Share on Facebook

Demander pardon 39 ans après

À 12 ans, le garçon avait fait quelque chose qui avait sans doute blessé son enseignant. Rien de grave – il était un enfant après tout -, mais longtemps après, devenu plus vieux et plus sage, il avait compris sa faute et éprouvé le besoin de lui demander pardon. Hélas, l’enseignant avait disparu. Depuis des années, Larry Israelson tapait de temps en temps son nom dans une barre de recherche, toujours sans succès.

L’an dernier, presque 39 ans après l’incident, il obtenait enfin un résultat. Stupéfait, il se mit à lire un article que j’avais publié dans l’Oregonian sur un programme destiné à aider les enfants en difficulté d’apprentissage. Et dans la photographie accompagnant le texte, il avait reconnu l’enseignant, désormais bénévole. Il m’a alors envoyé ce courriel :

Vous avez publié un article à propos d’un enseignant à la retraite, James Atteberry. M. Atteberry m’a enseigné au début des années 1970, et j’aimerais lui demander pardon pour un regrettable incident qui s’est produit quand j’étais son élève. Seriez-vous prêt à servir d’intermédiaire et à lui transmettre un mot de ma part ?

J’ai repris contact avec l’enseignant. Intrigué, il m’a dit de répondre à son ancien élève et d’attendre sa réaction. Le lendemain, j’ai reçu un paquet contenant une enveloppe cachetée que j’ai réexpédiée à James Atteberry.

Les gens à qui je parlais de cette lettre disaient tous qu’eux aussi avaient une faute à se faire pardonner, mais l’avaient compris trop tard.

Ma faute à moi me hante depuis des décennies. Mon enseignant de troisième année avait organisé un échange de cadeaux pour Noël. Le grand jour venu, les élèves se sont assis en cercle pour déballer de beaux paquets contenant des jouets neufs. Le mien, au contraire, était enveloppé dans du papier si vieux, froissé et rapiécé que les couleurs avaient pâli. Sous le regard des autres, je l’ai déchiré et j’en ai sorti un livre de poche aux pages sales et abîmées.

À l’intérieur, une petite note manuscrite identifiait la fille qui me l’offrait. Quand j’ai lu son nom à haute voix, tout le monde a pouffé de rire. Son cadeau était une preuve de plus du fossé qui nous séparait d’elle. Elle arrivait en retard le matin, les cheveux mouillés et tout emmêlés. Elle n’avait pas d’amis, et les élèves les plus populaires de la classe se moquaient de sa pauvreté et de ses vêtements râpés.

2 / 4

Presque 50 ans après, je me souviens de cet après-midi-là comme si c’était hier. En entendant les rires, la fillette de huit ans s’est retournée sur sa chaise pour cacher ses larmes pendant que l’enseignant essayait en vain de calmer une classe déchaînée contre la plus faible du groupe.

Craignant que les élèves populaires ne nous croient amis, je ne l’ai pas remerciée. J’ai fait pis, je n’ai pas accepté son cadeau. C’était impardonnable, mais je m’en suis rendu compte, comme Larry Israelson, que des décennies plus tard : j’avais jeté le livre à la poubelle.

Depuis des années, j’avais soif de pardon. Et donc, en attendant de connaître le dénouement de la démarche de Larry, moi aussi j’ai tapé un nom dans une barre de recherche. Je n’ai rien obtenu, mais j’ai compris pourquoi Larry tenait à retrouver M. Atteberry. Il voulait se racheter.

En lisant la lettre, James Atteberry s’est revu en 1973, quand il enseignait l’histoire et la composition aux élèves de première et deuxième secondaire d’une école de Huntington Beach, au sud de Los Angeles. À 37 ans, il avait bonne réputation et était apprécié. Il était également homosexuel.

« Si on découvrait qu’un enseignant était homosexuel, son contrat n’était pas renouvelé, m’a expliqué M. Atteberry. Les homosexuels devaient se cacher. Aujourd’hui, cela peut paraître incompréhensible, mais à l’époque le climat était très tendu. Un enseignant d’arts plastiques de mon école a commis une erreur bête, et c’était la fin de sa carrière. Je ne parlais jamais de ma vie privée. »

Eh oui, m’a-t-il dit, il se souvenait de Larry Israelson.

