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15 questions à Meryl Streep

Vingt fois sélectionnée et trois fois récompensée d’un Oscar, Meryl Streep l’une des plus éminentes porte-parole du féminisme. Entrevue avec celle qui incarne Kay Graham, la propriétaire du Washington Post, dans le film de Steven Spielberg.

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Meryl Streep nous parle de politique et de faits actuels.Vera Anderson/Wireimage/Getty Image


Sélection : Que vous inspire le contexte actuel à la Maison-blanche, avec un président en exercice qui se targue «d’attraper les femmes par la chatte».
Meryl Streep : Quoi qu’il ait fait, Donald Trump devra rendre des comptes, tôt ou tard. J’en suis certaine.

Comment cela?
Je ne veux pas me lancer dans des spéculations. L’essentiel, c’est que les procédures juridiques suivent leur cours. J’espère juste qu’une affaire finira par éclater qui l’obligerait à quitter la présidence. Je ne sais pas comment réagirait alors sa cour. Tous ces gens pétris de haine qui s’accrochent à ses idées avec une confiance aveugle. Je reste toutefois optimiste : la justice triomphera.

Selon vous, est-ce une femme qui finira par sceller son destin?
Il y a actuellement des jeunes femmes qui se révoltent un peu partout. Pourquoi Trump serait-il épargné? Comme lorsque David a affronté Goliath., il ne faut pas forcément une armée pour vaincre. Parfois une pierre suffit. Pour peu qu’elle soit lancée par la bonne personne.

Vous aussi, vous vous en êtes prise plusieurs fois à Donald Trump. Il dit de vous que vous êtes «l’une des actrices les plus surcotées d’Hollywood».
Je ne suis pratiquement jamais d’accord avec Trump! Mais sur ce point, exceptionnellement, il n’a pas tort. À Hollywood, on a tendance à tout exagérer.

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Meryl Streep joue le rôle de la propriétaire du Washington Post.Nicole S Glass/Shutterstock


Dans Le Post, vous incarnez la première patronne de presse des États-Unis, laquelle éprouve des difficultés à s’imposer dans un univers uniquement masculin. L’histoire remonte à 46 ans, mais les choses ont-elles vraiment changé?
Oui, les progrès qu’on a accomplis depuis sont énormes. En 1971, au moment même des événements relatés dans le film, je passais mes derniers examens universitaires. À l’époque, les portes commençaient tout juste à s’ouvrir aux femmes. Au gouvernement, dans la justice, la médecine, les affaires… Mais seulement aux échelons inférieurs. J’en parle souvent à mes filles. Elles sont à mille lieues de s’imaginer à quel point les choses étaient encore difficiles pour les femmes.

Dans la peau de l’éditrice Kay Graham, vous apparaissez peu sûre de vous dans cet univers très masculin.
Sur une photo de l’époque, on voit Kay Graham en conférence, seule au milieu de 26 hommes. Ce devait être affreusement intimidant. Aujourd’hui, il y aurait au moins trois femmes dans la salle. Les choses évoluent, quand même. Cela se ressent davantage aux échelons intermédiaires de la hiérarchie, où les femmes sont déjà assez nombreuses. Mais le haut de la pyramide reste un bastion que les hommes considèrent comme leur chasse gardée. Et tant que la parité ne sera pas respectée aux plus hauts postes de responsabilité, rien ne changera dans la société : 50 % de femmes, 50 % d’hommes, comme dans l’espèce humaine.

Êtes-vous favorable à l’introduction de quotas d’effectifs féminins?
Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne solution. Mieux vaut faire bouger les mentalités. Avec les réseaux sociaux, tout le monde évolue. La honte est un puissant facteur dissuasif, tout comme la marginalisation. Si les femmes boycottent les entreprises dont les postes de direction sont monopolisés par les hommes, alors forcément, les choses changeront.

Il y a un an et demi, à la convention du parti démocrate, vous teniez un discours passionné en faveur de la candidate à la présidence, Hillary Clinton. Puis c’est Trump qui est passé. Le mouvement féministe perd-il du terrain?
Cela fait plusieurs millénaires que notre société est soumise à une certaine hiérarchie. Les premiers vrais frémissements ne remontent qu’aux années 1960. Comment, à votre avis, pourrions-nous trouver d’emblée une solution pacifique et radieuse? Ainsi vont les choses, toujours : deux pas en avant, un pas en arrière.

