suivre l’exercice. Du bout d’un bâton de bois, que les gardiens appellent leur « baguette d’approche ciblée », elle appuie sur l’abdomen d’Er Shun. La bête tolère ce doux attouchement et Karyn lui offre un autre biscuit, après un coup de sifflet. Ensuite, elle recule lentement son bâton de quelques centimètres. Son objectif est d’amener Er Shun à présenter son ventre afin qu’on l’examine et que les gardiens, plus tard, puissent le palper et, un jour, pratiquer une échographie.

Er Shun regarde le bâton sans bouger. Suppliante, Karyn penche la tête. Allez, viens. Le panda hésite, puis se retourne.

Karyn reprend sa posture initiale et recommence l’exercice. Elle touche le ventre du bâton, souffle dans son sifflet et lance un autre biscuit dans la gueule d’Er Shun qui l’attrape puis le mastique. Karyn lui présente à nouveau son bâton et on a l’impression de voir les rouages de la logique s’enclencher devant soi. Car le panda, après avoir toléré passivement le bâton, va maintenant vers lui, présente son ventre et l’appuie dessus.

« Bien, très bien », lance Karyn tout sourire. C’est une petite victoire, mais indispensable, un petit pas dans le long et curieux périple que nous avons entrepris avec les pandas. Après un coup de sifflet, la gardienne plonge la main dans son sac, prête à répéter la manœuvre.

 

Photos: Kourosh Keshiri