Au téléphone, la voix de Larry est ferme et assurée. Il dit faire 1 m 95 et avoir joué au waterpolo au collège et à l’université. « Mais à 12 ans, poursuit-il, j’étais un garçon chétif, toujours fourré dans les livres. Les as du sport adoraient harceler les plus faibles d’entre nous. Vous savez ce que c’est de se sentir impuissant ? »

3 / 4

Certains élèves soupçonnaient l’enseignant d’être homosexuel. Un jour, l’un d’eux lui a demandé ce qu’il pensait de l’idée d’interdire l’enseignement aux homosexuels. M. Atteberry a voulu savoir pourquoi il posait la question. Le garçon a répliqué que son père lui avait ordonné de l’interroger. L’enseignant a pesé chaque mot de sa réponse.

Larry était l’un de ses meilleurs élèves. Il était intelligent, s’exprimait bien et rédigeait des compositions remarquables. « Je le félicitais en classe, se rappelle James Atteberry. C’est ce qui l’a perdu. »

Dans le vestiaire, des garçons ont commencé à le tourmenter. « Ils scandaient Larry et puis «  fifi  », et les faisaient rimer avec Atteberry. » Il les a suppliés d’arrêter. On l’a mis au défi de se battre. « J’ai encaissé plusieurs coups et puis j’ai baissé les bras. »

Le harcèlement s’est intensifié, devenant de plus en plus grossier et obscène. Larry n’en parlait à personne. Un jour, incapable de l’endurer plus longtemps, il est allé au bureau du directeur et a dit qu’il devait quitter la classe de M. Atteberry. Le directeur, étonné, a fini par signer une autorisation de transfert. Larry est entré dans la classe de M. Atteberry et a interrompu le cours pour lui remettre le papier. Sans un mot, il a réuni ses livres et a quitté la classe. « Ni adieu, ni explication, dit-il. Je me suis esquivé. Je ne lui ai plus reparlé . »

En matière d’excuses, il n’y a pas de privilège ici-bas. Tout le monde doit en faire… et en accepter.

Larry Israelson a épousé Conny, une Américaine d’origine mexicaine. Il était le premier gringo de sa belle-famille. Plus d’une décennie après son mariage – sa femme et lui avaient eu deux filles -, son beau-frère l’a invité à prendre une bière. Après quelques échanges anodins, il a inspiré profondément et est allé droit au but.

« Il m’a demandé pardon, m’a raconté Larry. Il ne voulait pas d’un gringo dans la famille. Il avait fait des pressions dans mon dos pour provoquer une rupture. Il désirait soulager sa conscience depuis des années. Le moment était venu pour lui de reconnaître ses torts. »

4 / 4

En l’écoutant, Larry s’est souvenu de James Atteberry. Un homme qui l’avait inspiré et encouragé à une époque où un compliment griffonné au haut d’une page avait tant d’importance pour le garçon qu’il était. Il s’est demandé ce qu’il avait bien pu éprouver en cachant son homosexualité. Et il a intensifié ses recherches. Une décennie après, il tombait sur mon article.

Sa lettre, Larry la repassait dans son esprit depuis plus de 30 ans. Mais quand il a fallu la coucher sur le papier, il ne trouvait pas les bons mots. Enfin, il a écrit qu’il était « vraiment désolé » d’avoir demandé son transfert, ajoutant : « Je sais que mon jeune âge était une circonstance atténuante, mais quand, à l’âge adulte, j’ai pris conscience de l’incident, j’ai eu honte. »

Il a cacheté l’enveloppe et me l’a expédiée pour que je la transmette à M. Atteberry. Il n’attendait rien de plus. Il avait fait ce qu’il devait faire. L’incident était clos.

En lisant la lettre, James Atteberry s’est rappelé l’époque où il était un jeune garçon. Lui aussi avait été harcelé. Deux brutes l’avaient empoigné au retour de l’école, l’avaient obligé à se déculotter et l’avaient fouetté avec une ceinture. Honteux, il n’avait raconté l’agression à personne. La situation n’avait fait qu’empirer : tous les jours, ses bourreaux exigeaient l’argent de son déjeuner.

D’étrange façon, cette lettre l’aidait à accepter son propre passé. Il n’était plus seul.

L’enseignant s’était toujours demandé pourquoi Larry avait quitté sa classe. Avait-il dit ou fait quelque chose qui avait heurté son élève ? À présent, il savait. Il a déposé la lettre, s’est assis devant son ordinateur et a tapé le nom de Larry dans la barre de recherche. Une adresse et un numéro de téléphone sont apparus à l’écran.

À plus de 1 000 kilomètres de là, un téléphone a sonné. Un homme a décroché. « Larry, a-t-il entendu. Ici, James Atteberry, ton professeur. »

Tom Hallman est l’auteur de A Stranger’s Gift: True Stories of Faith in Unexpected Places et de Sam: The Boy Behind the Mask.