On imagine le microcosme d’Hollywood libéral et à l’avant-garde de son époque. Or au contraire, c’est par là que le scandale Weinstein est arrivé. Il semblerait même que ce soit encore pire au pays des stars.
La réalité est la même partout, c’est juste que certains secteurs d’activité attirent davantage l’attention que d’autres. Les femmes qui triment dans les champs américains, elles aussi, sont harcelées et abusées par leurs contremaîtres. Et si elles se plaignent, on les menace de ne pas les payer, de les priver de la seule possibilité qu’elles ont de nourrir leur famille. Dans une lettre aux actrices militantes, le syndicat des ouvrières agricoles écrit : «Continuez, s’il vous plaît! Parlez aussi en notre nom. Vous êtes les porte-voix de celles que l’on n’entend jamais. » Les gens écoutent ce que dit Hollywood. Nous sommes une caisse de résonance.

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Meryl Streep incarne Katharine Graham dans le film The Post.Katharine Graham et Lloyd Cutler en 1994 - mark reinstein/Shutterstock


Déclenché par les accusations contre Harvey Weinstein, le mouvement #MeToo a pris une telle ampleur que ceux et celles qui l’ont rejoint ont été nommés «personnalités de l’année » par le magazine Time pour avoir brisé le silence autour du harcèlement sexuel.
Alors que ce même Time vient d’être racheté par les frères Koch, des New-Yorkais hyperconservateurs! Ils font partie de ces oligarques qui pensent tout régir avec leur argent et leur réseau. Il ne faut jamais baisser la garde. Dans cette lutte pour nos valeurs et la liberté, il faut toujours rester vigilant.

Que conseilleriez-vous à une jeune actrice qui croiserait un Harvey Weinstein?
D’engager un bon avocat!

Vous aussi, autrefois, vous avez connu cette situation – avec Dustin Hoffman.
Oui, et à l’époque, j’en avais parlé au Time.

Vous racontiez que, dès votre première rencontre, il s’était présenté – «Salut, moi c’est Dustin Hoffman» – en posant d’emblée les mains sur votre poitrine.
C’était il y a presque 40 ans. J’en ai parlé publiquement, et il s’est excusé.

Mais vous n’avez pas porté plainte.
Voyez-vous, d’un côté, il y a les agresseurs, qui n’hésitent pas à utiliser la force. De l’autre, il y a simplement des hommes qui se comportent de façon très lourde. Entre les deux, la marge est grande. Une marge de pardon, de dialogue et de réflexion. Les gens peuvent aussi faire leur introspection et corriger leur comportement. Il faut trouver un terrain d’entente, travailler ensemble, penser à l’avenir. À quoi bon entretenir une spirale négative? Si certains méritent la prison, les autres doivent seulement comprendre qu’ils sont allés trop loin et savoir dire : «Pardon, je suis désolé. »

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Meryl Streep nous parle de son rôle dans le film de Steven Spielberg : Le Post.BAKOUNINE/Shutterstock


Steven Spielberg a de toute évidence réalisé Le Post en pensant aux problèmes qui agitent actuellement les États-Unis. Hollywood s’est-il découvert un nouveau rôle politique ?
Ce que cherchent les gens à Hollywood, c’est le plus souvent à gagner de l’argent. Mais certains estiment aussi qu’ils en ont déjà suffisamment, qu’ils ont atteint leurs objectifs et qu’ils veulent rester fidèles à leurs principes. Steven Spielberg, par exemple. Il n’a rien à prouver à personne. Il a voulu exprimer quelque chose qui était une réalité en 1971, et qui l’est encore aujourd’hui.

Un jour, quelqu’un va forcément tourner un film sur Donald Trump. Seriez-vous intéressée?
Oh oui! Les personnages les plus intéressants seraient les femmes qui l’entourent. Sa conseillère Kellyanne Conway, son ex, Ivana, sa fille Ivanka et bien sûr Melania, sa femme. Ce serait génial!

Il paraît que Melania maîtrise quatre langues étrangères.
Je sais, mais personne ne l’a jamais entendue en parler une seule.

Qu’est-ce qui vous fascine chez ces personnages féminins?
J’aimerais savoir comment elles se justifient face à elles-mêmes. J’espère qu’un jour un grand auteur s’y collera. Le tableau a des accents shakespeariens!

Contenu original Selection du Reader’s Digest